blog dominique autie

 

Lundi 22 août 2005

07: 35

 

De la nécessité de vêtir les morts

 

 

schafer
Rudolf Schäfer, 1986

 

Le Monde clôt ces jours-ci, sur son site Internet, une série de cinq chroniques audiovisuelles consacrées aux « Célèbres inconnues » par une évocation de La Vierge inconnue du canal de l'Ourcq, à partir du cliché qu'en réalisa Albert Rudomine en 1927. En écho à cette évocation émouvante, je relis les réflexions que suscitèrent, il y a presque vingt ans, ma découverte des photographies de Rudolf Schäfer.

 

Bien avant l'invention de la photographie, on a voulu s'approprier l'image éminemment provisoire des êtres que la mort vient de figer. La plupart des masques mortuaires qui sont parvenus jusqu'à nous pérennisent les traits d'hommes célèbres. Pourtant, on ne peut qu'être saisi par l'intime anonymat auquel accède le visage d'écrivains, d'hommes d'État et de guerriers tel que la cire ou le plâtre l'ont saisi, par empreinte directe – le mouleur embrassant ces visages comme aucune femme qui en fut amoureuse ne put jamais le faire : avec une malléabilité que la passion refuse ordinairement à l'amour. En ce sens, le daguerréotype n'a fait qu'apporter une contribution décisive à cette mise à distance de la mort dont on envisage mal que nos sociétés puissent, demain, revenir.

C'est pourtant ce que semble avoir tenté, voilà quelques années, un photographe allemand, Rudolf Schäfer, en réalisant à la morgue de Berlin-Est de nombreux portraits en noir et blanc d'enfants, de femmes et d'hommes décédés. Or, plus qu'un fugace rapprochement avec ces inconnus – ou avec l'idée de la mort elle-même –, c'est d'abord à nous seuls, qui découvrons ces clichés inattendus, que ces derniers nous confrontent soudain : soit que nous ayons entrevu, par le passé, un ou plusieurs des nôtres sur leur lit de mort et que le souvenir nous en reste alors diaphane mais ineffaçable ; soit que nous nous trouvions dans la position de l'enfant à qui l'on n'a pas permis d'entrer dans la chambre mortuaire et qui ne dispose par ailleurs d'aucune image expérimentale de la mort (beaucoup d'adultes, plus qu'il n'y paraît sans doute, se trouvent dans ce cas) ; les portraits de Rudolf Schäfer agissent alors, très curieusement, comme des images de substitution, efficaces parce que réconciliatrices. Dans l'une et l'autre hypothèse, ces photos, que nous ayons ou non mémoire du dernier visage de nos morts, nous consolent le regard. (Que ce mot s'impose invite à prendre en compte, outre la consolation, familière de la psychologie enfantine, le consolament de l'église cathare qui conjuguait le baptême et la confirmation, l'entrée de l'Esprit, du souffle, par imposition des mains.

De sorte qu'une première fréquentation de tels clichés, qui se cantonnerait à cet effet de surface, voulu sans nul doute par la démarche sérielle du photographe, en réfère d'emblée à une sémantique de la vie, non de la mort (Schäfer s'en tient pourtant à une prise de vue frontale, sans effets de lumière, qui satisferait les experts de l'identité judiciaire). Les expositions et les publications auxquelles ils ont donné prétexte en France, dans le courant de 1987, l'attestent par le fait même de leur publicité : quelques années plus tôt, le magazine Photo avait été retiré de la vente, dans la matinée de sa parution, pour avoir reproduit les clichés pris à l'Institut médico-légal du cadavre de Jacques Mesrine. Strictement comparables dans leur structure photographique, ceux-ci se démarquaient toutefois – outre le hiatus évident entre le statut officiel du photographe et le propos de l'éditeur – sur deux points : plus que l'illégalité d'une telle publication, ce qui rendait intolérable pour la société la diffusion de ces images c'étaient les causes de la mort, visibles sur la dépouille ; et la nudité du cadavre. Pour mieux dire, on avait – par mesure infamante délibérée ? — privé de linceul celui qui avait tant nargué cette même société et ses polices, l'ennemi public abattu au terme d'une interminable traque. Et ce détail renvoie soudain sur l'œuvre de Schäfer un rai de lumière inédit.

Les gisants de la morgue berlinoise sont en effet recouverts jusqu'aux épaules d'un drap blanc, dont on peut supposer qu'il a juste été rabattu sur le buste pour la pose. De sorte que le suaire occupe plus de la moitié de la surface totale sur certains de ces clichés. Ce protocole a permis que le visage seul concentre l'intention dramatique manifeste (fût-elle angélique) qui a poussé l'auteur à portraiturer des cadavres. Or, que l'on s'attarde un peu devant ces photographies – celle, notamment, du jeune enfant mort – et que l'on pratique la méthode de méditation inspirée à Georges Bataille par le supplice « des cent morceaux » (une série, là encore, de clichés où l'on assiste à la mise à mort d'un jeune Chinois que le bourreau découpe, vivant, membre à membre) : le regard et la pensée isolent bientôt le suaire comme unique objet de la contemplation. Au point que l'hypothèse ne tarde pas à s'imposer selon laquelle Schäfer n'aurait photographié que des suaires.

