L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie
S'il ne fallait, à propos du métier d'éditeur, n'enseigner, ne commenter, ne rappeler qu'un principe, c'est bien celui-ci : une entreprise d'édition n'existe que par son fonds, c'est sa richesse et sa croix. Ni l'édition électronique, qui autorise les très courts tirages, ni – moins encore – l'ingérance de gestionnaires étrangers (voire ouvertement hostiles) aux particularismes du secteur ne sont venus à bout de cette fatalité féconde : un livre est un produit à rotation aléatoire, lente le plus souvent, sa commercialisation (en raison de son mode de production) engendre des stocks – chez l'éditeur, mais aussi en librairie. De cette contrainte, qui a toujours été le cauchemar de l'entrepreneur, l'éditeur – celle ou celui à qui revient de prendre le risque d'éditer, risque avant tout financier, donc – doit faire son miel.
Sans doute n'existe-t-il pas de plus rigoureuse illustration, dans l'édition française, de ce qu'on nomme une politique de fonds que le catalogue des éditions Payot, du courant des années 1930 jusqu'aux abords des années 1980. Pour en terminer avec ce préambule très technique, pendant près d'un demi-siècle, la présence de plusieurs centaines de titres disponibles au catalogue ont atténué le risque pris sur chaque nouveauté. Dans une telle logique, un nouveau titre est moins retenu pour lui-même que pour sa cohérence avec l'ensemble publié ; sa fonction, à terme, est d'enrichir ce fonds dont les ventes garantissaient les deux tiers, voire les trois quarts du chiffre d'affaires dans des maisons d'édition comme celle-là. Ce sont de tels équilibres qu'on récusés la course aux nouveautés, l'intrusion d'un marketing de masse dans un marché éminemment spécialisé (quoiqu'on s'aveugle pour ânonner le contraire), la fuite en avant du Sup' de Co qui confond le livre avec une crème glacée et les malversations des psychopathes du flux tendu.
Nul doute que le papier de couverture pisseux et, selon les époques, d'un grammage à peine plus élevé que celui du texte, ces bouffants de l'entre-deux-guerres qui ont mal vieilli – brunis, tavelés, cassants –, ces cahiers non massicotés souvent découpés à la serpe par un lecteur indélicat, à quoi s'ajoutent les intempéries et parfois les rats, dirait-on, font de ces volumes posés de guingois sur la table du bouquiniste la contre-épreuve d'amont de ces tas de papier proprets, blistérisés, frigides, qu'on vend aujourd'hui pour des livres. À chaque fois que l'occasion m'est offerte d'en acheter un, j'éprouve qu'il s'agit, comme on dit, de faire un geste. J'en détiens une trentaine. Ce sont mes pauvres, les rois nus de ma bibliothèque. Quel bonheur de les savoir là !
Parce que je nourris de mes lectures, ces temps-ci, le projet d'un livre – d'une fiction –, je tisse un réseau de ces volumes autour de l'Inde des Grands Moghols, une civilisation du tissage et du métissage, s'il en fut ! Mais un simple coup d'œil sur les listes thématiques de titres parus et à paraître, dont l'éditeur noircissait les pages libres du dernier cahier ainsi que, de façon résolue, le dos des couvertures, me convainc que, quel que fût mon propos, j'aurais trouvé matière à un tel réseau parmi ces centaintes de volumes.
Nombre de ces ouvrages ont été conçus et rédigés par leur auteur hors des canons universitaires. Il s'agit alors d'un savoir d'imprégnation que le missionnaire, le fonctionnaire de la Couronne, le militaire, l'explorateur – quand cet emploi nourrissait encore son homme – ont d'abord synthétisé à leur usage. Leur regard côtoie, sous les couvertures de ces livres, celui des meilleurs spécialistes de leur époque – et c'est comme si ces derniers tenaient compte de ce voisinage insolite en ménageant dans leur exposé une passe pour ces témoins empiriques – sans rien abdiquer du quant-à-soi de leur science établie : un Renou était un maître, non un vulgarisateur appointé !
De ces pages disparates, je m'imprègne à mon tour. Un tel savoir s'effacera devant l'imaginaire, le moment venu, à la façon dont ce qu'on nommait jadis la galanterie voulait que le fît, devant une femme sans grade, l'homme au pouvoir le moins contesté.
Sanskrit et culture, L'apport de l'Inde à la civilisation humaine, de Louis Renou, « Bibliothèque historique » Payot, 1950.
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Dominique Autié
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