
Nous proclamons, déclarons et définissons que c'est un dogme divinement révélé que Marie, l'Immaculée Mère de Dieu toujours Vierge, à la fin du cours de sa vie terrestre, a été élevée en âme et en corps à la gloire céleste. La constitution apostolique qui contient ces mots, Munificentissimus Deus définissant le dogme de l'Assomption, a été signée par Pie XII en date du 1er novembre 1950.
Pour les catholiques eux-mêmes, la Vierge Marie me semble une figure hautement paradoxale. Un rapide regard sur l'histoire de l'Église le confirme : la dévotion rendue à la Mère du Christ s'ancre dès l'origine dans une ferveur populaire, devant laquelle l'institution semble avoir toujours traîné les pieds (le dogme de l'Immaculée Conception, si problématique pour nombre d'esprits, n'est antérieur que d'un court siècle à celui qu'honore la fête d'aujourd'hui). Des écoles de théologiens ont justifié ce peu d'entrain de l'Église en arguant de la présence toute de réserve et de discrétion de Marie dans le Nouveau Testament.
Il semble pourtant que cette empathie populaire fait écho à des données immédiates et universelles de l'imaginaire humain [1]. Je termine, ces jours-ci, la lecture d'un beau livre écrit par Mgr P. Rossillon qui fut, dans la première partie du siècle dernier, évêque de Vizagapatam (non loin de Madras, dans le sud-est de l'Inde). Il y relate [2] comment, lors d'une épidémie de choléra, un petit village de quatre cents âmes, Jeyapouram, déjà largement converti par la mission catholique, s'adonne une nuit à une cérémonie dite païenne par l'auteur pour adresser sa supplique à l'antique déesse hindoue comptable de la maladie terrible. Le missionnaire en poste, averti par l'un de ses catéchumènes, disperse l'assemblée et assène quelques coups de canne à ses ouailles. Le lendemain, un petit groupe de jeunes villageois se réunit chez le prêtre : Père, nous avons pensé que pour vaincre le diable et réparer notre infidélité, il serait bon de proclamer solennellement la sainte Vierge Reine et protectrice de Jeyamouram, et d'établir l'Assomption [qui n'était donc pas encore un dogme mais qui était déjà fêtée le 15 août] comme notre fête patronale. Et l'auteur de confirmer que ce culte marial, suggéré par des Indiens eux-mêmes, a contribué à souder la communauté naissante, à se substituer efficacement dans l'imaginaire religieux du village hindou aux cultes autochtones de la féminité sacrée. Je suppose que l'on trouverait un grand nombre d'exemples semblables dans les Lettres édifiantes que les jésuites avaient coutume d'adresser à leurs supérieurs depuis leurs missions sur les autres continents.
Je trouve quelques similitudes entre notre monde tel qu'il va et Jeyapouram en butte au choléra.
Jamais sans doute la fille aînée de l'Église n'a fait montre au quotidien d'autant d'indifférence à l'égard de toute tradition mariale ; jamais non plus, me semble-t-il, la figure de la Vierge ne lui a tant manqué, sans qu'elle le sache. Je parle ici, d'abord, de la figure tutélaire de nos églises, des niches qu'on trouve encore à la croisée de quelques chemins de campagne, je parle des statuettes de Lourdes [y compris celles en plastique translucide qui contiennent de l'eau de la grotte] – tant il est vrai que notre imaginaire reste, à son propos, tributaire d'un art sulpicien dont j'ai, un temps, collectionné les icônes, adulé le kitsch. Car s'il est un singulier pouvoir dont semble disposer la Mère humaine et non humaine du Christ, c'est bien celui de se satisfaire de ce plâtre peinturluré et d'un académisme dévotionnel dont (dont les sujets religieux de Bouguereau offrent le parangon).
Sous ce vernis écaillé – et c'est là une part du paradoxe –, la Vierge se dresse aujourd'hui devant moi comme le contraire du débraillé ambiant. Elle est Celle devant qui l'on se tient. Elle est notre sens de la tenue (j'ose cette formule, qui paraîtra profane, mais je n'en vois pas d'autre). Contre toute raison, elle reste, mystérieusement, l'aune de la femme magnifique.
[1] Je renvoie au petit ouvrage, admirablement documenté et illustré, de Shahkrukh Husain, La Grande Déesse-mère, traduit de l'anglais par Alain Deschamps, postface de Jean-Yves Leloup, dans la collection « Sagesses du Monde », éditions Albin Michel, 1998. Deux doubles pages seulement sont consacrées à la Vierge Marie sur les 184 pages que compte le volume. Cette simple donnée quantitative, qui n'est nullement le fruit d'un parti pris réducteur à l'égard du christianisme, montre bien l'ampleur du matériau anthropologique dévolu à la féminité sacrée.
[2] Mrg P. Rossillon, L'Inde à la croisée des routes, Librairie de l'œuvre St-Charles, Bruges, 1935 ; pp. 95 sq.
La Vierge, L'Enfant Jésus et saint Jean-Baptiste, William-Adolphe Bouguereau (1825-1905), huile sur toile, 1875, collection privée.
En « zoom » :
La Vierge consolatrice, huile sur toile, 1877, musée des Beaux-Arts de Strasbourg (dépôt du musée d’Orsay).
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Dominique Autié
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