blog dominique autie

 

Vendredi 26 août 2005

08: 38

 

La ligne de Sceaux

 

 

ligne_de_sceaux

 

On construisait un petit immeuble en bordure de la ligne, entre Sceaux et Bourg-la-Reine. Un jour de vent — ou à la suite d’une fausse manœuvre ? — la grue du chantier s’abattit. La flèche, à laquelle était accrochée la cabine de pilotage, tomba sur la voie ferrée. Aucun train ne passait au moment de l’accident. Le grutier ne fut que légèrement blessé. L’infirmière qui venait nous faire les piqûres quand nous étions malades habitait à deux pas de là. C’est elle qui apporta les premiers soins à l’ouvrier. Elle nous a raconté qu’elle avait entendu de chez elle un grand bruit. L’événement se situe, je suppose, en 1954, ou 1955. J’avais cinq ans.

Tous les jeudis après-midi, Maman et moi descendions à pied à Bourg-la-Reine (où habitaient mes grands-parents) et remontions le soir en métro. L’accident a dû survenir en début de semaine. Il est certain que j’ai attendu le jeudi avec plus d’impatience qu’à l’ordinaire.

Il y avait les trois énormes chiffres blancs sur fond noir à l’avant de la voiture de tête de chaque rame : ils étaient imprimés sur des rouleaux de tissu et on les changeait aux terminus en actionnant de petites manivelles, à l’extérieur du wagon ; quand nous attendions sur le quai de la gare de Bourg-la-Reine, je savais en fonction de l’heure quelle serait l’immatriculation du métro que nous prendrions. Comme les vols sur les lignes régulières, chaque rame était ainsi affectée d’un numéro selon une nomenclature qui ne variait qu’à l’occasion d’un changement d’horaire, les samedis, dimanches et jours fériés par exemple.

Nous habitions rue du Lycée et notre numéro de téléphone était ROBinson 00 59. Nous avions été parmi les tout premiers abonnés à cause de ma grand-mère paternelle qui était très malade à la fin de sa vie. Je n’ai gardé d’elle aucun souvenir. Elle est morte bien avant la chute de la grue. Le pavillon — où mon père était né — était au 66 de la rue. Quand je fus à la grande école, s’ajouta Bouvines, 1214. Même comptage des armures, des cottes de mailles, des carénages, cardans et bielles de la soldatesque. Pour le train de l’Histoire, mêmes aguets.

Un employé poinçonnait encore votre billet dans le hall de la gare — plus rarement, l’été, dans une petite guérite à l’entrée du quai. Je jouais parfois des heures entières, installé sur les premières marches du perron, à contrôler des voyageurs imaginaires aux heures d’affluence. Je m’étais fabriqué une poinçonneuse avec mon Mécano pour perforer les tickets usagés que je récupérais à chacun de nos voyages. Plus souvent encore j’aurais conduit le métro, assis sur la cuvette des cabinets, si ma mère ne m’en avait promptement délogé chaque fois qu’elle m’y surprenait.

Je nourrissais une autre dévotion encore pour la benne à ordures qui passait chaque matin devant notre pavillon. Au jardin, je jouais à l’éboueur. On s’inquiétait toujours de ce que je fabriquais dans mon coin. On craignait que je ne manque d’ambition.

Nous allions à Paris de temps à autre faire des courses dans les grands magasins. Si nous partions assez tôt en début d’après-midi, par le métro de deux heures moins dix, et si nous arrivions en avance sur le quai, je voyais passer la rame de marchandises qui descendait chaque jour de Robinson vers Paris. La motrice ressemblait à une voiture de voyageurs tronquée. Elle ne tractait jamais plus de deux ou trois wagons en plus d’un immuable fourgon de queue. Le convoi roulait à basse allure et passait en gare sans faire halte. Un profond mystère entourait cette navette quotidienne — le train de marchandises est le dieu des trains, affranchi de toute contrainte à l’égard des horaires et des gares qu’il traverse avec superbe.

Le jeudi matin, le facteur déposait dans la boîte mon abonnement au Journal de Mickey. On y publiait en bande dessinée, par épisodes hebdomadaires, les aventures de Lancelot. Le chevalier arpentait de lourdes forêts où lui seul semblait capable de s’orienter. Plusieurs semaines durant, il eut à traverser un marais maudit que hantait un monstre amphibie. L’histoire était suspendue à l’imminence de la chose vivante, innommable. Chaque épisode ne courait que sur une double page et il arrivait qu’une seule vignette occupât toute une page — le cheval et son héros, vêtu de son épée et d’un fin justaucorps, cheminant parmi les flaques, le silence menaçant des déblais livrés aux herbes grasses. En rentrant de Bourg-la-Reine à la nuit tombée, la vitre du wagon ouvrait sur l’opacité de Brocéliande où je guettais, en contrebas du ballast englouti, à l’endroit où la grue avait chu, la Bête de la ligne de Sceaux.

