blog dominique autie

 

Mercredi 7 septembre 2005

04: 55

 

Marthe Robin

(ou Vivian McNellis ?)

 

 

marthe_robin

 

«
Je tentai de lui parler des « phénomènes » qui sont liés au mysticisme : les visions, les extases, la lévitation, la lecture des pensées, etc. J'insistai sur le phénomène de « l'anneau d'or » qui consiste en ce que le mystique croit voir un anneau d'or à son annulaire.

ELLE

Ces choses, oui, je les ai connues : c'est superficiel. Il faut dépasser tout cela sans faire tant d'histoires. Vous me parlez de l'anneau d'or. Je l'ai vu à mon doigt, je crois, une douzaine de fois. Mais laissez-moi vous dire que, s'il est bon de l'avoir, c'est encore mieux de ne pas l'avoir. Ce que vous appelez la vie mystique, elle est en vous aussi bien qu'en moi. Cela consiste à tenter d'être un avec Jésus.
Parlons d'autre chose. Nous nous ressemblons : vous êtes cloué à la pensée comme moi je suis clouée à la douleur. Eh bien ! il faut tâcher de nous déclouer, de nous distraire.
Mais quelle heure est-il ? Pour moi, c'est toujours la nuit, et c'est toujours la douleur…

»

J'ai ouvert le livre [1], ce passage est (presque) le choix du hasard. Je n'avais plus mémoire que chaque page des dialogues que restitue Jean Guitton fût à ce point bouleversante.

Marthe Robin est « notre » dernière grande stigmatisée – chacun entendra ce possessif à sa guise : elle n'a jamais quitté son village natal de la Drôme, elle est morte dans la maison où elle est née, elle n'eut pas à subir les suspicions de fraude de la part des représentants de l'Église dont elle dépendait localement, et l'œuvre que fut le martyre de son existence a trouvé, de son vivant, les voies pour se perpétuer, ainsi qu'elle l'entendait. La présence du philosophe chrétien Jean Guitton à son chevet valait, en son temps, celle du pape Paul VI, avec qui il était lié d'une forte amitié personnelle.

Loin de moi le projet, dans le cadre d'une brève chronique, de présenter le moindre exposé sur l'épreuve des stigmates. Il existe d'excellents ouvrages sur ce sujet mystérieux [2]. J'en dirai seulement ce qui m'a toujours frappé.

Tout d'abord, le caractère fatal. Ce versant de l'expérience mystique est un fatum, que le (la) mystique a si peu choisi ou voulu qu'il/elle en souffre au-delà du dicible [Père, si tu veux, écarte de moi cette coupe ! Cependant, que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne, qui se fasse [3]]. Jean Guitton parle du « drame du salut »  : Il existe une loi de substitution qui permet que l'innocent rachète le pécheur [4].

Deux pages plus loin, Guitton relève ceci : Marthe est une sorte de linceul vivant, et la NASA aurait pu l'explorer. Comme nombre de stigmatisés, Marthe Robin ne mange rien. Un peu d'eau et l'hostie de la sainte communion la sustentent. On nomme ce phénomène l'inédie – l'un des os que la mystique donne à ronger à la médecine. Bilocation, lévitation, vision de l'avenir. Ce sont des êtres de science fiction. Ils sont la science fiction, ils souffrent insensément de l'être.

Le visage de Marthe Robin s'est imposé soudain, avant-hier, peu après que j'ai franchi la ligne de démarcation – ou le trou noir – qui scinde Cosmos Incorporated [5] en son quasi strict milieu, page 249 :

Alors maintenant, voici la femme.

La présence, soudain, de Vivian McNellis est une épiphanie. Voilà trois fois que je relis les cinquante pages qui suivent la découverte par Plotkine du visage ardent de la « jeune fille en feu », près du hublot de la capsule 081-A, au huitième étage de l'hôtel Laïka de Grande Jonction. Vivian McNellis n'est pas une figure du futur mais, selon la conviction constante de Maurice G. Dantec, le produit d'une expérience menée sur la vérité, comme disait Nietzsche. [L'écrivain d'aujourd'hui doit de toutes ses forces] faire surgir de son travail à l’origine purement mental un monde métaphysique susceptible, non seulement de prendre racine dans le réel, mais de devenir le réel, en le contaminant de manière terminale ; c’est pour cela, poursuit-il, que l’écrivain doit impérativement soumettre l’Homme à la question, il doit torturer la mémoire de l’humanité et déjà pour commencer celle du XX° siècle afin de lui faire accoucher ses projets secrets concernant le futur, c’est-à-dire notre présent, il doit faire de même avec la réalité présente afin de lui faire avouer ses plans occultes pour l’avenir, et il ne doit pas avoir peur d’interroger directement cet avenir, qui seul, bien sûr, contient l’explication du passé.
Le travail de l’écrivain du XXI° siècle sera donc celui d’un archiviste prospectif et transfictionnel. Opérant sur les lignes de césure et de soudure entre les différents cryptages de la réalité, les différentes actualisations du monde humain et naturel, il devra mettre en évidence quelques figures singulières susceptibles d’en produire une généalogie pertinente, sans avoir peur de mêler réalité et fiction, y compris la plus débridée, et de la façon la plus dangereuse qui soit, puisque c’est précisément cela dont il s’agit : assembler un explosif métaphysique qui prenne corps littéralement dans le “matériel” humain
[6].

