blog dominique autie

 

Vendredi 14 octobre 2005

07: 02

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

 

10 – Ceci n'est pas un coupe-papier

 

 

 

coupe_papier

Devoir se munir d'un outil tranchant pour lire un livre m'a toujours paru enviable.

*

Il n'est pas, aujourd'hui, jusqu'au dernier bidon de liquide détergent qui ne soit doté de sa bague anti-effraction qu'il convient de faire sauter, d'une poigne énergique, avant premier usage. Il ne viendrait à l'idée d'aucun fonctionnaire des postes d'abolir la pratique de la lettre sous pli fermé – et je soupçonne notre temps glaciaire d'attacher encore, à la dérobée, quelque prix au délicat scellé apposé par la sagesse anatomique au vestibule étroit de ses vierges. De sorte que le livre est l'un des rares produits de nos linéraires à béer sous les doigts du premier venu : voilà un demi-siècle, Étiemble, qu'on ne lit plus guère, avait eu le nez creux de consacrer – cause perdue – pas moins de cinq volumes à son Hygiène des lettres [1].

*

En massicotant les livres, en cessant d'en coudre les cahiers, en leur infligeant le blister du pelliculage, on a prétendu les frapper d'une date de péremption. Mais on voit encore, en quantité appréciable, sur les tables et dans les boîtes des marchés aux puces ainsi que dans l'officine des bouquinistes, des livres non massicotés, non découpés – on en trouvera dans ma propre bibliothèque, non lus, ou en partie seulement, remis à plus tard ou renoncés.

*

La lame doit être fine mais peu affilée. Son extrémité ne doit surtout pas être pointue, afin de ne pas blesser le papier quand on la glisse sous la jupe du cahier. Le geste doit être résolu, par brève saccades – certains papiers répondent d'un imperceptible gémissement.

 

*

Il ne s'attache aucun plaisir singulier à procéder à cette découpe au fil de la lecture. L'esprit peut légitimement s'irriter d'être interrompu quand une phrase enjambe deux cahiers, imposant que la main se tende vers la lame (dont on peut oublier de se munir quand on va lire au salon, ou au lit). De sorte qu'une certaine sagesse préconise la préparation du volume – d'un premier chapitre, à tout le moins – aussitôt après l'avoir recouvert de papier cristal. Et tant qu'on manipule cette arme blanche, autant découper le signet sur lequel on consignera ses notes, au format le plus juste, dans une chute de bouffant, un faire-part, un prospectus de couleur dont le verso est resté vierge.

*

[À la faveur d'un récent déménagement, j'ai fini par me séparer d'un coupe-papier en forme de rapière, rehaussée sous la garde du blason émaillé d'un canton suisse. Je ne saurais dire d'où me venait cet objet, dont la pointe me tira souvent d'affaire : une agrafe coincée dans le conduit de l'agrafeuse, un outil encrassé, une filandre de bœuf logée entre deux dents après un bon pot-au-feu.]

*

 

À suivre.

 

 

[1] Gallimard, 1952, 1955, 1958, 1966, 1967.

Couteau à lame ronde (ménagère, milieu du XXe siècle) utilisé par l'auteur pour découper ses livres depuis bientôt quarante ans.

 

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

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Commentaires:

Commentaire de: Philippe[s] [Visiteur]
Deux notes pour une seule journée (et dans une de vos séries qui m'intéressent le plus, je dois dire): serait-ce l'approche de l'heure d'hiver ?
Permalien Vendredi 14 octobre 2005 @ 13:14

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
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