blog dominique autie

 

Mercredi 12 octobre 2005

06: 53

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

 

Langue de douleurs
sainte_mere

 

Mère, dès que j'ai initié un disciple, tout le corps me fait souffrir, il suffit d'ailleurs que l'on prononce devant moi le mot mantra pour que je me sente fiévreux [1].

J'ai refermé, voilà une quinzaine de jours, la biographie de celle qui fut l'épouse de Çrí Ramakrishna [2]. Je n'en finis pas de mes travaux d'approche pour ce livre impossible. M'éloigner un temps des ouvrages historiques, des études de religion comparée, d'architecture, des textes anciens, des traités de chasse au tigre, pour m'approcher de figures humaines (peu importe leur relation chronologique avec mon sujet : il y a, ai-je cru comprendre, une impassibilité de l'Inde dans la tourmente du Temps) était soudain devenu impérieux. J'ai quitté la sainte Mère aux abords de son bûcher funéraire pour ouvrir Romain Rolland et passer quelques heures avec l'autre protagoniste de ce mariage blanc.

Je reste frappé par le statut singulier de la langue dans cette civilisation qui réserve ses Livres saints à la formation de ses brahmanes. Comme si l'Écriture n'était que l'image fantôme d'une langue dont le siège sacré est le corps de l'orant. Les conséquences en sont impressionnantes.

Romain Rolland fait suivre sa biographie de Ramakrishna d'une note sur La physiologie de l'ascèse indienne. Ramakrishna parle du picotement du sang qui, dès le début, se produit, des pieds à la tête. Il voit des mouches de feu, des brumes lumineuses, du métal fondu. La poitrine devient rouge et garde une teinte brique et dorée. Tout le corps est brûlé. Au temps de ses extases passionnées pour Krishna, Ramakrishna a des gouttes minuscules de sang qui lui suintent de la peau. Pendant une autre période, après les pratiques tantrikas, son teint s'est transformé, est devenu doré ; l'amulette d'or sur sa poitrine ne s'en distingue plus ; le corps paraît émettre un rayonnement. Au sortir de ces états extatiques, ses yeux sont rouges, « comme piqués par des fourmis ». Un soir, son palais irrité saigne d'un sang noir, qui se coagule ; un sadhu, qui le voit, lui dit que cette hémorragie l'a sauvé d'un transport au cerveau. Nombre de ces extatiques meurent d'hémorragie cérébrale. Et il semble probable que le cancer de la gorge, dont est mort Ramakrishna, a été provoqué par l'irritation perpétuelle de la muqueuse en ces extases [3].

Plus haut, dans le corps du récit, Romain Rolland évoque la visite de Ramakrishna, en 1865, chez Devendranath Tagore (le père de l'écrivain Rabindranath), respecté comme maharshi – grand sage, ou saint : À peine les présentations faites, Ramakrishna prie Devendranath de se dévêtir, pour lui montrer sa poitrine : à quoi Devendranath accède, sans trop d'étonnement. La teinte de la peau est rouge écarlate, Ramakrishna la considère, et diagnostique : « Oui, vous avez vu Dieu ». Car cette rougeur persistante de la poitrine est un signe particulier de la pratique de certains yogas, et Ramakrishna ne manquera point plus tard d'examiner la poitrine de ses disciples, leur capacité respiratoire, leur bon état circulatoire, avant de leur permettre ou de leur interdire les exercices de grande concentration [4].

