blog dominique autie

 

Vendredi 19 août 2005

07: 05

 

 

Claire Laffay

 

helion

 

Femme tartare

Sommeil contre une selle de cuir fauve. La nuit est vaste et froide, l'âme rumine un bruit d'anneaux, de soupirs noirs près des crinières. Très loin un cri ! O mon silence, plus vif que le guet ou l'étoile ! J'attends le jour dans très longtemps qui va blanchir…

Le lendemain sera théâtre en marche sur la terre. Les Passes sont des actes. Par migrations par effraction tout un royaume s'ouvre la plaine bleue avec ses villes et ses palmes. Et puis la peur, le viol. J'ai tremblé pour des femmes lourdes. Beauté des miens et leur fureur !

Beaux objets de mes mains : chaudrons et vasques se modèlent à mes flancs. Les gestes sont des rites et le feu me reforge, tous les jours il est Dieu ! Nos grands troupeaux sont la richesse et la vie lente, les chevaux ont une âme et la terre est leur chant profond.

Toute la chair du temps pèse comme un automne. Je touche les racines les branches sèches du soleil dans les grands crépuscules de nos bivouacs. Ma vie est l'œuvre sans défaut, je suis l'autre visage de l'histoire et l'acte pur, au bras des hommes, par ma main rousse.

Moi, celle des Nomades, dans l'herbe rase des vents, et non voilée !


Claire Laffay, Imaginaires, 1966.

 

La quinzaine de recueils de Claire Laffay qui figurent parmi mes livres forment l'une des zones d'incandescence qui, lorsque je ne fais même que traverser vivement la bibliothèque, m'aimantent l'esprit et le cœur. Il arrive souvent que, pourtant pressé par une tâche professionnelle, je fasse halte un instant et tire un volume de son rayon pour lire un poème bref – je peux affirmer ainsi que l'œuvre de Claire Laffay m'est plus qu'une autre familière.

De la seconde à la terminale, elle fut officiellement mon professeur de français. Dans les faits, je lui dois une dette dont, aujourd'hui encore, il m'est très difficile de cerner l'ampleur : j'écrivais avant que le sort ne me la désigne comme enseignante, elle affichait un mépris de l'objet livre qui aurait dû me la rendre étrangère et j'avais engagé le pari de passer le bac sans avoir ouvert une seule fois le Lagarde et Michard.

Il lui arrivait d'arpenter les couloirs, les yeux dans les nuages, à la recherche de ses élèves et de passer devant nous sans nous reconnaître. Ce matin-là, nous l'attendions devant notre salle. Un petit essaim bruissait dans mon dos. Quelques-unes des oiselles qui furent ma croix durant ces premières années de mixité gloussaient autour de je ne savais quoi, que l'une d'entre elles détenait et montrait aux autres en ménageant ses effets. Étrangement, cet épisode fut la foudre.

La petite sotte s'était procuré à la librairie de Sceaux, qui en assurait le dépôt et la vente, le tout premier recueil de poèmes de cette femme. Elle en ânonnait les vers obscurs et lumineux, dosant les salves de ricanements qu'elle se sentait soudain l'exorbitant pouvoir de provoquer à sa guise. L'après-midi même, j'avais en main un exemplaire de Cette Arche de péril de Claire Laffay, le volume même qui est à portée de mes doigts tandis que je rédige cette chronique à l'écran.

