blog dominique autie

 

Mercredi 21 septembre 2005

06: 43

 

 

Des bienfaits de la vitrification des morts
boulee

 

Plût à Dieu que l'usage de la vitrification des os se fût introduit, et plût à Dieu, aussi, que j'eusse des amis qui pussent rendre, un jour, ce dernier office à mes os desséchés et exténués par de longs travaux ! Il seraient, grâce à eux, convertis en une substance diaphane, à jamais incorruptible, d'une couleur agréable qui lui est particulière. Cette substance n'offre pas le beau vert des végétaux, mais elle présente l'aspect laiteux et chatoyant du jeune narcisse et l'opération, qui peut la produire en quelques heures, est une preuve de ce que la Toute-Puissance divine accomplira le jour de notre brillante résurrection.

L'homme qui s'exprime ainsi est le Dr Joseph Becker, né à Spire en 1628, mort à Londres en 1685. Un baroque.

Je tire ce texte de La Crémation et ses bienfaits d'Alexandre Bonneau [1], un des ouvrages qui illustrèrent et défendirent, au dix-neuvième siècle, la cause des partisans de la crémation. Celle-ci avait été mise à l'ordre du jour par la Révolution. On parlait à l'époque, non de crémation, mais d'ustion ou d'adustion et ceux qui préconisaient qu'on fît brûler les morts constituaient le parti des ustionistes. Parti, car d'emblée il s'est agi d'en finir avec la mainmise de l'Église et sa croyance à la résurrection des corps. Les crématistes, quoi qu'ils affirment aujourd'hui, se sont toujours recrutés et se recrutent toujours parmi les libres penseurs et les tenants de la plus indigente laïcité. On invoque les pratiques d'autres civilisations, les nécessités d'une hygiène urbaine, mais il n'existe aucun autre fondement historique et idéologique sérieux au militantisme des crématistes, aujourd'hui, dans l'Occident continental [2], qu'un anticléricalisme primaire.

Le bon docteur Becker n'en est pas encore là. Toutefois, le procédé de vitrification des restes humains qu'il a mis au point passe par la crémation du cadavre et c'est ce qui lui vaudra au moins deux héritiers sous la Révolution. Le premier, fondeur de déchets métalliques de son état, le citoyen Gautier, confia ses vues à un conventionnel ustioniste : Ah ! citoyen, si nos législateurs permettaient de brûler les corps, je voudrais donner les moyens de recueillir entièrement pour une famille tout ce qui reste d'inanimé après la mort. Je voudrais satisfaire une foule d'enfants. L'un aurait les eaux produites par l'évaporation ; un autre aurait les cendres provenant des chairs ; et les os donnant une assez grande quantité de verre, il serait possible de distribuer aux autres enfants des médaillons plus précieux qu'une peinture fragile, qu'un goutte d'eau et la transpiration même pourraient altérer.

C'est toutefois l'architecte Giraud, à qui l'on devait le Palais de Justice et l'architecture des prisons de la Seine, qui fit son miel, dès l'an IV, de l'héritage vacant de Becker. Il publia un ouvrage intitulé Les Tombeaux, dont il donna une nouvelle édition en l'an IX (1801) augmentée de plans. Giraud entendait cristalliser toute la population de la capitale et des environs. Voici le résumé qu'Alexandre Bonneau donne du projet. Une nécropole unique, n'occupant qu'un espace assez restreint, devait s'élever aux portes de Paris, soit aux buttes Chaumont, soit à la barrière de l'École. Au centre, serait dressée une haute pyramide, surmontée d'un globe transparent, éclairé la nuit, sur lequel on aurait lu ces mots sacrés : Respect aux Mânes ! Dans la pyramide, on devait établir un vaste fourneau, sur lequel on aurait placé quatre grandes chaudières remplies de la lessive caustique dite des savonniers, et pouvant contenir chacune quatre cadavres. La lessive des savonniers aurait dissous les chairs qui, réduites en gelée, auraient été placées dans de grandes fosses creusées dans ce but et pouvant contenir une quantité énorme de cette bouillie humaine. Quant aux squelettes, bien et dûment numérotés, ils auraient été laissés pendant un an à la disposition des familles, qui auraient été libres de les retirer ou de les faire vitrifier dans la nécropole. On leur aurait rendu ce cristal précieux sous la forme de médaillons représentant les traits du défunt, de bustes, de bijoux de toutes sortes, au gré des parents.

