blog dominique autie

 

Vendredi 2 septembre 2005

07: 10

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

 

6– Coups et blessures

 

coups_et_blessures

 

Cela reste, à mes yeux, de l'ordre du mystère : quel mauvais traitement faut-il asséner à un livre pour que, dans la masse, le bloc intérieur – et, bien entendu, la couverture – en soient emboutis, repoussés, comme après qu'on a travaillé un métal au repoussoir ou comme un carambolage pliait, quand elle était en tôle, la carrosserie d'un véhicule ?

Il m'est arrivé de laisser tomber un livre, par maladresse; jamais je n'ai obtenu cet effet. Or, un exemplaire sur dix environ que je reçois des libraires d'ancien, expédiés par la poste, porte ce gaufrage d'angle. La proportion ne me semble pas sensiblement moindre, en leur officine ou sur les marchés, à l'étal des bouquinistes. Les postiers n'ont pas si bon dos.

Je pense sincèrement, par déduction étayée de quelques observations entomologiques sur mes contemporains, qu'il existe une maltraitance du livre : ma bibliothèque, constituée pour une très large par d'ouvrages de seconde main, témoigne amplement des stigmates et séquelles d'un syndrome qui est au livre ce que celui du bébé secoué est à la personne humaine.

*

C'est foutu…, le papier est blessé. Combien de fois ai-je entendu mon père poser ce diagnostic ! Je lisais un instant les signes indécelables (par d'autres) d'une souffrance sur son beau visage. Il sortait de sa poche un grand mouchoir chiffré au fil noir par ma grand-mère, qui ne lui servait qu'à épousseter, consoler, couvrir de ses soins une couverture, une tranche, parfois une simple feuille de garde teinte à la main qu'il préparait pour un travail de reliure. [Nous entendre utiliser à l'endroit du papier un lexique à haute teneur empathique ou morale ordinairement dédié à l'être humain, accessoirement à l'animal, mettait ma mère hors d'elle. Je ne jurerai pas que cette exaspération fut pour rien, chez lui comme chez moi, dans notre entêtement à parler aux livres, comme François parlait aux oiseaux.]

*

Mes contemporains n'ont pas si bon dos non plus. Je leur reconnais quelques circonstances atténuantes. On ne leur propose plus – et depuis quelques lustres, désormais – que des petites ramettes de papier glacial, encollées à la diable, blistérisées, qui godent et s'effeuillent, qui s'autodétruisent à la fin du dernier chapitre. On leur a dit : Ceci est un livre, prenez et jetez. Ils jettent (ils projettent, ils déjettent, ils piétinent – ils marchent dans cette culture de la déjection, et quelquefois, sans qu'ils aient appris à y prendre garde, c'est un bon vieux livre qui y passe).

*

Les papiers bouffants, le plus souvent, se réparent. Leur trame est assez aérée et, pour peu qu'ils ne souffrent pas d'une trop grande siccité, un patient travail de remodelage ressoude la fibre, atténue, voire gomme, la pliure. Il convient de procéder à cette chiropraxie feuille à feuille : entre le pouce et l'index, contrarier ce plissement hercynien, réduire la fracture en contraignant le papier dans le sens inverse du faux pli.

Le plus simple est d'en profiter pour lire l'ouvrage, la restauration de chaque feuillet laissant bien assez de temps pour lire deux pleines pages de texte (le travail des doigts de la main gauche, sur le verso, conforte celui d'abord exécuté par l'autre main tandis que vous lisiez la page impaire précédente).

La lecture se fait sensiblement plus lentement et l'entourage (ou votre voisin de table au café) ne peut s'empêcher de songer au nourrisson qui se berce en palpant de façon suave son doudou.

*

 

À suivre.

 

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

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Commentaires:

Commentaire de: Jacques Layani [Visiteur]
Ah, la fin de votre billet m'enthousiasme et me fait rire en même temps. C'est exactement ce que je fais, lorsque la page a souffert : je la redresse patiemment, je contrarie le faux-pli, je rectifie sa scoliose. Tout en lisant, naturellement.
Permalien Vendredi 2 septembre 2005 @ 10:03
Commentaire de: Lambert Saint-Paul [Visiteur] · http://lambertsaintpaul.hautetfort.com/
Un jour, peut être, j'aimerai vous surprendre par hasard avec un de ces exemplaires oublié par le feu. Merci de toute cette poésie Dominique.

Permalien Mardi 6 septembre 2005 @ 00:02
Commentaire de: angaël [Visiteur]
Je découvre votre blog et j'y prendrais bin un oreiller de plumes pour continuer à lire, feuilleter. Monsieur vous etes drole, dans tout ce que ce mot a de positif dans le sourire.
mais qui est Ray Conif????
Permalien Mardi 6 septembre 2005 @ 18:19
Commentaire de: Mikael [Visiteur] · http://www.mikaelhirsch.com
en ma modeste qualité de libraire, vendeur de cagette, mareyeur de l'imprimé, je ne peux que reconnaître l'étendue des dégats. Les distributeurs expédient les ouvrages des éditeurs par carton. les cartons sont empilés dans des camions et comme la cargaison d'un trois mats barque, mal arrimée à son contenant, les cartons valdinguent dans les virages et s'écrasent parfois les uns sur les autres. C'est ainsi que ces pliures de force surgissent parfois au détour d'un ouvrage neuf...
Permalien Vendredi 28 juillet 2006 @ 10:24

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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