blog dominique autie

 

Lundi 17 octobre 2005

07: 25

 

Dinosaures dans le texte

 

 

 

dinausaures

 

 

C'est terrible…, un ami vous offre le livre qu'il vient de faire paraître, il s'attend à ce que vous soyez un lecteur empressé, attentif, éventuellement critique autant que bienveillant. Et voilà que vous commencez par le féliciter de ce que son éditeur a choisi un brochage avec couture, à palper le papier intérieur, à noter la présence de larges rabats intelligemment utilisés, à vanter la bonne tenue en main du format. Darwin soit loué, Francis Duranthon, spécialiste reconnu des dinosaures, n'attend pas vraiment votre verdict avec angoisse. Mais il aimerait bien que vous preniez quelque plaisir à lire ce qu'il faut bien tenir pour une prouesse (qu'il se rassure) : un petit traité du Dinosaure qui vous laisse rêveur en moins de deux cents pages et bien plus familier de ces mondes antédiluviens que vous ne pouviez l'être jusqu'alors.

Cela dit, regardez bien cette double page que j'ai reproduite : j'ouvre le livre et c'est comme si je cliquais, les dinosaures surgissent de l'écran. L'éditeur qui a commandité cette mise en page est un véritable homme du livre. Il sait qu'un livre ouvert n'est pas, ne peut pas être une surface plane, unie. Il m'arrive encore de ferrailler pour défendre qu'il est vain de reproduire les images qui courent sur deux pages uniquement sur des vraies doubles, en centre de cahier : même si j'aplatis le volume, je verrai toujours le pli et, en plein centre, le fil blanc qui émerge par deux fois. En revanche, si je considère qu'un livre est un objet en trois dimensions (dans ma main, sous mon regard), peu m'importe qu'une partie de l'image disparaisse dans l'ombre des petits fonds : l'œil corrige, restitue l'image – l'œil passe son temps à corriger, à interpréter les perspectives, les fuites, les angles morts. Ici, cet agencement a été mis à profit pour dynamiser le saut des tyrannosaures. C'est simple, sans esbroufe, et ça marche ! Tout le livre témoigne de cette même intelligence visuelle.

Francis Duranthon connaît sa paléontologie sur le bout du doigt et il est un pédagogue-né. Évidemment, le lisant, je l'entends parler, avec son accent du Sud-Ouest. Même la systématique phylogénétique (dite aussi cladistique), dernière méthode en date pour classer les êtres vivants, devient savoureuse comme une prune de l'Agenais. Alors, quand le sujet s'y prête et qu'il peut se laisser aller à ses talents de conteur, Francis Duranthon vous tient. En témoigne, par exemple, son évocation des pionniers de la paléontologie du gigantesque, telle Mary Anning, cette Anglaise qui, telle une cornette dans les hospices du dix-neuvième siècle, a fait l'oblation de sa vie aux fossiles de plésiosaures. La « princesse de la paléontologie », comme l'a surnommée un confrère allemand. Écoutons Francis Duranthon.

Mary a une technique bien à elle pour prospecter. À l'instar des paysans d'aujourd'hui qui peuvent vous dire (ce qu'ils ne font quasiment jamais) derrière quelle souche vous allez trouver les cèpes ou les girolles, elle connaît parfaitement les moindres coins et recoins de sa région. Elle les sillonne, accompagnée de son chien. Lorsqu'elle trouve quelque chose, elle laisse son fidèle compagnon sur place pour repérer l'endroit et retourne chercher de l'aide pour dégager le fossile. Son chien l'a servie de cette façon pendant des années, jusqu'à ce qu'il soit tué par l'éboulement d'une falaise. Parcourant les falaises de sa région natale, Mary, tout au long de sa vie, exhume un bestiaire extraordinaire, composé d'animaux ressemblant à la fois à des poissons, à des lézards et à des oiseaux. Pourtant, malgré toutes ses découvertes qui alimentent les plus prestigieux musées et les collections privées, Mary vit toujours pauvrement. En vieillissant, elle éprouve un fort ressentiment contre les scientifiques qui ne lui témoignent aucune reconnaissance.

