blog dominique autie

 

Lundi 10 octobre 2005

06: 35

 

Un peu de langue pour prier

 

 

bombardier_furtif

 

 

Ce blog aura un an dans quelques jours. Peut-être aurais-je gardé pour moi le bilan et les interrogations que je déduis d’un exercice qui fut quotidien durant les cinq premiers mois, trihebdomadaire depuis, si un texte de Juan Asensio n’avait, de nouveau, résonné comme une injonction à remettre en cause, sans relâche – et, si possible, sans complaisance – le sens même de notre présence sur la Toile.

À mi-parcours de cette première année, il m’avait semblé rigoureux et emblématique de livrer quelques réflexions sur la fonction de nos blogs, non pas ici, sous le statut de l’autopublication, mais dans La Zone, accueilli par quelqu’un dont l’exigence confère à la démarche, en la circonstance, une valeur de regard et de choix éditorial – une relation d’auteur à éditeur qui m’est doublement familière, nécessaire même, et qui (mais ce ne sera pas le fond de mon propos, aujourd’hui) fait certainement défaut, cruellement, dans ce qui se publie en ligne.

[Tenir un blog, c’est être à soi-même son propre éditeur (l’editor anglo-saxon, celui qui met au point la leçon d’un écrit, et le publisher, celui qui prend le risque de rendre public cet écrit, ainsi préparé – risque financier, mais avant tout moral, intellectuel et pénal, dans le sens le plus strictement juridique du terme). Que ces fonctions soient gommées dans la blogosphère n’est pas sans conséquences, et que ce soit une évidence ne dispense pas d’en tenir compte, pour soi-même d’abord, mais aussi dans lecture que nous faisons d’autres blogs. Je n’ai pas dit que je déplore cette absence de l’éditeur : elle est significative de l’écart absolu qui existe entre l’univers du livre et la Toile. Je dis seulement qu’il convient d’en évaluer et d’en maîtriser, autant que faire se peut, les effets.]

Ce qui me frappe, dans le texte récent de Juan Asensio, c’est qu’il formule une attente de lecteur et, par conséquent, des critères : Je ne trouve point ce que je cherche, quelque chose dont je puisse me nourrir, avant de m'écraser, Icare de foire, sur le sol : une parole solitaire, fière, irrésistible, froide, glacée même, capable de forer l'acier. […] Que se lève, enfin, nous l'attendons depuis tant de siècles, chargée de la chaleur pulvérulente du désert, la voix capable de dévoiler la vérité fondue dans un corps et une âme à étreindre, la parole qui nous dépouille de la lèpre nous rongeant à petits coups de langue.

Cette attente déçue me trouble pour deux raisons au moins.

Tout d’abord, elle me fait prendre conscience, soudain, que personne, à ma connaissance, ne cherche explicitement à cerner l’attente de l’autre qui vient naviguer sur un blog. Quelques instants passés, à la lumière de ce constat, à faire des sauts de puce au hasard des liens de blog à blog me convainc même que toute trace d’une telle réflexion est évidemment – j’allais écrire : effrontément – absente, à l’exception de quelques blogs que l’on pourrait qualifier de spécialisés (dans le cinéma, l’histoire de la course automobile, la photographie…). J’ai peut-être hâtivement dit que l’absence de toute fonction éditoriale n’est pas de mon propos, car je retrouve d’emblée cette absence au cœur du déficit que me fait pointer le texte de Juan Asensio : l’éditeur est en effet, a priori, celui qui se préoccupe du public du livre qu’il publie.

Seconde surprise : elle tient à l’irruption d’une attente singulière qui me semble exorbitante, trop pour revêtir quelque caractère normatif que ce soit.

Juan Asensio le dit clairement, il guette une parole solitaire. C’est précisément sur ce point que l’attente me paraît vouée à la déception la plus radicale. L’hypertexte en temps réel est le contraire du livre : la blogosphère est un fait éminemment collectif, communautaire. Plus qu’une juxtaposition de prestations singulières, Internet relève d’une intelligence collective, dite encore intelligence en essaim [1]. Cette intelligence est convoquée par les hyperliens. Je pensais appeler ici, encore une fois, la pensée éminemment prospective, en son temps, de Teilhard de Chardin et son concept de noosphère, dont Internet semble à la fois la métaphore et l’outil. J’y reviendrai, je crois, tant cette piste me semble féconde (nous sommes loin, en tout cas – pour ne pas dire aux antipodes –, d’un quelconque angélisme social, unanimiste, consensuel et convivial).

