blog dominique autie

 

Vendredi 12 août 2005

06: 41

 

Deux méditations mariales

 

 

I

Macula non est in te


Pour préparer la fête de l'Assomption
et la célébration du centenaire de William-Adolphe Bouguereau,
mort à la Rochelle le 19 août 1905.
bouguereau
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Elle est dans la salle de bains. J'écris. Une même disposition d'esprit réglerait donc mes relations, intimes et sociales, avec le linge et le papier. Rien n'est plus apprêté, ne réclame de l'industrie papetière tant de soin que la page blanche. Rien n'est comme elle évocateur d'un scandale à venir – mots et ratures de la première phrase, informulable, que lessive toujours inlassablement l'intention du texte – sinon le petit linge immaculé qu'elle choisit au matin dans le rayon réservé de son armoire.

Écrivant, je fais tache. Celui qui professe dans l'adolescence un penchant pour le journal intime, le récit fantastique ou l'écriture dramatique se fond dans les lubies de son âge. Que la manie s'organise, qu'elle accède à quelque publicité, empiète sur le sérieux de maturité promise, l'auteur se désigne, jure. Quant à l'écriture elle-même (je parle des techniques scripturaires, du calame des Anciens à la Sergent-major de mon enfance) elle a nourri une immémoriale hantise de la bavure et du pâté qu'à peine l'invention du bic et du Macintosh parvint à endormir chez ceux de ma génération. Codée, tirée au cordeau, ornementale jusque dans ses repentirs, la calligraphie de mes manuscrits n'a cessé d'officier sur le papier de mes brouillons – que je préfère d'un blanc douteux – une liturgie de la souillure. En dépit des efforts constants de la technologie, ceux qui auront la charge de l'impression du texte typographié restent, pour quelque temps encore, tributaires du maculage : le recto fraîchement encré accueille le verso de la feuille suivante ; le frottement de sa chute puis le poids de centaines d'autres accumulées à vive cadence font peser le risque d'une impression importune sur l'autre face, vierge ou non, du papier.

Il semble toutefois que l'édition électronique doive, de la rédaction du texte à sa duplication industrielle, bannir toute occasion de contact, de tangence, de transfert de matière, dans l'immémorial processus d'impression qui, depuis la main magdalénienne improvisant le premier pochoir sur la paroi des grottes jusqu'à la presse offset, n'avait consisté qu'à maîtriser l'universelle propension du réel – corps et choses tangibles – à s'empreindre, à maculer. L'effort de nos sociétés vers l'immatériel passe par un éreintant déni de la matière dans son travail le plus essentiel. Abrasion, foulage, chimisme, capillarité, avec quoi les sciences et les techniques ont négocié depuis l'Homo faber, sont mis à prix : la chose imprimée, comme nombre de produits justifiant désormais le blister qui leur fait office de préservatif, sera élaborée en milieu neutre.

Dans le même temps, le corps lui-même s'est entendu adresser les mêmes objurgations. Comme si le brassage de la peau et des voiles jusqu'alors secrets qui le couvrent, créateur d'écritures sapides et chiffrées, menaçait le nouvel angélisme à l'œuvre dans les laboratoires de Silicon Valley, on fit implicitement procès à des siècles de mode. Au blanc surfacé, aux teintes lisses et voyantes qui sécrètent, dans la nuit de la robe, les enivrants aveux du corps, les stylistes ont substitué des motifs chamarrés sur fonds pastel, des arabesques et des compositions florales en camaïeu, qui apparentent désormais le petit linge au costume balnéaire. Il n'est plus un défilé de mode qui n'inscrive à son programme, parmi les créations de haute couture, la vulgarisation ostentatoire de cette lingerie normalisée. Sous couvert de libéralisme moral et sexuel [1] – toute une esthétique du soft et du light venant prêter main forte à la démarche –, c'est une véritable mise en demeure qui est adressée au corps de s'aligner sur la nouvelle proxémie ; puisqu'il semble impossible de le tenir à distance prophylactique des tissus dont il se vêt – comme parvient à le faire, désormais, l'imprimante laser de la page blanche et de la matrice –, on anticipe l'irrémissible souillure : on le pare de taches propres.

Je n'avais trouvé à cette pression sociale devenue planétaire, qui compromet dans la même hantise les technologies les plus avancées et les instances primordiales de la vie, que de fragiles références chrétiennes dans l'usage lancinant qui était fait, lorsque j'étais enfant, d'interdictions incantatoires telles que : Ne regarde pas, c'est sale ! ou Ne va pas encore faire des saletés ! La liste des abominations tendait à l'exhaustivité, dans le cadre d'une hygiène impérialiste dont le corps était le souffre-douleur de prédilection. Bien que je les pressentisse, je renonçai à rechercher leurs fondements dogmatiques. Jusqu'à ce que le hasard me fasse lever les yeux, dans une chapelle désaffectée de province, vers une toile mitée représentant une Vierge à l'Enfant. Je fus d'abord séduit par la maladresse de cette croûte sulpicienne qui affublait la mère, la faisait paraître absente ou prostrée de n'avoir à exhiber qu'un gnard aux traits de petit vieux. De sorte que je tardai à prêter attention à la devise qui avait pourtant, de toute évidence, requis les soins appliqués du peintre : en onciales blanches, dont les proportions achevaient de tasser les personnages dans leur rôle de piteuse figuration, il était écrit MACULA NON EST IN TE.

L'inscription m'offrait le chaînon manquant d'un véritable phylum idéologique, dont Félix Gaffiot me confirmait que le vocabulaire romain s'était fait peu ou prou le complice : macula connaît dans divers textes de Cicéron le glissement lexical qui lui fait successivement désigner dans La République – comme chez Virgile – la marque, le point ; dans Verrines les mailles d'un filet ; puis la tache, la souillure du vêtement ou du corps (références faites ici à Pline et Ovide, attestant la diffusion de cette acception à l'aube de l'ère chrétienne, avant que le dogme trouve à se formaliser) ; mais il semble que ce soit chez Cicéron – mort en 43 avant le Christ – que l'on rencontre l'usage le plus exemplaire du vocable pour signifier la flétrissure et la honte. Cette excursion savante n'est pas pour innocenter le christianisme, dont le latin de cuisine sous-entend ici que la Mère de Dieu n'a pas eu à fauter pour mettre au monde le Fils rédempteur. Pourtant, cette même religion qui fondera son iconologie sur la plaie ostensible, sur l'épanchement des larmes et du sang, prescrit de sévères exclusions parmi les humeurs dont l'empreinte se désigne à l'adoration : tandis que la virile agonie du Golgotha nous a légué véroniques, Mandylion et Saint Suaire, tous linges divinement souillés, l'épigraphe que voici attire la dévotion sur Celle que le désir n'a pas tachée.

La sentence ne laisse d'évoquer les slogans péremptoires en faveur des poudres à laver, détachants avant lavage et autres adjuvants de blanchiment dont la femme high tech fait mine de raffoler.

 

[1] Le lecteur veuille tenir compte du fait que ce texte a été écrit vers la fin des années 1980 [nda].

La Vierge aux Anges, William-Adolphe Bouguereau (1825-1905), huile sur toile, 1900, musée de Forest-Lawn Memorial-Park, Glendale, Californie.

Ce texte de Dominique Autié a paru dans Langes de la passion, Éditions L’Éther vague/Patrice Thierry, 1995 (diffusion Verdier).

 

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