Noté, sans date :
«
Deux passants, le visage radieux. La cinquantaine.
Un homme, une femme. Amis plutôt qu’amants
– ou peut-être des amants sublimes, alors.
À portée de voix, il se révèle qu’ils s’entretiennent
avec douceur dans une langue qui ne ressemble
à aucune de celles qu’emprunte
l’acoustique mondialiste de nos mégapoles.
Charme et grâce absolus.
Les lieux, en revanche, sont à ce point scellés que je ne peux depuis lors emprunter cette rue, qui transite le marcheur de la raideur des boulevards à la rotondité des absidioles de Saint-Sernin, sans guetter leur silhouette et leur voix. Une seule silhouette, une voix mêlée.
Ce qui s'est passé est étrange, mystérieux – pour une part, inquiétant.
Il arrive souvent que nous côtoyions un instant des langues étrangères. Nous nous retournons, et c'est bien le diable si une physiognomonie empirique ne nous désigne un continent, un rivage, un massif, une Patagonie. Il n'en faut pas plus pour nous rassurer, ne pas nous faire perdre de vue que l'on descend à la prochaine.
Or, cet après-midi-là, rue Saint-Raymond, c'est exactement le doute inverse qui m'a saisi à la tignasse, m'a insensiblement tiré l'asphalte sous les pieds : c'était moi soudain qui n'identifiais plus les sonorités les plus familières, les mots de la plus simple évidence – la voix de ces deux êtres ne devait pas, ne pouvait pas ne pas m'être mienne. [Sentiment que la direction flotte, quand il y a soupçon qu'un pneu a crevé et que l'on va rouler sur la jante.] Et s'ils s'étaient adressés à moi pour me demander leur chemin ? S'il m'avait fallu articuler le moindre mot ?
[Et cela n'arrive jamais au bon endroit, pas un pouce de terre-plein qui autorise à immobiliser le véhicule au plus vite.] Déroute.
Comme si entendre notre langue était un don qui pouvait, d'un instant à l'autre, nous être retiré.
Basilique Saint-Sernin, Toulouse, crypte inférieure.
Photographie de Mosé Biagio Moliterni.

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