blog dominique autie

 

Lundi 31 octobre 2005

05: 21

 

Le Journal romain en ligne

D'un futur antérieur perdu ?

 

villa_medicis

 

 

Le Journal romain (1985-1986) de Renaud Camus [1] est donc devenu un livre rare. J'ose m'en réjouir : sa circulation ressortit désormais au commerce de la librairie ancienne et moderne, il conviendra de guetter le volume chez les libraires qui ne traitent que du livre de seconde main, chez les bouquinistes, sur les sites d'enchères… Il y aura nécessairement de la ferveur et de la chance mises en jeu dans cette recherche. Cela sied à l'œuvre, comme à son auteur, il me semble.

Mon entrée dans le Journal de Renaud Camus s'est faite, avec quelques années de retard sur sa publication, à l'époque où l'auteur est venu vivre à Plieux. L'addictif que je suis a aussitôt conçu une douce assuétude de la lecture en salve des volumes parus. Il me semble n'avoir suspendu celle-ci, peu avant la fin des années 1990, que pour mieux disposer, un jour, d'une nouvelle dose de volumes, acquis mais gardés en attente, qui me vaudraient de nouveau plusieurs semaines passées dans la fréquentation de ce texte (dont le déroulement dans le temps fait songer à celui, dans l'espace, du manuscrit des Cent vingt journées (« suite de petites feuilles de douze centimètres de large, collées bout à bout pour former une longue bande de douze mètres de long enroulée sur elle-même et facilement dissimulable par le prisonnier [3]»).

La Société des lecteurs de Renaud Camus a donc entrepris, depuis le début du mois d'octobre, la publication en ligne du Journal romain. Celle-ci s'ouvre sur le texte qui figurait en quatrième page de couverture ; un petit calendrier électronique, comme sur nombre de blogs, fait apparaître en gras les jours auxquels correspond une page de journal. Ce calendrier est celui d'octobre 1985, les deux premiers jours du mois n'apparaissent pas : c'est, très précisément, le jeudi 3 que prend naissance l'entreprise du Journal [2]. À deux heures de l'après-midi. Les maîtres d'œuvre du site assurent avec ponctualité la mise en ligne des pages, de sorte la première navigation de la journée du lecteur internaute peut consister à (re)découvrir la page qu'il y a vingt ans, jour pour jour, Renaud Camus consignait dans le Journal.

La procédure confère à l'œuvre une étrange dimension archéologique – un chantier de fouilles dont les niveaux les plus anciens seraient d'abord mis au jour. Il faudrait se livrer ici à un décompte de ce que perd, dans cette mise à disposition quotidienne, la lecture (toujours déportée dans le temps) d'un volume annuel qu'on tient en main, où celui qui lit est maître souverain du présent de sa lecture. Je tente cette hypothèse, conscient qu'il conviendrait de la passer au crible plus fin d'une analyse : en ligne, nous perdons le futur antérieur.

Une autre question surgit : comment les éditeurs électroniques résoudront-ils ici la question du double index (des personnes et des lieux) qui, dans le volume publié en 1987 occupait quarante-cinq pages ? On s'est penché, je suppose, sur la fonction de cet outil dans le dispositif camusien du Journal. Il serait insolite que cette réédition en fasse l'impasse – il serait néanmoins titanesque de le mettre en œuvre. De sorte que l'entreprise n'aboutira sans doute pas à un hyperlivre :
« Le Livre ne saurait en aucune façon se confondre avec cette invention du XV° siècle, “moderne” en somme, le volume imprimé, qui certes en a constitué depuis lors l’incarnation principale, au moins dans la société occidentale, et qui, selon toute probabilité, est loin d’avoir fait son temps, même si son quasi-monopole est gravement compromis. Le Livre existait avant Gutenberg, il continuera d’exister après McLuhan. C’est pourquoi, personnellement, je préfère au mot d’hypertexte celui d’hyperlivre, qui a l’avantage de ne pas rompre des liens qui me sont chers (mais le lecteur aura remarqué que la plupart des liens me sont chers [4]). »

On ne saurait manquer de rappeler à cette occasion que Renaud Camus compte parmi les tout premiers auteurs qui ont pris au sérieux, dans toutes leurs dimensions, les ressources de l'édition en ligne. Quels que soient les (minimes) problèmes de principe que soulève le passage du Journal romain de la page à l'écran, cette publication prolonge l'impressionnant corpus que l'auteur lui-même met à la disposition de ses lecteurs, depuis plusieurs années, sur son propre site.

