L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie
Notes de lecture : écrire, déjà.
Tour à tour, j'ai informatisé : ma correspondance privée, mes manu(tapu)scrits, mes carnets, mes notes et pense-bêtes destinés aux écrits en cours. J'utilise toujours un stylo pour : signer les chèques et les titres universels de paiement (TIP) ; et un crayon à papier pour : me gratter l'oreille (extrémité non taillée), lire.
D'où il appert que la lecture est mon ultime activité calligraphique.
Acquis, le livre est couvert. La raison m'indiquerait que sa lecture, ajournée par les affaires courantes, par quelque rebond du livre en cours (une note en bas de page peut déjeter le cours de ma curiosité), n'est pas pour demain. Faire choix cependant du feuillet – simple ou remplié – sur lequel je prendrai mes notes est ma façon de préparer le volume, comme John Cage ses pianos.
Très tôt, dès les premières mentions relevées (un extrait, un mot clé, une idée adventice), mon œil vérifie à la seule harmonie de mes pattes de mouche que cette lecture me mènera loin. Des notes d'emblée torchonnées n'augurent pas un lien durable avec un texte si mal criblé.
Respectueuse du volume, une telle pratique n'est pas pour autant modeste.
La découverte attentive de ces notes pourrait faire douter du sérieux de ma lecture. Ou conviancre qu'elles sont délibérément cryptées – pourquoi ce seul mot, associé à un bout de phrase recopié ? ou flanqué d'une flèche plutôt que d'un académique cf. ? quel rapport entrevoyait-il entre tel auteur, dont il mentionne juste le nom, et la page du présent livre dont il se contente de mentionner le folio, soulignant même celui-ci (et non le renvoi à l'auteur problématique) par deux traits énergiques ? que n'a-t-il eu recours à la méthode éprouvée des fiches pour capitaliser les fruits de sa lecture ?
Combien de fois m'arrive-t-il, en effet, de rechercher une référence dans un volume et, m'étant reporté à son feuillet de notes, de ne pas retrouver l'intention initiale d'une mention, la saveur qui m'a fait reproduire un passage, l'usage auquel je destinais tel commentaire esquissé à la diable. Je procède contre toute lecture savante et universitaire. Cette négligence feinte prépare la décantation et l'oubli. Lire, c'est faire le lit de l'imaginaire. Je rêve, tandis que je les empreins, que chacun de ces feuillets sera le drap de noces d'un texte que je n'écrirai peut-être jamais.
Un ayant droit (ou un libraire commis à la dispersion de cet héritage encombrant que représente une bibliothèque d'amateur) ne tardera pas à voir se dessiner, à mesure qu'il extraira ces feuillets volants de mes livres, une véritable climatologie de mes lectures. Le choix que j'ai fait du support sera pour lui aussi éloquent que la forme des nuages à qui questionne le ciel : un prospectus de couleur vive, imprimé au recto seul, d'une vente aux enchères de tapis d'Orient si je n'escomptais n'avoir besoin que d'un simple signet sur lequel, éventuellement, noter un mot dont je veux vérifier l'étymologie, une fois rentré du café (ou consigner qu'à l'occasion de ma prochaine sortie de lecture il me faut penser à acheter du beurre) ; une feuille A4 récupérée d'un tirage fautif sur l'imprimante et pliée à la diable si je m'engage dans la lecture obligée d'un ouvrage documentaire ; un véritable cahier intercalaire soigneusement retaillé au format intérieur du volume (moins un ou deux millimètres) dans un petit papier coquille d'œuf acquis à ce seul usage ou peu s'en faut, voire dans le vergé discrètement fané d'une précieuse ramette qui me suit de déménagement en déménagement depuis des lustres et dont je ne saurais dire, aujourd'hui, de quelles eaux je l'ai sauvée en son temps – et c'est alors le signe indubitable que j'attends de la découverte de ce livre, après l'avoir habillé de cristal, ce que Colomb lui-même n'aurait osé imaginer du terme de son périple.
Feuillet intercalaire pour l'ouvrage de Swâmi Siddheswarânanda, La Vie de la sainte Mère, Çrí Sâradä-deví, traduit de l'anglais par Marcel Sauton, Adrien-Maisonneuve, 1946. (Voir la chronique Langue de douleurs dont ce livre a fait l'objet).
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Dominique Autié
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