Il aurait ainsi placé son objectif dans une intermittence qui ne se mesure qu'à la blancheur immaculée du linge – comment concevoir, devant la sereine impassibilité de ces visages, l'imminence de l'œuvre délétère qu'a d'ores et déjà engagée la décomposition ? Le corps n'aurait, dans ces photos, d'autre fonction que de rendre intelligible et bouleversant le drap mortuaire : c'est lui dont on pressent, soudain, qu'il va trahir la souillure de la mort, livrer l'icône corporelle qui est en train de s'élaborer. C'est à la finesse de sa trame que celle ou celui qu'on en a vêtu dans la mort léguera sa dernière image, une empreinte intégrale, authentique plus que le film photographique ne le propose, composée d'extraits et d'esprits restitués de ce corps qui s'absente dans la nuit de la matière. Rudolf Schäfer n'a pas osé – pratiquement, cela ne pouvait guère s'envisager – photographier des suaires vides, comme put le faire, le 28 mai 1898, Secondo Pia, qui fut le premier à fixer sur la plaque sensible le Suaire de Turin. Celui-ci découvrit le soir même, en plongeant la plaque dans le révélateur, que le négatif seul est lisible : alors que le drap n'offre à la vue que des taches rougeâtres éparses, la pellicule photographique, par inversion, révèle le modelé du corps jusqu'en ses moindres accidents, jusqu'aux traces des blessures infligées au crucifié. C'est ainsi l'épreuve directement contretypée du négatif, beaucoup l'ignorent, que divulgue l'imagerie pieuse.

Faute d'avoir consenti à cette inversion – qui eut constitué un acte subversif majeur, dans un monde que muselle fermement notre hygiénisme totalitaire – Rudolf Schäfer a muré dans l'indifférence des limbes les morts de Berlin, qui nous laissent impassibles et sereins.

 

Rudolf Schäfer, l'une des photographies de la série Visages de Morts, 1986. Extrait de Camera International, n° 13, hiver 1987.
[En lien dans le paragraphe d'introduction] La Vierge inconnue du canal de l'Ourcq, photographie d'Albert Rudomine, 1927. D.R.

Ce texte de Dominique Autié a paru dans Langes de la passion,
Éditions L’Éther vague/Patrice Thierry, 1995 (diffusion Verdier).

 

Commentaires:

Commentaire de: Vincent [Visiteur]
Bonjour,

je voulais juste vous signaler deux coquilles au 3ème paragraphe : les exper(t)s de l'identité judic(i)aire.
Permalien Lundi 22 août 2005 @ 12:50
Commentaire de: stephen [Visiteur]
Je ne peux pas vous suivre.
Je ne sais comment vous dire en trois mots à quel point me répugne ce "travail" de Schäfer. Le visage du mort est un visage que l'on ne regarde pas, devant lequel on baisse les yeux. Je me souviens d'un texte de Michel Serres où il imaginait que l'humain est apparu quand un être a caché pour la première fois aux yeux de tous le visage d'un cadavre, cela signifiait qu'il venait de comprendre ce qu'était la mort.
Permalien Lundi 22 août 2005 @ 18:41
Commentaire de: oliviermb [Visiteur] · http://oliviermb.hautetfort.com/index.html
J'ai toujours ressenti un grand trouble devant des morts ou des photos de morts. Ce qui me trouble tellement, c'est, dans le même temps, la présence (le corps est bien là) et l'absence de l'être mort (il n'y a plus personne à l'intérieur du corps). Je ne comprenais pas comment quelqu'un pouvait être à la fois si absent et si présent. Et voici que votre billet m'éclaire, par une association d'idée que me fait faire la mention du Suaire de Turin. Nous avons deux linceuls. Un drap est le linceul de notre corps. Mais avant cela, et cela est sans doute très éphémère, notre corps, notre visage surtout, sont le linceul de notre présence. Notre présence y a laissé une trace, comme le corps du Christ dans le Suaire de Turin.
Permalien Jeudi 25 août 2005 @ 02:42
Commentaire de: gwenaelle [Visiteur]
comme vos propos me semblent étrange.
"le visage du mort est un visage que l'on ne regarde pas......!!!!"
Donc si vous ne pouvez regarder la mort (ou un mort) vous ne pouvez pas regarder l'enfant qui vient de naitre.
Trop long a vous expliquer tout cela mais vous me semblez venir d'une autre planète. Il est vrai que moi je suis de la planète Bretagne nous avons un lien particulier avec la mort.....
Permalien Vendredi 21 avril 2006 @ 14:48
Commentaire de: arnaud [Visiteur]
bonjour!
je suis arriver là en cherchant justement un de ces portrait de Schäfer.
preuve concrète que l'image photographique donne vie à la mort et la prend au vivant.
qu'elle nous attire dans un cas comme elle peut nous désinterésseer dans l'autre.paradoxe qui va contre toute éthique.
ma thèse est tout autre elle porte sur "la décadence" de l'image photographique, à travers la substance floue
merci,pour ces informations
si je peux vous renvoyer au travail d'Antoine d'Agata
Permalien Mercredi 26 avril 2006 @ 00:23
Commentaire de: un internaute [Visiteur]
spontanément :

... c'est déja dur de voir les vivants ...

... un petit peu moins de sperme dans le haut du corps et la vie devient plus légère ...

... si on ne sait pas qu'il s'agit d'une morte, la photo n'a pas grand intérêt. Donc le seul intérêt est l'interrogation de sa propre mort. Moment inconcevable par essence, comme de vouloir voir ses propre yeux par exemple, mais en plus dramatique...

...
Permalien Jeudi 20 juillet 2006 @ 21:17

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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