blog dominique autie

 

Mercredi 31 août 2005

06: 52

 

Mythologie de l'Homme

Lecture d'Armel Guerne – II

 

 

I – Le Moby Dick d'Armel Guerne
III – La nuit transparente d'Armel Guerne

 

livres_guerne

 

Trois livres d'Armel Guerne réédités

 

Parus cet été aux éditions du Capucin, avec le concours de l'Association des Amis d'Armel Guerne :
Danse des morts, Le Temps des signes, Mythologie de l'Homme *.

 

 

Qu'il est réconfortant de constater que des textes, des écrits, peuvent ainsi connaître une nouvelle édition à chaque génération ! Le Temps des signes parut en 1957 chez Plon, les éditions de la revue Granit le rééditèrent en 1977, et voici, pour les vingt ou trente ans à venir la belle petite édition qu'il faudra faire circuler. Mythologie de l'Homme et Danse des mort attendaient, certes, depuis plus d'un demi-siècle (ces deux textes ont paru à La Jeune Parque en 1945 et 1946), mais ils n'en apparaissent sans doute que plus frais, aujourd'hui – comme les bouquinistes précisent d'un livre qui a vécu, dont la couverture porte les stigmates de l'usage et du temps, qu'il présente toutefois un intérieur frais.

Même si le premier texte a été rédigé alors que les hostilités n'avaient pas encore pris fin et que l'auteur payait de nouveau pour ses activités de Résistant, Mythologie de l'Homme et Danse des morts sont déjà des écrits de l'après-coup. L'homme est blessé par l'expérience, par la mort des camarades, mais d'abord – et d'inconsolable façon – l'homme semble blessé par l'Homme. Chaque ligne est tracée par la lame acérée du couteau : le couteau de l'esprit, que l'on serait ici tenté d'orthographier d'une capitale agnostique, qui est aussi, chez Armel Guerne, le couteau du cœur. Pensant à cette chronique, je relevais quelque passage à citer. Je me suis bien vite arrêté, chaque page de ces deux livres y passait. Presque au hasard, donc :

– Messieurs de la réalité, ô plantes vénéneuses, vivant dans la réalité ainsi que dans une serre attiédie, le temps présent, qui n'est présent qu'à vos mémoires et jamais sous vos yeux, votre temps a passé. Il a passé sur nous. Et les hommes sont en retard, qui n'acceptent pas de souffrir à mort.
Si ceux qui ont couru le risque n'ont plus rien à vous dire de leur course, s'ils ne veulent plus en parler parce qu'ils l'ont faite précisément, c'est que votre tour est venu de sortir. Croyez-vous que des milliers de gens, des milliers de consciences ont accepté la mort, affronté la torture, ont épuisé sur eux un capital de souffrances humaines accumulé depuis des ans et des siècles peut-être, croyez-vous que des milliers et des milliers d'agonies, lentes effroyablement, et solitaires, et transies, où chaque fois l'homme est seul, insecourablement seul contre un monde d'hostilités et d'horreurs, croyez-vous que des milliers et des milliers, des dizaines de milliers d'êtres humains hier comme vous, se sont tenus fiers au-dedans d'eux-mêmes de leur humaine condition, ont passé, seuls, et repassé les portes de la Mort, uniquement pour que leurs congénères attardés et leurs contemporains insanes écoutent des histoires au coin du feu, le soir ?
Messieurs, il vous faut faire vite, et ce temps-ci est une affaire d'hommes
[1].

« Mythologie » de l'Homme ? Guerne aurait aussi pu choisir mesure – ou Taille de l'Homme, mais le titre était déjà pris, depuis 1933, par un autre – et le souffle, et la portée de la langue d'Armel Guerne ne sont pas sans m'évoquer quelque parenté profonde avec Charles Ferdinand Ramuz, bien au-delà d'un style, voire même d'une intention : nous abordons ici une communauté d'âmes, une civile communion des saints, un fil d'or qui chemine dans la pièce de toile lacérée du Temps. C'est un mérite insigne de la parole écrite d'Armel Guerne d'évoquer sans cesse, dans la perspective de sa solitude, l'appel d'une communauté, ignorant tout délai de péremption. Je suis frappé, à chaque ligne, par cette injonction.

Le Temps des signes est un recueil de poèmes. Deux textes en prose par l'apparence s'y sont glissés. Du second, « L'unique pauvreté », ce passage, le dernier du poème :

Voici pourquoi peut-être, et pour mourir, je vous ai parlé de ma mort. Une fois. – Mais l'autre fois, je sais aussi vous le dire, c'est elle qui parlerait de moi, et avec toute la simplicité requise. Ni discours, ni statues. Laissez-moi donc vous supplier encore : ne vous y trompez pas du fond du cœur. Au pauvre, il convient de parler pauvrement des richesses splendides de la pauvreté. Jamais une apparence, où qu'on l'eût prise, n'a pu être haussée par le costume ou la couleur jusqu'au bord de la simplicité.
Elle est cette île inconnue de la mer. À bout de forces, je la prendrai d'assaut !
Oui, je dormais. Mais voici : l'éclat d'un seul cristal dans le terne de l'aube, éveille la furie, et d'un coup cette fois encore, de toutes les fanfares assourdissantes de l'été. Vous ne savez pas, vous non plus, combien plus de noyés que de navigateurs ont été admis à chanter les gloires silencieuses de l'eau
[1].

 

Oui, c'est cela : pas de date de péremption sur cette langue ! Les éditions du Capucin, qui ont engagé, voilà quelques années déjà, ce beau travail de remise au jour de textes indisponibles ou inédits d'Armel Guerne, l'ont compris. Il convient de les en remercier.

 

[1] Mythologie de l'Homme, pp. 31-32.
[2] Le Temps des signes, p. 78.

 

* Respectivement :
ISBN 2-913493-64-5 –ISBN 2-913493-63-7 – ISBN 2-913493-65-3

Tous les renseignements sur ces publications, sur les manifestations des 8 et 9 octobre 2005 à l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de sa mort et, surtout, un ensemble d'études et de textes pour découvrir Armel Guerne sur le site de l'Association des Amis d'Armel Guerne.

 

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