
Périodiquement, je retombe sur un petit carnet de poche. J'y notais, dans les années 1970, ce qui me passait par la tête : bribes de poèmes – à l'époque, je poétisais [l'existence de ce verbe devrait décourager dans l'œuf tout amateurisme en la matière] –, citations isolées de mes lectures, fragments [obscurs, forcément obscurs, à l'enseigne de l'Éphésien]. Mes doigts cependant savent parfaitement où s'introduire dans la tranche des feuillets pour ouvrir le carnet à la bonne page. Celle où j'ai griffonné ceci : La faculté qu'on certains êtres vivants de voler est de nature essentiellement psychologique.
Je suis certain d'une chose, à plus de trente ans de distance : autant la plupart de ces graffiti portent la trace trop évidente de mes lectures, de mes admirations et de mes rêves de l'époque, autant cette notule s'est imposée, hors de toute référence, de tout savoir envié, de tout placage. Je n'avais pas lu les Carnets de Léonard (introuvables, Gallimard ne les a réédités que bien plus tard), ni Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci de Freud. Tout juste m'arrivait-il, comme à chacun, d'entrer dans une pièce et d'être saisi, à l'instant, par la conviction physique de connaître cet espace depuis l'un des angles que font les murs avec le plafond ; d'y avoir niché plus encore que plané – rêves immobiles de lévitation, extases vigilantes des recoins, des angles morts, des nids à poussière.
J'avais presque trente ans lorsque j'ai, pour la première fois, emprunté un avion de ligne. Plus récemment, j'ai effectué un parcours en hélicoptère sur une distance significative, un temps de vol assez long pour évaluer les sensations procurées par un dispositif qui autorise pour ainsi dire exhaustivement les figures aériennes accessibles à l'insecte ailé ainsi qu'à l'oiseau. L'épreuve fut décevante, au point que j'en déduis – hâtivement, peut-être — que ni le parapente, ni le deltaplane, ni l'ULM n'apporteraient la moindre résonance organique à la phrase consignée dans le petit carnet.
En revanche, la menace circulaire d'un rapace au-dessus de la campagne, le sur-place des abeilles aux confins d'un buisson de fleurs aromatiques et, surtout, un passage d'aéronefs à basse altitude réveillent aussitôt cette tension de tout l'être vers ce désir que manifeste le vol : le vol ne serait fascinant que du sol, que par l'effet d'une pesanteur qui exige son affranchissement. Voler aurait pour seul mobile de rendre hommage à des rêves de terriens collés à la glaise. Et notre rêve seul rendrait possible la liberté de l'oiseau.
Ma note n'est pas fautive. Elle appelle seulement cette précision. Le ciel, sur terre, commence au ras du sol (Armel Guerne [1]).
[1] Armel Guerne, La Nuit veille, Desclée de Brouwer, 1954, p. 220.
Mise en perspective : Léonard de Vinci, Codex sur le vol des oiseaux, 210 x 150 mm, Biblioteca Reale, Turin.
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Dominique Autié
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