Il me semble d’autre part que la Toile a la propriété d’induire une relation fusionnelle entre l’esprit et le support. Je ne parviens pas à dissocier la technologie de ceux qui l’utilisent – de même qu’une personne au volant de son automobile peut développer des comportements spécifiques induits par l’engin (ivresse de la vitesse, agressivité, incivilité).

Pour tenter de l’exprimer autrement : je ne lis pas un blog comme je lis dans un livre ou dans une revue (une revue littéraire, ou un magazine même). Et je ne m’y édite pas dans le même état d’esprit que celui qui m’a fait chercher à publier mes textes et mes livres jusqu’alors. Lus dans l’optique de la culture du livre, Juan Asensio aurait raison, nombre de pages qui s’autopublient sur la Toile ne disposent pas de l’autonomie sémantique qui les rendrait lisibles dans l’isolement de l’imprimé. Beaucoup appellent le commentaire, le chat. Le lien. Durant le peu de temps dont je dispose pour fréquenter la blogoshère, je m’immerge, je prends un bain de langue – une langue qui ne s’exerce nulle part ailleurs. Je m’en tiens à cette remarque, je la formule platement. Je dis : pour l’heure, cette langue s’exerce. Nous ne savons encore pratiquement rien d’elle dans cette instance-là qu’est la Toile. Nous en sommes les expérimentateurs.

La conséquence de ceci est que la parole solitaire capable de forer l’acier, non seulement n’a pas lieu d’être sur la Toile (la Toile n’est pas son lieu), mais y poindrait-elle qu’elle y serait sans doute insensible (furtive, indétectable des radars de l’esprit). Parce que seulement solitaire. Parce que l’acier est du tapioca (rien de méprisant dans cette image : sur la Toile, nous sommes des flocons).

Parce que la blogosphère est un siphonophore.

La Toile est neuve encore, elle est juvénile. Tout comme en matière de santé publique, de prévention routière et, plus simplement encore, de citoyenneté, un équilibre (introuvable) devra toutefois être poursuivi entre une pédagogie plus ou moins subtile et une confiance indéfectible dans la capacité de nos contemporains à s’approprier leur destin, et d’abord leur langue : Je pense qu'un jour vous devriez faire une série de notes sur la langue et les mots du sacré. Les mots dont Dieu a besoin pour entendre sa louange. Les mots que l'homme moyen n'utilise plus. Voilà ce que m’écrit un ami de la blogosphère. « Une série de notes », dit-il, non un traité, comme dans l’univers du livre (où d’autres – universitaires, ce que je ne suis pas –, l’ont fait, de sorte que ce n’est plus à faire). Mais quoi, alors ?

Là réside toute la question : comment apporter dans ce dispositif un peu de langue pour prier ?

 

 

*

Lire dans La Zone la réponse de Juan Asensio à ce texte (Cliquer).

*

[1] [Je reproduis cette note rédigée pour une chronique précédente.] Le terme intelligence en essaim ou, en anglais, swarm intelligence a été créé par Gerardo Beni en 1989 : « L'intelligence en essaim est une propriété de systèmes de robots non-intelligents qui montrent collectivement un comportement intelligent » (Septièmes rencontres de la Robotics Society of Japan). Dans la préface de leur livre intitulé Swarm intelligence (Oxford University Press, 1999), Éric Bonabeau, Marco Dorigo et Guy Théraulaz proposent cette définition plus générale : « …swarm intelligence, the collective intelligence of groups of simple agents » (l'intelligence en essaim, c’est-à-dire l'intelligence collective de groupes d'agents simples). (Source : Interstices)

B2 Stealth Bomber (bombardier furtif), D.R.

 

 

Commentaires:

Commentaire de: Alina [Visiteur] · http://www.alinareyes.com
Ce que dit toute attente démesurée, c'est la révolte secrète contre ce que l'on attend.
(J'en ai fait moi-même l'expérience).
Permalien Lundi 10 octobre 2005 @ 14:44
Commentaire de: Marc Briand [Visiteur] · http://catherine.briand.club.fr/index.html
Au concept de "noosphère", qui me paraissait statique, je pensais développer celui de "noosynthèse", mais, finalement je me suis aperçu que Teilhard l'avait inclus dans celui de "christogénèse" soit,pour résumer,la Tradition orale du commentaire biblique (Talmud et Midrash).La Toile, comme on l'appelle, ne saurait être durablement une accumulation de connaissances et de monologues. Il faut triturer les textes à plusieurs, les éprouver: et si ce n'est pas déjà prier qu'est-ce?
Permalien Lundi 10 octobre 2005 @ 17:56
Commentaire de: Gaspar [Visiteur] · http://psalmodiesdenoe.hautetfort.com
«comment apporter dans ce dispositif un peu de langue pour prier ?»