La découverte de cette langue, porteuse d'un onirisme qui ouvrait une brèche béante dans mes misérables délires obsidionaux de l'époque, déverrouilla en moi la langue. Mais jamais, il me semble – et ce point crucial reste sans doute le plus problématique, puisque le plus intimement lié à mon ADN de fils d'ouvriers imprimeurs sur plusieurs générations –, la matérialité du livre n'a, comme alors, médiatisé cet accès à la langue. Cette Arche de péril, imprimé à cinq cents exemplaires (dont cent numérotés sur Arches) aux frais de l'auteur, reste un pur modèle de sobre élégance typographique. J'ai acquis, quelques années plus tard, l'un des exemplaires du tirage de tête, qui côtoie l'édition courante dans ma bibliothèque ; mais c'est curieusement dans celle-ci, toujours, que je lis et relis cette écriture de l'origine, guettant le retour de flamme de l'émotion première, dont ma mémoire organique ne s'est jamais défaussée : la peau de mes doigts ne manque jamais de m'indiquer qu'elle touche une pierre échue de la nuit des temps de l'esprit, un nodule aux propriétés semblables à la piézoélectricité du quartz.

Je referme ici la porte au nez des souvenirs, qui ne concernent que moi, pour donner à lire les deux premiers poèmes que j'ai lus de cette femme. Dans le recueil, ils s'intitulent l'un et l'autre : Vu. Mon métier d'éditeur, ma présence sur la Toile me convainquent que le seul hommage conséquent consisterait à mettre en ligne, sur un site qui lui serait consacré, une telle œuvre que tout, sinon, semble bien désigner pour l'oubli.

 

 

I

Au grand jour de quatre heures de plein été
Cette charogne, près d'une pierre, où notre pied a buté presque
D'un oiseau mort, son ventre rond
Odeur de mort et de soleil
Les blés étaient murs et nous marchions sur la face de la terre
Qui regardait le ciel
Avec cet œil.

II

Une libellule mourante sur la route lisse – trop –
Luttant contre le vent et n'arrivant pas à se retourner,
avec ses grandes ailes comme des voiles, qui l'entraînaient…
Et ses yeux
(des milliers de fois un arbre distillé dans cette profondeur très savante de jade où se recroise un arc-en-ciel)
Ses yeux énormes.
Immobiles
À vérifier. Car elle est Celle – l'ignorais-tu ? – dont les yeux savent pivoter
Mais même les pattes à la fin – ce fut très long – ne frémissaient plus que par le vent.


Cette Arche de péril, 1961.

 

 

claire_laffay

Camarade de khâgne de Roger Caillois à Louis-le-Grand, Claire Laffay a dû naître comme lui en 1913. Comme lui, elle était agrégée de grammaire. Originaire du Gers, elle avait une maison de famille à Luchon. Elle consacrera de nombreux poèmes et tout un recueil aux Pyrénées (Les Encantats et autres montagnes, Formes et Langages, 1977). Elle a enseigné le français pendant dix ans au lycée de Meknès, puis au lycée Marie-Curie à Sceaux et à celui de Châtenay-Malabry, où elle fut mon professeur de 1966 à 1969. Elle a publié à compte d'auteur plus de vingt recueils. Ses essais de poésie scientifique furent encouragés notamment par Jean Dorst. Elle était encore la voisine scéenne et l'amie de Jacqueline de Romilly. J'ai récemment appris d'une relation commune qu'il y a une dizaine d'années, se sachant malade, elle aurait mis fin à ses jours.

 

Jean Hélion, dessin pour Imaginaires de Claire Laffay, 1966.
Claire Laffay, D.R.

 

Commentaires:

Commentaire de: Louis Armel [Visiteur]
Voici les deux bribes de poèmes, tirés de son recueil "Pour tous vivants" (aux Nouvelles éditions Debresse, 1977), bribes où je forçais sa versification en prétendant y extraire des contre-assonances dans les vers muets de Claire Laffay, mais que je voulais absolument citer, pour mon dico des rimes et assonances chez Le Robert : (rime 353 INQUE) Le lézard amblyrhynque Dessine sur son roc Les millénaires (Eres, p.45) (rime 381 OL-E) Ai-je su, dormeuse, écouter La concordance des odeurs multiples en ocelles, L'alpe vivace qui stridule, Ce ciel blanc rayé de paroles ? (Soum d'Anténac : chant d'insectes, p.23)
Permalien Lundi 2 janvier 2006 @ 18:23

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