blog dominique autie

 

Vendredi 30 septembre 2005

07: 09

 

Notule sur les pièges
poumeyrol

 

Le but de la traînée est de créer une trace odorante
destinée à amener l’animal qui la suivra à un piège.
Cette traînée n’est valable que pour une nuit.
blanc
André Chaigneau, Manuel du piégeur,
Éditions Payot, 1970, p. 51.

 

Si j’en crois le rapport que vous m’avez demandé d’annoter, vous auriez, en la circonstance, épuisé les ressources de la cynégétique. Restent, dites-vous, le pendule du radiesthésiste et les moyens logistiques que l’armée serait disposée à mettre en œuvre.

Outre qu’une intervention militaire sur l’aire concernée rencontrerait, je le crains, des obstacles de nature imprévisible, il est difficile d’en apprécier les effets sur les populations limitrophes, chez qui le passage à basse altitude des commandos aéroportés ne manquera pas de raviver d’anciens cauchemars.

J’ajoute à ces remarques le risque de bouter l’objet de vos battues hors de la zone où vous l’avez, jusqu’alors, circonscrit. Je suggérerais volontiers aux autorités, dont je comprends le souci d’en finir en faisant montre de toute la fermeté que la presse attend d’elles, de surseoir à des mesures trop spectaculaires. D’autant qu’il existe, à mes yeux, un recours dont vos interlocuteurs se sont privés. Les raisons qui vous ont été opposées lorsque, sur mon insistance, vous en avez évoqué l’hypothèse me semblent, devant l’urgence d’un dénouement honorable, devoir être reconsidérées. L’honneur, en pareil cas, sera bien d’avoir mis un terme à une situation critique, dans laquelle les responsables s’embourbent un peu plus chaque jour, tandis que le mal court et nargue leurs efforts.

Sans doute convient-il de mettre en exergue, mieux que je ne l’ai fait d’abord, la haute connaissance des proies dont procède l’art en question. Les échecs successifs rencontrés ces derniers jours font regretter que nul n’ait imposé, avant de lancer les opérations de rabattage, l’examen minutieux des quelques indices — traces et laissées — dont nous disposions. On a jugé qu’on l’emporterait par le nombre, de sorte qu’aujourd’hui nous n’en savons guère plus. La seule issue consisterait, dans cet esprit, à multiplier les armes quand il suffit peut-être d’en ajuster une seule, conçue aux mesures de l’adversaire.

Ah, que l’on délègue n’importe lequel de ces messieurs ! Je fais mon affaire de l’introduire auprès de celui dont je vous ai parlé. Qu’il entrevoie les nasses, les trébuchets, les boîtes de formes les plus diverses qui encombrent l’atelier, les collections de ressorts et de goupilles, les mâchoires à l’affûtage sur l’établi, les crocs, les anneaux, les crémaillères ; qu’il s’enquière des flacons étiquetés contenant les appâts, les décoctions aromatiques ; qu’il se laisse confondre par la fidélité des leurres et des appelants consignés par taille, chacun flanqué de la série d’appeaux correspondant aux cris de l’animal qu’il simule. Le maître des lieux, je m’y engage, sortira du légendaire mutisme dont se drape la petite communauté de ceux qui, par le pays, partagent sa science. Il confirmera au plus sceptique d’entre vous qu’il n’est pas, à la ronde, un terrier de renard dont il ne connaisse les accès, les coulées, un fauve dont il ne sache où il se remise par grosse chaleur, un nid, une bauge, une tanière dont il n’ait décompté les locataires.

Il dira combien l’homme est desservi par son odorat grossier, qui lui fait commettre tant d’erreurs sur le terrain – à commencer par la négligence de sa propre odeur, qui souvent le précède et dont il pollue ses itinéraires. Comment, enfin, l’arme la mieux réglée fait figure de rudiment auprès du mécanisme qu’il ajointe, telle une horlogerie, après des jours et des nuits d’observation. Malgré l’abondance de son matériel, il ne dispose que fort rarement du modèle adéquat, offrant le calibre, la délicatesse de tendue, la résistance qu’appellent la nature et l’environnement du gibier. Chaque bête prise a tiré de ses doigts l’œuvre unique qui — jusqu’au dernier rouage — n’articule sa cohérence qu’à la parfaite identification de la victime.

Mais comment gérer, dans l’opinion, cette ultime lâcheté qui fait quitter la place à l’heure de la capture et substituer quelque engin de fabrication improvisée au courage et à la sagacité des chasseurs ? Dites-leur, je vous en prie, quelle intelligence requiert la collecte des données ; la délectation des mains qui assemblent les pièces, corrigent la course d’un assommoir ou bandent un ressort ; l’intimité des heures passées à concevoir le corps dont il faut anticiper le poids, l’allure et l’esquive, tant le piège fonctionne comme un organisme moulé en creux sur la proie.

À présent, on prétexte l’inexpérience des spécialistes devant un enjeu sans précédent, aux conduites déroutantes, ses revirements, voire un don d’ubiquité qu’on avance ici avec sérieux. Or, le choix de la raison et de la force, en l’occurrence, ne peut conduire qu’à ridiculiser nos meilleurs experts. Celui dont je vous propose les services, quand il prépare ses collets, ses trappes, ses gluaux, parvient à épouser la cause du gibier au point de se couler lui-même, par la pensée, dans le goulet de la nasse. Mentalement, par amour — quand ce mot signifie qu’on se confond à l’autre — il devient un instant le cobaye de son dispositif. Est-ce à vous que j’apprendrai que, pour s’en prendre à la pègre, le flic doit s’être fait voyou ?

Je conçois la répugnance des responsables à devoir au braconnage une telle planche de salut, s’ils en venaient à cette solution. Vous pouvez cependant faire état d’une assurance : l’homme ne revendiquerait aucune publicité. Bien au contraire, il conviendrait de ménager sa réserve en négociant par mon intermédiaire, si vos supérieurs l’acceptaient. Non qu’il redoute des sanctions à venir ou quelque entrave à des activités qui, jusqu’alors, il faut en convenir, n’ont soulevé aucune plainte. Mais il a — et je compte sur votre discrétion — ses habitudes en ville. Il y descend de temps à autre. Et, curieusement, il se fait un monde de se rendre, le soir, dans le quartier où, au terme d’un trajet inutilement compliqué qui lui prend une partie de la nuit, il monte avec une fille. Toujours la même, m’a-t-on dit.

 

Dominique Autié.

 

 

Jean-Marie Poumeyrol, Les Nasses, 1976,
acrylique sur panneau, 100 x 73 cm. D.R.

 

Ce texte de Dominique Autié a paru dans la Nouvelle Revue française, n° 492 – janvier 1994, Éditions Gallimard, pp. 115-117.

 

 

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