Un motif me fera suivre cette nouvelle publication du Journal romain. Tirant mon exemplaire de son rayonnage à l'occasion de cette chronique, je constate (et vérifie dans d'autres volumes du Journal) combien sa lecture a suscité peu de notes de ma part sur le feuillet qui servit de marque-page. De sorte que je n'ai pas retrouvé ce passage que ma mémoire, à mon seul usage, a titré  : Coucher de soleil peint au foutre. Je suis presque certain que ces lignes appartiennent à ce volume – Renaud Camus circule en voiture de Rome à Paris, pendant son séjour à la villa Médicis, et ce tableau s'impose, superbe, délectable. L'un de ces nombreux morceaux que des sieurs Lagarde ou Michard d'un siècle à venir seront bien inspirés de choisir s'ils tiennent à faire la preuve qu'en cette fin de vingtième siècle la langue continuait de jubiler sous le manteau.

 

[1] P.O.L., 1987, 614 p.
[2] Si l'on excepte le Journal d'un Voyage en France, publié en 1981.
[3] Source : Bulletin des Bibliothèques de France.
[4] Renaud Camus, Du sens, P.O.L., 2002, p. 187. Par un appel de note situé très exactement où nous avons placé le nôtre pour les besoins de la référence, Renaud Camus donne en bas de page la citation suivante : « Il y a de la joie et de la gloire à lier : cette gloire est d’autant plus grande, d’autant plus intense, que ce qui se trouve lié a plus de noblesse, de mérite et d’excellence. Dans cette joie et cette gloire est sise certaine force du lien, en vertu de laquelle le lieur aussi peut être lié à son tour par celui qu’il a lié. » Giordano Bruno (1548-1600), De Vinculis in genere, traduit du latin et annoté par Danielle Sonnier et Boris Donné, Des liens, Allia, 2001, p. 25. Renaud Camus a été l’un des premiers auteurs français à développer spécifiquement une part de son œuvre en ligne, sur son site et à analyser les contraintes de transcription en vue d’une édition sous forme de livre imprimé de tout ou partie de certains de ses textes électroniques, c’est-à-dire le passage « de l’écran à la page ».

Diego Velázquez (1599-1660), La Villa Medicis (1630), musée du Prado.

 

 

Commentaires:

Commentaire de: Valérie Scigala [Visiteur]
Coucher de soleil : 22 octobre 1985.

Il est évident que la lecture perd quelque chose à une publication jour après jour : de même j'aime arriver dans un blog disposant déjà d'une bonne épaisseur d'archives... Mais que perdons-nous? Je n'ai pas encore réussi à mettre de mots sur cette sensation. (Futur antérieur, dites-vous?)

Il y a frustration, c'est certain. Dans un blog "normal", elle existe déjà, le désir de lecture tire en avant, mais cet avant n'a pas encore eu lieu. Demain est à vivre. On se fait une raison. Ici, on sait que le futur a eu lieu, mais qu'il est indisponible. Frustration redoublée.

Je dois avouer que c'est à dessein que j'ai proposé cette forme de mise en ligne: par jeu bien sûr, vingt ans, c'est amusant, mais surtout par curiosité de l'effet produit, pour voir s'il serait possible de ressentir le temps qui passe, pour essayer de réincorporer de vraies minutes au texte. Expérience de temporalité grandeur nature. Un an représente habituellement quelques heures de lecture. Ici, cela prendra un an.

J'espère malgré tout que nous fournirons de quoi télécharger chaque mois d'un seul tenant, de façon à reconstituer le livre au bout du compte. Ce n'est pas encore décidé.

[Valérie Scigala, membre du bureau de la Société des lecteurs de Renaud Camus avec fonctions d'archiviste et documentaliste, a eu l'idée de la publication en ligne du Journal romain ; elle a préparé celle-ci et en assure le suivi avec le concours de Franck Chabot, responsable du site web de la SLRC. (D.A.)]
Permalien Lundi 31 octobre 2005 @ 12:10

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