Ce blog aura un an dans quelques jours. Peut-être aurais-je gardé pour moi le bilan et les interrogations que je déduis d’un exercice qui fut quotidien durant les cinq premiers mois, trihebdomadaire depuis, si un texte de Juan Asensio n’avait, de nouveau, résonné comme une injonction à remettre en cause, sans relâche – et, si possible, sans complaisance – le sens même de notre présence sur la Toile.
À mi-parcours de cette première année, il m’avait semblé rigoureux et emblématique de livrer quelques réflexions sur la fonction de nos blogs, non pas ici, sous le statut de l’autopublication, mais dans La Zone, accueilli par quelqu’un dont l’exigence confère à la démarche, en la circonstance, une valeur de regard et de choix éditorial – une relation d’auteur à éditeur qui m’est doublement familière, nécessaire même, et qui (mais ce ne sera pas le fond de mon propos, aujourd’hui) fait certainement défaut, cruellement, dans ce qui se publie en ligne.
[Tenir un blog, c’est être à soi-même son propre éditeur (l’editor anglo-saxon, celui qui met au point la leçon d’un écrit, et le publisher, celui qui prend le risque de rendre public cet écrit, ainsi préparé – risque financier, mais avant tout moral, intellectuel et pénal, dans le sens le plus strictement juridique du terme). Que ces fonctions soient gommées dans la blogosphère n’est pas sans conséquences, et que ce soit une évidence ne dispense pas d’en tenir compte, pour soi-même d’abord, mais aussi dans lecture que nous faisons d’autres blogs. Je n’ai pas dit que je déplore cette absence de l’éditeur : elle est significative de l’écart absolu qui existe entre l’univers du livre et la Toile. Je dis seulement qu’il convient d’en évaluer et d’en maîtriser, autant que faire se peut, les effets.]
Ce qui me frappe, dans le texte récent de Juan Asensio, c’est qu’il formule une attente de lecteur et, par conséquent, des critères : Je ne trouve point ce que je cherche, quelque chose dont je puisse me nourrir, avant de m'écraser, Icare de foire, sur le sol : une parole solitaire, fière, irrésistible, froide, glacée même, capable de forer l'acier. […] Que se lève, enfin, nous l'attendons depuis tant de siècles, chargée de la chaleur pulvérulente du désert, la voix capable de dévoiler la vérité fondue dans un corps et une âme à étreindre, la parole qui nous dépouille de la lèpre nous rongeant à petits coups de langue.
Cette attente déçue me trouble pour deux raisons au moins.
Tout d’abord, elle me fait prendre conscience, soudain, que personne, à ma connaissance, ne cherche explicitement à cerner l’attente de l’autre qui vient naviguer sur un blog. Quelques instants passés, à la lumière de ce constat, à faire des sauts de puce au hasard des liens de blog à blog me convainc même que toute trace d’une telle réflexion est évidemment – j’allais écrire : effrontément – absente, à l’exception de quelques blogs que l’on pourrait qualifier de spécialisés (dans le cinéma, l’histoire de la course automobile, la photographie…). J’ai peut-être hâtivement dit que l’absence de toute fonction éditoriale n’est pas de mon propos, car je retrouve d’emblée cette absence au cœur du déficit que me fait pointer le texte de Juan Asensio : l’éditeur est en effet, a priori, celui qui se préoccupe du public du livre qu’il publie.
Seconde surprise : elle tient à l’irruption d’une attente singulière qui me semble exorbitante, trop pour revêtir quelque caractère normatif que ce soit.
Juan Asensio le dit clairement, il guette une parole solitaire. C’est précisément sur ce point que l’attente me paraît vouée à la déception la plus radicale. L’hypertexte en temps réel est le contraire du livre : la blogosphère est un fait éminemment collectif, communautaire. Plus qu’une juxtaposition de prestations singulières, Internet relève d’une intelligence collective, dite encore intelligence en essaim [1]. Cette intelligence est convoquée par les hyperliens. Je pensais appeler ici, encore une fois, la pensée éminemment prospective, en son temps, de Teilhard de Chardin et son concept de noosphère, dont Internet semble à la fois la métaphore et l’outil. J’y reviendrai, je crois, tant cette piste me semble féconde (nous sommes loin, en tout cas – pour ne pas dire aux antipodes –, d’un quelconque angélisme social, unanimiste, consensuel et convivial).