Giraud prévoit qu'une part des ossements ne serait pas retirée dans le délai fixé. Il en recommandait alors la vitrification. C'est désormais lui que je cite : C'est ainsi qu'on parviendrait en peu d'années à élever un monument unique en son genre, plus majestueux que tous ceux de l'Égypte, digne d'être cité dans l'histoire des fastes de la France et propre à exciter l'envie et l'admiration de tous les peuples de la terre. Il s'agit, selon ses plans, de construire une vaste galerie à arcades autour de la nécropole. On y élèverait, avec les ossements vitrifiés, de superbes colonnes et de beaux tombeaux antiques, surmontés de grandes lampes sépulcrales suspendues par des guirlandes, précise Bonneau. L'ornementation de la nécropole se serait complétée d'années en années, puisque chaque année aurait fourni son apport de cristal.

Le kitsch flamboyant anticipe ici l'art pompier du siècle suivant et préfigure le palais du Facteur Cheval. L'ère industrielle approche et, avec elle, une réflexion d'ensemble sur la place de l'homme dans la ville [3]. Ce sera l'époque des petits et des grands systèmes utopiques – Robert Owen, Saint-Simon, Charles Fourier et ses phalanstères… De nombreuses constellations montent au ciel utopique dans la première moitié du dix-neuvième siècle, écrira Gilles Lapouges, mais les clartés qu'elles distribuent sont obscures : étoiles de troisième grandeur, elles scintillent à peine et peut-être les fulgurances de Fourier éteignent-elles tous les objets qui gravitent dans ses parages. Parcourir la littérature utopique des débuts de l'âge industriel, c'est choisir l'ennui et la banalité [4].

Avec Becker et Giraud, nous sommes encore en amont, dans une sorte de fraîcheur du regard posé sur la mort. La nécropole de Giraud, dans sa tentative de doter la république laïque d'un palais translucide, ouvragé avec le corps même de la Nation, n'est dénuée ni de grandeur ni de portée symbolique. Bientôt cependant l'hygiénisme va offrir le prétexte d'une argumentation scientifique à la cause crématiste et l'opposition de l'Église provisoirement dessiner au débat son vrai visage. Tout le travail des crématistes, ces dernières années, aura consisté à enfouir cette hache de guerre et à parer leur cause du terne uniforme de la laïcité.

À enterrer la mort.

 

 

[1] Alexandre Bonneau, La Crémation et ses bienfaits, Éditions É. Dentu, Librairie de la Société des Gens de Lettres, Paris, 1886.
[2] Cette précision s'impose par le constat d'une relation significative entre l'insularité (Japon, Royaume-Uni) et un recours ancien, passablement autonome à l'égard des religions et des idéologies, à la pratique de la crémation. On se reportera, pour une approche rigoureuse de la crémation, à l'étude de Patricia Belhassen, La Crémation, le Cadavre et la Loi, Collection des Travaux et recherches, Panthéon-Assas Paris II, éditions L.G.D.J., 1997.
[3] Voir notamment Françoise Choay, L'Urbanisme, utopie et réalités, Le Seuil, 1965. Disponible au format de poche, collection « Points ».
[4] Gilles Lapouges, Utopie et Civilisation, Éditions Weber, 1973.

Étienne-Louis Boullée (1728-1799), Muséum, Pl. 31, BNF-EST Ha 56, ft 7. Bibliothèque nationale de France, site des expositions virtuelles de la BNF.

 

 

Permalien

Commentaires:

Cet article n'a pas de Commentaires pour le moment...

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.

Dominique Autié
Dominique Autié
Dominique Autié

mai 2017
Lun Mar Mer Jeu Ven Sam Dim
<<  <   >  >>
1 2 3 4 5 6 7
8 9 10 11 12 13 14
15 16 17 18 19 20 21
22 23 24 25 26 27 28
29 30 31        
filet_dadada
filet_blanc_blog

LE PORTAIL intexte.net

Le blog de Dominique Autié
est développé sur le portail

intexte.net

logo_intexte
www.intexte.net

Agence d'édition
en ligne et hors ligne
de contenus pertinents.


*

Les éditions n&b
ont choisi le portail intexte.net
pour y développer leur site :

logo_nb
http://editions-nb.intexte.net



filet_blanc_blog


cadratin_dadada




Rechercher


Syndiquez ce blog XML