Bien novice au pays juvénile, je ne peux m'empêcher de rester sur une première amibiguïté, mais c'est cette ambiguïté même qui m'intéresse dans la blogosphère, parce qu'elle écarte les grandes distinctions instituées:

Partout se cherche ou ne se cherche pas une parole pour prier (ou aimer). Cette parole seule importe.

Il y aurait ensuite un «espace littéraire» avec ses lois d'(in)hospitalité, la forme (spirituelle, politique et physique) du Livre, son histoire métaphysique, ses chances, ses effets d'autorité, ses pièges, ses maladies.
Ses attributs essentiels ou inhérents comme ses attributs historiques (selon ce que deviennent les livres, les lecteurs, les usages, l'économie, etc.).

La blogosphère?
Je ne crois pas tellement à un usage fécond du concept de Teilhard, en raison du noos (sans parler de la christogenèse!). Je ne vois pas le noos ici, parce que le noos ne se voit pas.

Je vois des signes dans la blogosphère qui ne sont ni des paroles ni des mots. Mais les blogs tendent à une unité singulière (monadique), partagée, essaimée, à la compuration presque immédiate et emmêlée.

Ce n'est pas le livre, classique, certes.
Mais Asensio a sans doute raison de vous rappeler le Livre toujours rêvé et pensé dans le livre, le livre métaphysique et infini, qui s'écrit encore à l'infini (Borges, Mallarmé).

Je n'oserais trancher. Il y a sans doute une inflation métaphysique dans la prétention et la quête d'Asensio. Cette inflation l'honore.
Il y a sans doute, pardonnez-moi, un Solon trop calme dans votre souci de distinguer. Mais Solon est nécessaire et admirable.
Il y a surtout, entre votre texte et la réponse d'Asensio, une circulation électrique qui met le feu à la vieille notion d'écriture, sous laquelle couve toujours le plus pauvre (la parole incohérente et si émouvante, définitive et heureuse qu'on surprend dans un bus) et le plus haut (un Corps lumineux qui même au silence parle l'Absolu).

Il est donc toujours question de prier et d'aimer.

Je m'arrête, confus d'avoir été si long, et si court.
Le critique dans sa haute et ambiguë stature (celle justement que je n'ai jamais osé envisager) doit sans doute trancher, guetter la fausse parole, la prolifération néantisante et démente qui étouffera à jamais le filet de lumière à venir. Asensio tient le couteau.

Est-il trop cruel?
C'est une question (de) critique, elle doit s'envisager ici.
Mais votre note m'invite à aller plus loin:
la critique a-t-elle raison de couper ou de trancher ICI?
C'est une de vos questions, précieuses.

Je reste indécis pour ma part: ICI, hors des livres j'en conviens, mais peut-être à l'orée du Livre infini, quelque chose s'écrit.
Ou non?

C'est ce que Jean-Luc Nancy appelle le partage des voix.
Ici, les mots se partagent, se divisent, se désirent et se heurtent.
Ici, les mots se partagent au sujet des mots.
Ici, les mots se partagent encore au sujet des mots qui se partagent au sujet des mots.

Foucault pensait bien du mal du «commentaire» (le mot qui est écrit en haut à gauche de la case dans laquelle je me retourne un instant).

Il est allé vers la forme brève du livre, dans une langue que vous connaissez.
Sinon, le cours (et tant pis et tant mieux, s'ils sont publiés).

Merci de votre note, elle est à la hauteur de l'inflation luminescente et obscure du «Stalker» et me fera bien réfléchir, encore.


Permalien Lundi 10 octobre 2005 @ 23:44
Commentaire de: admin [Membre]
Lire sur Fin de partie, Le blog du Transhumain, un texte qui fait directement écho à l'échange de vues entre Juan Asensio et Dominique Autié.
Permalien Mardi 11 octobre 2005 @ 22:33

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.

Dominique Autié
Dominique Autié
Dominique Autié

mars 2017
Lun Mar Mer Jeu Ven Sam Dim
<<  <   >  >>
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30 31    
filet_dadada
filet_blanc_blog

LE PORTAIL intexte.net

Le blog de Dominique Autié
est développé sur le portail

intexte.net

logo_intexte
www.intexte.net

Agence d'édition
en ligne et hors ligne
de contenus pertinents.


*

Les éditions n&b
ont choisi le portail intexte.net
pour y développer leur site :

logo_nb
http://editions-nb.intexte.net



filet_blanc_blog


cadratin_dadada




Rechercher


Syndiquez ce blog XML