blog dominique autie

 

Mercredi 10 août 2005

06: 43

 

Demeure dernière

 

marie_valarche_detail
Marie Valarché, Pastel (détail)

Voir le pastel en son entier : cliquer ici ou sur le détail.

 

Je suis entré à nouveau dans l'appartement. Non plus par obligation administrative mais, cette fois, pour me colleter avec le réel des lieux et des objets. Sur la grande table de la salle à manger, son matériel de reliure était en l'état où il l'avait laissé, un soir de décembre : le pot de colle ouvert, deux pinceaux fossilisés plantés dedans. Quand j'ai refermé derrière moi, dimanche, la table était débarrassée. Le dernier repas était enfin desservi.

J'ai décroché des murs les quatre pastels de Marie Valarché. Je l'avais pressenti : les rapporter – ou, plutôt, les arracher à sa demeure dernière à lui pour les conjoindre à ceux qui sont accrochés ici – constituait bien un geste décisif. Le fruit d'une décision nécessaire, en tout cas. Mon intime relation à mon père mort, désormais, se joue hic et nunc, dans ce lieu où j'habite, où je travaille, où j'écris, et non plus dans ce cénotaphe de la proche banlieue parisienne où j'ai failli, depuis décembre, cadenasser mon souffle avec mes larmes.

J'ai pris aussi quelques-uns des livres dont il a supervisé l'impression, l'un des albums de sa collection de timbres afin de statuer sur le destin de celle-ci, un superbe Christ baroque que son neveu Jean, le fils de Marie Valarché, lui avait offert il y a peu de temps en souvenir de sa sœur, un nouveau volume parmi la vingtaine qui subsiste là-bas de nos photographies de famille (j'en avais déjà extrait plusieurs, avant de regagner Toulouse juste après l'enterrement). Et, pour conjurer toute dramatisation importune, j'ai roulé dans une feuille de Sopalin le bec verseur promotionnel de la bouteille d'huile d'olive entamée, un accessoire épatant offert par Puget il y a une dizaine d'années pour l'achat d'un pack de deux litres de leur huile Première pression à froid. Un objet que j'ai obstinément envié à ma mère, les dernières temps de son règne. [J'ai jeté l'huile, qui avait dépassé la date de péremption.]

Et j'ai repris la route, dans l'autre sens.

J'ose cette hypothèse : dans ce qui m'a tétanisé ces derniers mois, entrerait pour une part non négligeable mon refus d'obtempérer à l'injonction d'un quelconque devoir de mémoire. Et Dieu sait combien de fois j'ai vu venir de loin, sous l'affabilité de la sympathie, ce rappel de la posture formatée, affectivement correcte, inventée de toutes pièces par une civilisation qui refuse à la mort tout accès organique à sa langue mais se vautre dans la nécrophilie au premier talk show venu.

Mon père compte au nombre des êtres qui nous font vivre, non par la mémoire, mais par le désir et par l'énergie d'aimer qu'ils continuent d'inspirer – d'agiter – en nous. Le temps du premier chagrin dépassé, c'est moins à eux qu'au monde que se destine et s'applique, à travers eux vivants en nous, cette énergie. Je vais enfin pouvoir me livrer à la précieuse ambivalence du deuil, à sa saveur de douce-amère – je m'étais trompé sur un point, en janvier : rapporter les tableaux de Marie Valarché n'aura pas été l'ultime station de mon cheminement de deuil mais, sans doute, son geste inaugural.

Le devoir de mémoire, c'est la mort à l'œuvre, qui ne veut plus dire son nom. C'est la mort hors la langue. La mémoire, telle qu'on nous la revend ces temps-ci, c'est du posthumain, de l'affect pour clones. Sur mes sept cents kilomètres d'asphalte, c'est de l'amour en barres que je convoyais dans mon coffre de voiture.

 

 

 

 

Commentaires:

Commentaire de: Lambert Saint-Paul [Visiteur]
C'est de l'amour en barre que vous nous offrez ici Dominique. Je n'ai rien entendu de plus juste sur "ceux qui restent" depuis longtemps.

Bien à vous.

Permalien Jeudi 11 août 2005 @ 16:12

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.

Dominique Autié
Dominique Autié
Dominique Autié

septembre 2017
Lun Mar Mer Jeu Ven Sam Dim
<<  <   >  >>
        1 2 3
4 5 6 7 8 9 10
11 12 13 14 15 16 17
18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29 30  
filet_dadada
filet_blanc_blog

LE PORTAIL intexte.net

Le blog de Dominique Autié
est développé sur le portail

intexte.net

logo_intexte
www.intexte.net

Agence d'édition
en ligne et hors ligne
de contenus pertinents.


*

Les éditions n&b
ont choisi le portail intexte.net
pour y développer leur site :

logo_nb
http://editions-nb.intexte.net



filet_blanc_blog


cadratin_dadada




Rechercher


Syndiquez ce blog XML