C’était avant les pendules à cristaux liquides, l’affichage électronique des destinations, le radioguidage des rames, avant la régulation informatisée du trafic. Le machiniste disposait des signaux lumineux placés à distance régulière le long de la voie ainsi qu’à la sortie de chaque gare, en bout de quai ; si le convoi ne respectait pas un signal d’arrêt, il n’existait pour donner l’alarme que le crocodile (« cette pièce, qui offre une surface polie au milieu de la voie, ressemble à un grand lézard couché, ce qui lui a fait donner [ce] nom… », écrit Louis Figuier dans L’Année scientifique et industrielle 1882, p. 444). Le train électrique de marque Jouef que m’avaient offert mes grands-parents de Bourg-la-Reine comprenait un lot de rails-crocodiles sur lesquels se branchaient par un jack minuscule, source de faux contacts, les sémaphores lumineux et le passage à niveau dont les barrières s’abaissaient à l’approche du train. C’est ainsi que mon grand-père, conducteur d’une presse Heidelberg (l’imprimerie Larousse était située à Montrouge, dans le quartier de la Vache Noire) m’apprit qu’il y avait des crocodiles sur la ligne de Sceaux.

On ne déplorait pas plus d’accidents ni de suicides qu’aujourd’hui, les rames étaient moins longues, moins rapides, plus bruyantes mais, tout le temps que nous attendions sur le quai, il se logeait dans la gorge un muet qui-vive, une inquiétude planait dans le lointain des voies — à Denfert, au retour de Paris, c’est d’un tunnel que les voitures débouchaient soudain. Et quand approcha le temps où l’on estima que je pourrais remonter seul de Bourg-la-Reine (à la belle saison, quand il ferait encore jour) on me désigna des messieurs — et même certaines femmes — seuls, à qui par exemple il ne faudrait pas que je réponde s’ils m’adressaient la parole. Des gens de Brocéliande. Pourtant, j’étais plus que jamais Lancelot, maître de mes périls.

*

Il n’y a pas un soupçon de nostalgie dans tout cela. J’abomine ces compassions de cartophile qui confrontent, dans des éditions à trois sous, une vue d’époque en belle page avec un cliché contemporain du même panorama en vis-à-vis. Force m’est cependant de constater qu’il existait, dans les années de mon enfance, un support tangible à la partition de l’espace, à une vie organisée selon deux côtés, celui de Sceaux (pour lequel nous n’avions que nos jambes, qui devaient grimper le raidillon de la rue de Penthièvre), et celui de Bourg-la-Reine, auquel le rail conférait des qualités d’enviable lointain. Quant à Paris, c’étaient bien l’écartement des voies, la configuration du matériel roulant, le respect d’horaires aussi précis que ceux des trains de ligne qui empêchaient toute contagion entre les horizons scéen ou réginaborgien et l’empire obscur du métropolitain.

*

Les trains sont faits pour dérailler. Il s’agit d’une évidence enfantine sur laquelle je ne suis pas décidé à faire l’impasse (c’est bien assez que j’aie dû cotiser au problème des banlieues, comme n’aurait pas eu à le faire un natif d’Illiers ou de Montségur).

Mais les trains, j’ose dire, ne déraillent jamais seuls. Certes, ils sont parfois l’outil d’une fatalité individuelle. Je me souviens avoir été saisi d’un rire irrépressible le matin où j’ai appris par la presse que le cardinal Marty avait trouvé la mort à un passage à niveau. Il avait déclaré que sa 2CV l’emporterait au paradis. Il n’y avait qu’un train pour être à la hauteur d’une telle prophétie. Mon rire n’avait rien d’irrévérencieux. C’était le rire qui fait irruption volontiers à l’approche des manifestations du sacré sous ses formes les plus puissantes, les moins édulcorées par une mise en scène confessionnelle.

Un train, c’est de l’Être qui court à la catastrophe. Contre l’énergie cinétique d’un tel fatum, il suffit qu’un enfant joue aux dés — et qu’un seul dé tombe sur la voie.

 

Ligne de Sceaux, années 1950 ? D.R.

La présente chronique est constituée de passages du livre intitulé La Ligne de Sceaux paru dans la collection « Terre d'Encre » aux éditions du Laquet en février 2000.

 

 

Commentaires:

Commentaire de: Alina [Visiteur]
Ce texte est magnifique, votre rire presque final aussi. Le vrai rire surgit au-delà du sanglot, n'est-ce pas ? "Il est interdit de traverser les voies", formule en forme de hantise. Un jour je suis montée dans un train qui ne menait nulle part (ce n'est pas une image, ça m'est vraiment arrivé). Il faut faire ça, se jeter comme un dé sur la voie, pour réveiller le train des fantômes qui l'habitent.
Permalien Vendredi 26 août 2005 @ 10:53
Commentaire de: Philippe[s] [Visiteur] · http://l-esprit-de-l-escalier.hautetfort.com/
Il va bien falloir que j'évoque un jour ma passion des trains et des trains miniatures !
Permalien Vendredi 26 août 2005 @ 21:17
Commentaire de: Constantin Copronyme [Visiteur] · http://constantincopronyme.hautetfort.com/
"Les trains sont faits pour dérailler"...
et les jets pour se crasher, les cyclistes pour prendre des pelles, les trapézistes pour s'écraser dans la sciure, les chasseurs pour s'entretuer à la chevrotine...
Le rire est une composante de la danse macabre (cf. Jarry, absent de votre index), aussi bien qu'une manifestation de "l'approche de l'absolu" (cf. Tournier, également absent, mais c'est beaucoup moins grave !).
Permalien Samedi 27 août 2005 @ 19:09

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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