Mary meurt d'un cancer des poumons en 1847, au moment où Darwin est en train d'écrire son ouvrage le plus célèbre, L'Origine des espèces. Le contraste avec les destins de Richard Owen ou Gideon Mantell, dont elle est contemporaine, est saisissant : après sa mort, Mary disparaît purement et simplement des livres d'histoire des sciences. Les naturalistes du XIX° siècle qui ont acheté ses fossiles se sont vus crédités de leurs découvertes. Il n'est venu à l'idée d'aucun d'entre eux de rendre à Mary ce qui lui était dû. Après tout, Mary était issue des basses classes de la société de l'époque et ce n'était qu'une femme… dans une Angleterre d'hommes… Pourtant, c'est à cette jeune femme qui n'avait reçu aucune éducation mais possédait une intelligence remarquable et un coup d'œil extraordinaire, que la paléontologie britannique doit certaines de ses premières et plus belles découvertes.

Je vous le promets : il n'y a pas plus ardu que ces lignes dans tout le livre. Et l'un des charmes dont use l'auteur, non des moindres, est de nous associer au travail de fouille, d'identification, de classement puis de conservation qui, jusqu'à la vitrine du muséum (le grand hall sera souhaitable pour le squelette de Diplodocus et ses excès de vertèbres), occupe au quotidien un paléontologue. Il est toujours instructif de savoir à quoi nos amis peuvent bien passer le temps qu'ils ne partagent pas avec nous.

 

 

Francis Duranthon, Histoires de Dinosaures, collection « Paléo », Éditions Bréal, 2004. 18,50 €. Le texte sur Mary Anning figure aux pages 118-119.

 

 

Commentaires:

Commentaire de: Alice [Visiteur]
Voilà une idée de cadeau de Noël parfaite. (Désolée d'être aussi pragmatique, mais trouver un livre beau et intelligent et intéressant qui puissent sensibiliser quelques adolescents à ce qu'est un livre beau et intelligent et intéressant n'est pas donné tous les jours.)
Permalien Mardi 18 octobre 2005 @ 09:53
Commentaire de: Guillaume [Visiteur] · http://tourainesereine.hautetfort.com
Juste pour faire pester quelqu'un de notre connaissance: "quelle note bien écrite et intéressante".

Plaisanterie à part, mon fils est, depuis six mois et comme il est naturel, je pense, pour un enfant de quatre ans, fasciné par les dinosaures. Ce livre a l'air tout à fait à part, car on ne trouve que des ouvrages de vulgarisation destinés aux enfants ou bien des traités extrêmement techniques et rébarbatifs.

Tirer du kitsch les dinosaures, ce doit être une prouesse bien difficile...
Permalien Jeudi 20 octobre 2005 @ 11:01
Commentaire de: lecolealamaison [Visiteur] · http://www.20six.fr/lecolealamaison
Comme je suis heureuse de découvrir ce livre par votre intermédiaire.
Mon fils se passionne pour la paléontologie depuis qu'il a deux ans. Il en aura huit l'été prochain. Nous avons emprunté déjà tant de livres qu'il devient difficile de nous renouveler. Il a vu x fois la série de la BBC sur la terre des dinosaures, se régale d'écouter Francis Duranthon. Voilà. Ca me donne le sourire de trouver un si joli document. Bonne journée à vous.
Permalien Samedi 11 février 2006 @ 15:45

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.

Dominique Autié
Dominique Autié
Dominique Autié

décembre 2017
Lun Mar Mer Jeu Ven Sam Dim
<<  <   >  >>
        1 2 3
4 5 6 7 8 9 10
11 12 13 14 15 16 17
18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29 30 31
filet_dadada
filet_blanc_blog

LE PORTAIL intexte.net

Le blog de Dominique Autié
est développé sur le portail

intexte.net

logo_intexte
www.intexte.net

Agence d'édition
en ligne et hors ligne
de contenus pertinents.


*

Les éditions n&b
ont choisi le portail intexte.net
pour y développer leur site :

logo_nb
http://editions-nb.intexte.net



filet_blanc_blog


cadratin_dadada




Rechercher


Syndiquez ce blog XML