blog dominique autie

 

Mercredi 17 août 2005

06: 44

 

L'empuse

 

par Jean Henri Fabre



empuse_fjonot1

[Zoom]

 

Empuse, © Clichés François Jonot, 2007.

 

 

La mer, première nourrice de la vie, conserve encore, dans ses abîmes, beaucoup de ces formes singulières, discordantes, qui furent les essais de l'animalité ; la terre ferme, moins féconde, mais plus apte au progrès, a presque totalement perdu ses étrangetés d'autrefois. Le peu qui persiste appartient surtout à la série des insectes primitifs, insectes d'industrie très bornée, de métamorphoses très sommaires, presque nulles. Dans nos régions, au premier rang de ces anomalies entomologiques qui font songer aux populations des forêts houillères, se trouvent les Mantiens, dont fait partie la Mante religieuse, si curieuse de mœurs et de structure. Là prend place aussi l'Empuse (Empusa pauperata Latr.), sujet de ce chapitre.

Sa larve est bien la créature la plus étrange de la faune terrestre provençale, fluette, dandinante et d'aspect si fantastique que les doigts novices n'osent la saisir. Les enfants de mon voisinage, frappés de sa tournure insolite, l'appellent le diablotin. Dans leur imagination, la bizarre bestiole confine à la sorcellerie. On la rencontre, toujours clairsemée, au printemps jusqu'en mai, en automne, en hiver parfois si le soleil est vif. Les gazons coriaces des terrains arides, les menues broussailles abritées de quelques tas de pierres en chaude exposition, sont la demeure favorite de la frileuse.

Donnons-en un rapide croquis. Toujours relevé jusqu'à toucher le dos, le ventre s'élargit en spatule et se convolute en crosse. Des lamelles pointues, sortes d'expansions foliacées, disposées sur trois rangs, hérissent la face inférieure, devenue supérieure par le retournement. Cette crosse écailleuse est hissée sur quatre longues et fines échasses, sur quatre pattes armées de genouillères [1], c'est-à-dire portant vers le bout de la cuisse, au point de jonction avec la jambe, une lame saillante et courbe semblable à celle d'un couperet.

Au-dessus de cette base, escabeau à quatre pieds, s'élève, par un coude brusque, le corselet rigide, démesurément long et rapproché de la verticale. L'extrémité de ce corsage, rond et fluet comme un fêtu de paille, porte le traquenard de chasse, les pattes ravisseuses, imitées de celles de la Mante. Il y a là harpon terminal, mieux acéré qu'une aiguille, étau féroce, à mâchoires dentées en scie. La mâchoire formée par le bras est creusée d'un sillon et porte de chaque côté cinq longues épines, accompagnées dans les intervalles de dentelures moindres. La mâchoire formée par l'avant-bras est canaliculée pareillement, mais sa double scie, que reçoit au repos la gouttière du bras, est formée de dents plus fines, plus serrées, plus régulières. La loupe y compte une vingtaine de pointes égales pour chaque rangée. Il ne manque à la machine que d'amples dimensions pour être effroyable engin de tortionnaire.

La tête s'accorde avec cet arsenal. Oh ! la bizarre tête ! Frimousse pointue, avec moustaches en croc fournies par les palpes ; gros yeux saillants ; entre les deux une dague, un fer de hallebarde ; et sur le front quelque chose d'inouï, d'insensé : une sorte de haute mitre, de coiffure extravagante qui se dresse en promontoire, se dilate à droite et à gauche en aileron pointu et se creuse au sommet en gouttière bifide. Que peut faire le diablotin de ce monstrueux bonnet pointu, comme ni les mages de l'Orient ni les adeptes de l'art trismégiste n'en ont jamais porté de plus mirobolant ? Nous l'apprendrons en le voyant en chasse.

Le costume est vulgaire ; le grisâtre y domine. Sur la fin de la période larvaire, après quelques mues, il commence à laisser entrevoir la livrée plus riche de l'adulte et se zone, de façon très indécise encore, de verdâtre, de blanc, de rose. Aux antennes déjà se distinguent les deux sexes. Les futures mères les ont filiformes ; les futurs mâles les renflent en fuseau dans la moitié inférieure et s'en font un étui d'où émergeront plus tard d'élégants panaches.

Voilà la bête, digne du crayon fantastique d'un Callot. Si vous la rencontrez parmi les broussailles, cela se dandine sur ses quatre échasses, cela dodeline de la tête, cela vous regarde d'un air entendu, cela fait pivoter la mitre sur le col et s'informe par-dessus l'épaule. On croit lire la malice sur son visage pointu. Vous voulez la saisir. Aussitôt cesse la pose d'apparat. Le corselet dressé s'abaisse, et la bête détale par longues enjambées en s'aidant des pattes ravisseuses, qui happent les brindilles. La fuite n'est pas longue, pour peu que l'on ait coup d'œil exercé. L'empuse est capturée, mise dans un cornet de papier qui épargnera des entorses à ses frêles membres et, finalement parquée sous une cloche en toile métallique. En octobre, j'obtiens ainsi un troupeau suffisant.

 

Jean Henri Fabre
inter_tresetroit
Souvenirs entomologiques, Cinquième série, XXII (extrait) [2].

 

 

[1] L'édition Yves Delange (voir ci-dessous) donne fautivement, pour ce mot, grenouillères (qui désigne une combinaison pour bébé dont les jambes se terminent en chaussons [Le Nouveau Petit Robert]. J'ai vérifié dans l'édition Delagrave (l'une des très nombreuses réimpressions de l'édition d'origine en onze volumes, chez l'éditeur attitré de Fabre) que c'est bien, en toute logique, genouillères que l'auteur a écrit. Dans le dernier paragraphe reproduit ici, en revanche, Jean Henri Fabre a bien écrit …pour peu que l'on ait coup d'œil exercé ; l'omission de l'article n'est donc pas fautive dans l'édition actuelle.
[2] Dans l'édition Yves Delange (disponible actuellement), Robert Laffont, collection « Bouquins » (deux tomes), 1989, tome I, pp. 1123 sq.

 

 

Un chapitre de la série L'ordinaire et le propre des livres est consacré à la centaine de manuels scolaires que Jean Henri Fabre a rédigée pour les éditions Delagrave dans la seconde partie de sa vie. Une galerie photographique accompagne cette présentation. Lire cette chronique – Cliquez ici.

 

Commentaires:

Commentaire de: christiane [Visiteur] · http://empuse.over-blog.com
eh hello à vous, j'aime beaucoup les empuses et j'apprécie que kickoff une over blogueuse de over blog m'ait donné votre lien
un petit tour pour voir mes photos ça vous dit ?
Permalien Mardi 12 septembre 2006 @ 12:55

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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