Avec Cosmos Incorporated, il semble que Dantec soit passé à l'acte (je n'ai pas lu Villa Vortex, en son temps, il se peut que ce livre-ci, aujourd'hui, poursuive une expérience menée sur la vérité engagée dans ce livre-là).

Et, soudain, cette phrase de Thérèse d'Avila, comme pour sceller mon intuition : On ne sort du Monde que par l'intérieur [7]. J'en suis là de ma lecture. J'ai relu ce qui précède, depuis l'apparition de Vivian McNellis. Il fallait que je retrouve Marthe, comme pour vérifier, avant d'aller plus loin.

Je pressens une généalogie pertinente de Marthe à Vivian – ou, pour suivre Dantec, de Vivian à Marthe –, je ne saurai en dire plus à l'instant, je n'ai pas terminé la lecture de Cosmos Incorporated et cette lecture m'épuise. Elle est éreintante. Elle est, métaphysiquement – et, curieusement, physiquement – une épreuve. Mais cette évidence me brûle. Il faudrait relire l'intégralité du dialogue entre Marthe et Guitton. J'ai l'intime certitude que plus d'un passage serait plus troublant encore, dans sa mise en perspective avec les pages de Dantec, que celui de l'anneau d'or, reproduit ici. Je n'ai pas le temps. J'avance dans Cosmos Incorporated, ce texte m'empoigne par la tignasse. En outre, je suis quasi certain que Dantec, lui, connaît ces passages-là, qu'il nous les citerait de mémoire.

 

[1] Jean Guitton, Portrait de Marthe Robin,, Grasset, 1985, p. 97.
[2] Études carmélitaines, vingtième année, volume II, octobre 1936, Douleur et Stigmatisation, Desclée de Brouwer et Cie, Paris. J'ai également signalé dans une chronique ancienne l'ouvrage de référence, en trois volumes, de Joachim Bouflet, Encyclopédie des phénomènes extraordinaires de la vie mystique, éditions Le Jardin des Livres, 1998-2001. L'auteur est consultant pour certaines causes de béatification (dont celles d'Anne-Catherine Emmerick et d'autres stigmatisés). Il a également publié aux éditions du Cerf une brève synthèse sur la question des stigmates (Les Stigmatisés, 1996), qui peut utilement servir de première approche pour le lecteur qui découvre ce sujet. Mon premier roman, Blessures exquises (Belfond, 1994), met en scène une jeune femme de trente-trois ans qui travaille dans une agence de communication et qui découvre, un matin, porteuse des stigmates. J'ai exploré toute une documentation, à l'époque, pour construire rigoureusement cette fiction.
[3] Luc, 22,42.
[4] Op. cit., p. 18.
[5] Maurice G. Dantec, Cosmos Incorporated, Albin Michel, 2005. À cette occasion, lire ou relire l'entretien de Maurice G. Dantec avec Juan Asensio du 18 octobre 2004, qui anticipe le roman d'aujourd'hui par quelques clés fort précieuses ; ainsi que la suite des sept méditations que Juan Asensio a consacrées, sous le titre Angelus ex Machina, à Cosmos Incorporated.
[6] Le Théâtre des opérations — Journal métaphysique et polémique 1999, Gallimard, 2000, pp. 197-198.
[7] Op. cit., pp. 294 sq.

Marthe Robin (1902-1981) D.R. Pour une notice biographique de la mystique, se reporter au site des Foyers de Charité fondés par Marthe Robin.

 

 

Commentaires:

Commentaire de: OrnithOrynque [Visiteur] · http://ornithorynque.hautetfort.com
Fulgurante intuition, Dominique !!! Et qui me paraît riche de promesses !
Je crois me rappeler aussi que Guitton avançait l'idée que Marthe était le "cerveau" du monde, en ce que celui-ci était toujours en éveil (pas plus qu'elle ne se nourrissait, elle ne dormait...). Un signe énorme pour notre temps ; de ce calibre, c'est vraiment que notre monde est dans le besoin...
Bien à vous.
Permalien Mercredi 7 septembre 2005 @ 22:32
Commentaire de: Stalker [Visiteur] · http://stalker.hautetfort.com
Cher Dominique, je vous le dis cash : non, je ne crois pas qu'il y ait influence directe. Certes, Dantec lit beaucoup mais, avant de tenter ce genre de rapprochement hasardeux, il me semble beaucoup plus prudent de convoquer l'exemple des autres personnages féminins imaginés par Dantec...
Evidemment, je ne prétends absolument pas que des figures féminines saintes n'aient pas inspiré Dantec ; je crois seulement qu'il n'y a pas de filiation directe...
En revanche d'accord avec vos dernières remarques mais... n'est-ce pas le propre de tout grand livre en fin de compte que cette sorte de harrassement du corps ?
Je me souviens ainsi de ma première lecture de Absalon, Absalon ! de Faulkner...
Amitiés.
Permalien Vendredi 9 septembre 2005 @ 08:11
Commentaire de: Tatiana - SDDE [Visiteur] · http://tatia5401.skyblog.com
Marthe

Toi qui protèges notre amitié
Prie pour nous de là où tu es
Qu'enfin dans ton éternité
Tu trouves le repos et la paix.

Amen
Permalien Mercredi 15 février 2006 @ 12:02

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