Il convient de ne pas perdre de vue que ces états sont le produit de la langue, par le fait du mantra que l'initiation a introduit dans l'organisme et qui fonctionne – me vient cette image – comme un stimulateur, un pacemaker. Je ne néglige pas la dimension strictement somatique de tels phénomènes : La maîtrise du son est pour l'homme un facteur important d'équilibre. Ce n'est pas un hasard si l'oreille est à la fois l'organe de l'audition et la centrale de l'équilibre. Par ailleurs, un squelette très particulier révèle l'existence de résonateurs, la bouche, les fosses nasales, les sinus crâniens se concertent pour émettre des sons divers par leur intensité et leur fréquence. Ces vibrations se communiquent au corps tout entier par la colonne vertébrale, les côtes, les os longs, etc. L'être humain devient ainsi un instrument musical, le souffle l'anime, le larynx joue comme des anches et l'homme qui parle peut ainsi retentir comme une harpe éolienne. Cette lutherie organique est un puissant moyen d'équilibre psychique et spirituel. L'homme parle, se parle et découvre ainsi son intériorité. Dans cet espace secret, le discours qu'il se tient à lui-même devient le moyen de sa propre régulation. Le chant lui révèle d'autres cavernes intérieures, celles de la poésie qui parle au cœur au-delà des mots. La mélodie peut exorciser les fantasmes de l'angoisse en rétablissant dans le psychisme des liens mystérieux. Le chant sacré, la pratique du mantra peuvent faire place nette pour la méditation qui, dissipant la peur, ouvre la porte de la liberté [5].

La langue porteuse de sons essentiels n'est pas l'instrument d'une pensée. Elle est première, c'est elle qui produit la pensée extasiée. Elle ne dit pas l'amour, elle est l'amour qui palpite dans la chair – le corps ne fait que transcrire la langue qui l'anime [en rougeoyant, en perlant, en s'érigeant]. La douleur n'est pas, ici, la plaie chrétienne, rédemptrice ; elle fonctionne comme un simple rappel du principe organique de langue.

La sainte Mère est morte il y a moins d'un siècle. Il existe encore en Inde – mais aussi, je suppose, en Occident – des personnes à qui les mystiques évoqués dans ces deux livres sont des figures familières, non par les écrits de leurs biographes, mais par le récit de témoins directs, par une tradition courte, encore peu relayée dans le temps. Il m'importe que l'Inde de Shah Jahan (celle que traversaient ses caravanes d'éléphants quand il partait rappeler à l'ordre le prince d'une province sécessionniste) fût irriguée par une forme de spiritualité qui s'appuie, de la sorte, sur le pouvoir plastique de la langue. Il me semble qu'il s'agit là, en dernière instance, du lien secret dont je poursuis le fil dans l'amour d'Arjumand et de Khurram.

 

 

[1] Swâmi Siddheswarânanda, La Vie de la sainte Mère, Çrí Sâradä-deví, traduit de l'anglais par Marcel Sauton, Adrien-Maisonneuve, 1946, p. 127.
[2] Gadadhar Chattopadhyaya dit Ramakrishna (1836-1886). La meilleure approche de cette grande figure de la mystique de l'Inde est la monographie que lui consacra Romain Rolland, La Vie de Ramakrishna, éditions Stock, 1929. Toujours disponible chez l'éditeur.
[3] Op. cit., p. 298.
[4] Ibid., p. 162.
[5] Je tire ce texte superbe d'un livre, par ailleurs bien décevant, de Maurice Cocagnac, L'Expérience du “mantra”, Albin Michel, 1997.

Çrí Sâradâ-deví, la sainte Mère (1853-1920).
Frontispice de l'ouvrage de Swâmi Siddheswarânanda, op. cit.

 

 

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Commentaires:

Commentaire de: Clemente [Visiteur]
Cher Dominique,
J'ai trouvé, tôt ce matin (18/10), sur le registre où je note mes rêves, des citations qui m'ont frappé, des pensées plus ou moins élaborées, cette phrase d' Isabelle Waternaux (photographe) :
" Le corps est le lieu de l'extériorité de l'être et de l'intériorité
du monde. "
Un peu avant six heures, la formule m'avait paru à la fois lumineuse et énigmatique. Je l'ai spontanément rattachée à cette rubrique lue quelques jours avant.
Bien amicalement à vous,
Joseph
Permalien Mardi 18 octobre 2005 @ 09:46

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