L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie

de Jean Henri Fabre
Il faut se faire pèlerin, comme les Japonais, et mettre ses pas dans les pas de cet autodidacte, de ce saint patron civil des self made men. Sur l'étonnante piété scrupuleuse des fils du Soleil levant, qui débarquent par cars entiers chaque été, depuis des lustres, à Saint-Léons-du-Lévezou en Aveyron, où se trouve sa maison natale, à Sérignan-du-Comtat en Vaucluse, où il vécut dans son harmas la seconde partie de sa vie, en passant par Avignon et Orange où il séjourna plusieurs années, nous avons bien quelques pistes [1]. L'essentiel, toutefois, c'est leur façon d'être là, silencieux, visiblement émus. Voilà plus de trois générations qu'ils apprennent à lire leur langue en déchiffrant des descriptions d'insectes traduites des Souvenirs entomologiques [2].
L'intérêt presque brutal qui s'est porté sur Fabre voilà une dizaine d'années est sans doute, en regard de la passion constante des Japonais depuis bientôt un siècle, emblématique de l'esprit français. L'amateurisme et l'absence de moyens auront fait le lit du pire : l'odieux disneyland pour quoi on a saigné la colline de Saint-Léons et bientôt, on le craint, la mise aux normes de la fast culture mondialiste de l'harmas de Sérignan. Aujourd'hui encore, il n'existe pas un site Internet digne de l'œuvre et de la figure de cet homme d'exception que les Japonais – toujours eux – tiennent avec Pic de la Mirandole et Léonard de Vinci pour l'un des trois génies [du reste] de l'humanité.
Si génie il y a, sa force de rayonnement en constitue l'un des traits les plus saillants. Fabre n'aurait su garder jalousement pour lui ses trouvailles, pas plus que le vaste savoir qu'il s'était constitué depuis sa jeunesse, à la seule force, le plus souvent, d'une curiosité insatiable. Il transmet, il partage. Si la langue des Souvenirs entomologiques est superbe, elle porte aussi l'écho d'une voix, celle du maître qui tient sa marmaille en haleine, qui fait passer la loupe de main en main pour que chacun vérifie le nombre des antennes ou des pattes, observe la pointe d'un dard, renonce à compter les facettes d'un œil.
Cette voix est étonnamment présente à chaque ligne des livres scolaires que Jean Henri Fabre a rédigés pour l'éditeur Charles Delagrave à partir de 1864. Qu'il s'agisse de physique, de chimie agricole, d'astronomie ou, plus largement encore, de ce qu'on nomme aujourd'hui les sciences du vivant – mais aussi d'économie domestique à l'usage des futures épousées –, Fabre participe à la naissance de l'école républicaine. Un simple regard sur la chronologie des lois publiées, dans ces années-là, par Victor Duruy puis par Jules Ferry, donne tout son relief à l'entreprise de Fabre. Ce qui ne doit pas faire oublier pour autant que celui-ci n'a pu nourrir sa famille nombreuse, à Sérignan, qu'avec les droits d'auteur des manuels scolaires qu'il rédigeait en flux tendu.
On doit à Yves Cambefort un travail de la plus haute utilité, à savoir un inventaire bibliographique raisonné des livres de Jean Henri Fabre. Son ouvrage, L'Œuvre de Jean Henri Fabre (aux éditions Delagrave – puisque le fonds et la marque existent toujours, aujourd'hui au sein de Flammarion), dresse notamment la liste de ses publications pédagogiques. Ce qui n'était pas une mince affaire : les éditions Delagrave ont édité environ quatre-vingts de ces petits livres scolaires (et parascolaires) sous la signature de l'entomologiste – compte non tenu des différences de présentation, notamment de reliure, pour certains de ces ouvrages, ni des nombreuses réimpressions et nouvelles éditions. La Bibliothèque nationale n'en disposerait pas dans la totalité. Seul un collectionneur japonais serait parvenu à rassembler une série complète des publications scolaires de Fabre…
Il convient encore de remercier Yves Cambefort d'avoir mis au point l'édition d'un passionnant ensemble de Lettres à Charles Delagrave qui constituent – outre un éclairage sur cette partie de l'activité du savant – un précieux témoignage sur l'histoire de l'édition scolaire. J'ai tenté, dans les commentaires de la petite galerie qu'on pourra visionner plus bas, de restituer une toile de fond à ce travail pédagogique étonnant par son ampleur, la variété des disciplines traitées et, surtout, lorsqu'on prend le temps de s'y plonger, par la tonicité de cet enseignement. Celui-ci assigne à Jean Henri Fabre, dans le temps, une place moins sujette encore à obsolescence que sa contribution, déjà majeure, d'entomologiste. Comment le dire ? on sent, dans ses manuels scolaires, dans cet éveil au monde qu'il initie chez son jeune lecteur, comme les sédiments d'une pédagogie universelle.
Dans son grand âge, ses pairs du Muséum, agacés par sa non-allégeance et son éloignement obstiné des centres du pouvoir scientifique, ont suggéré qu'on lui attribuât plutôt le Nobel de littérature. L'affaire a capoté. Ce sont les Japonais qui ont raison : il y a une tessiture humaine et intellectuelle chez le bonhomme qui en fait un trésor vivant.
Toucher, feuilleter, lire l'un de ces petits livres, qui s'emportent aujourd'hui à prix d'or chez les bouquinistes (il fut un temps où ils ne savaient pas…), reste infiniment plus évocateur de ce que fut Jean Henri Fabre que le distributeur de Coca-Cola et de barbe à papa de Micropolis.
[1] Jean Henri Fabre – Maisons, chemin faisant, en collaboration avec Sylvie Astorg, collection « Maisons d’écrivain », Éditions Christian Pirot, 1999.
[2] Disponibles en deux volumes dans la collection Bouquins », aux éditions Robert Laffont ; avec une centaine de pages d'introduction remarquables et une bibliographie d'Yves Delange.
Jean Henri Fabre (1823-1915) dans son cabinet de travai de l'harmas de Sérignan-du-Comtat. Clichés du musée Requien, Avignon.
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Dominique Autié
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