Il me semble d’autre part que la Toile a la propriété d’induire une relation fusionnelle entre l’esprit et le support. Je ne parviens pas à dissocier la technologie de ceux qui l’utilisent – de même qu’une personne au volant de son automobile peut développer des comportements spécifiques induits par l’engin (ivresse de la vitesse, agressivité, incivilité).
Pour tenter de l’exprimer autrement : je ne lis pas un blog comme je lis dans un livre ou dans une revue (une revue littéraire, ou un magazine même). Et je ne m’y édite pas dans le même état d’esprit que celui qui m’a fait chercher à publier mes textes et mes livres jusqu’alors. Lus dans l’optique de la culture du livre, Juan Asensio aurait raison, nombre de pages qui s’autopublient sur la Toile ne disposent pas de l’autonomie sémantique qui les rendrait lisibles dans l’isolement de l’imprimé. Beaucoup appellent le commentaire, le chat. Le lien. Durant le peu de temps dont je dispose pour fréquenter la blogoshère, je m’immerge, je prends un bain de langue – une langue qui ne s’exerce nulle part ailleurs. Je m’en tiens à cette remarque, je la formule platement. Je dis : pour l’heure, cette langue s’exerce. Nous ne savons encore pratiquement rien d’elle dans cette instance-là qu’est la Toile. Nous en sommes les expérimentateurs.
La conséquence de ceci est que la parole solitaire capable de forer l’acier, non seulement n’a pas lieu d’être sur la Toile (la Toile n’est pas son lieu), mais y poindrait-elle qu’elle y serait sans doute insensible (furtive, indétectable des radars de l’esprit). Parce que seulement solitaire. Parce que l’acier est du tapioca (rien de méprisant dans cette image : sur la Toile, nous sommes des flocons).
Parce que la blogosphère est un siphonophore.
La Toile est neuve encore, elle est juvénile. Tout comme en matière de santé publique, de prévention routière et, plus simplement encore, de citoyenneté, un équilibre (introuvable) devra toutefois être poursuivi entre une pédagogie plus ou moins subtile et une confiance indéfectible dans la capacité de nos contemporains à s’approprier leur destin, et d’abord leur langue : Je pense qu'un jour vous devriez faire une série de notes sur la langue et les mots du sacré. Les mots dont Dieu a besoin pour entendre sa louange. Les mots que l'homme moyen n'utilise plus. Voilà ce que m’écrit un ami de la blogosphère. « Une série de notes », dit-il, non un traité, comme dans l’univers du livre (où d’autres – universitaires, ce que je ne suis pas –, l’ont fait, de sorte que ce n’est plus à faire). Mais quoi, alors ?
Là réside toute la question : comment apporter dans ce dispositif un peu de langue pour prier ?
Lire dans La Zone la réponse de Juan Asensio à ce texte (Cliquer).
[1] [Je reproduis cette note rédigée pour une chronique précédente.] Le terme intelligence en essaim ou, en anglais, swarm intelligence a été créé par Gerardo Beni en 1989 : « L'intelligence en essaim est une propriété de systèmes de robots non-intelligents qui montrent collectivement un comportement intelligent » (Septièmes rencontres de la Robotics Society of Japan). Dans la préface de leur livre intitulé Swarm intelligence (Oxford University Press, 1999), Éric Bonabeau, Marco Dorigo et Guy Théraulaz proposent cette définition plus générale : « …swarm intelligence, the collective intelligence of groups of simple agents » (l'intelligence en essaim, c’est-à-dire l'intelligence collective de groupes d'agents simples). (Source : Interstices)
B2 Stealth Bomber (bombardier furtif), D.R.
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Dominique Autié
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