blog dominique autie

 

Lundi 7 novembre 2005

07: 02

 

Le pouvoir d'éditer

 

nrf

Ça va mal, tout va mal. L’édition n’échappe pas à ce sinistre constat.

Je pratique et j’enseigne le métier d’éditeur. Sans doute est-ce la raison pour laquelle j’affiche volontiers, à propos des maux dont souffrent l’industrie et le commerce du livre ces temps-ci, un optimisme au long cours qui peut surprendre.

Je m’en tiendrai ici au bref commentaire d’un théorème qu’il convient, me semble-t-il, de rappeler par priorité aux auteurs : l’éditeur est celui qui prend le risque de publier (ce que je dissocie, pour la clarté du propos, de l’acte d’éditer – activité située en amont de la publication, qui consiste à mettre au point le contenu éditorial de ce qui sera imprimé puis diffusé au public, c’est-à-dire publié).

Le risque est, pour partie, moral et juridique ; pour sa plus large part, il est économique et financier.

L’essentiel des dérives qu’il convient de déplorer en matière de choix éditoriaux, de promotion et de négoce, provient d’un hiatus, d’une séparation étanche des critères, des pouvoirs et des cultures entre ceux qui évaluent et assument la prise de risque (l’ordre des publishers au sein du secteur) et ceux qui ont pour (seule) préoccupation l’élaboration des contenus (la caste des editors). En édition, l’avis du contrôleur de gestion est précieux, pour ne pas dire indispensable ; sa décision – pour peu qu’on lui accorde cet extravagant pouvoir – est toujours, à terme, catastrophique.

En 1980, j’ai succédé à un homme, Georges Hahn, qui a compté parmi les quelques pionniers de l’édition des sciences humaines dans l’immédiat après-guerre. Son seul testament explicite à mon égard fut cette sentence lapidaire : Le pouvoir d’éditer ne se partage pas. Il avait fondé le premier catalogue de livres destinés aux travailleurs sociaux dès 1948 et les éditions Privat publiaient, sous sa férule, un second catalogue d’ouvrages de régionalisme. Il n’était donc, à aucun moment, question de littérature. Georges Hahn était salarié, comme je le fus à sa suite. La règle n’en était que plus tranchante, plus exigeante, pour le propriétaire de l’entreprise (à l’époque, l’ultime tenant d’une famille qui avait fondé celle-ci un siècle et demi plus tôt) comme pour son directeur éditorial. Un pacte non écrit, problématique mais fécond, liait les deux hommes et assurait le rayonnement d’une maison qui imposait le respect à toute une profession.

Pierre Privat est mort subitement en 1983, laissant une succession non préparée dans une conjoncture qui avait commencé à infléchir les pratiques du secteur. Les premiers grands regroupements (la création du groupe de la Cité, préfiguration de Vivendi Universal Publishing, interviendra quatre ans plus tard).

Le livre est un produit résolument dissident au regard des normes industrielles et commerciales, et peu rentable. Attendons que les capitaines d’industrie et les grands argentiers, que le pouvoir médiatique fascine, se lassent de leurs mécomptes et, surtout, que des reconversions urgentes les requièrent. Ils restitueront ce pouvoir infrangible à des professionnels que j’ai le redoutable honneur, aujourd’hui, de former, de préparer à cette échéance. Sans négliger que l’édition fut, de tout temps, la friche d’entrepreneurs autodidactes – fascinés par l’objet autant que par son contenu, tenaillés par la joie de transmettre, fiers d’être les maîtres de maison pour ces hôtes étranges et turbulents que sont leurs auteurs. Éditer est un risque, c’est aussi un plaisir sans pareil.

Je prends le pari que la fin annoncée de notre paradis pétrolier va bientôt servir de dérivatif à nos Messier et à leurs sup’ de co. Les gens du livre doivent se tenir prêts pour cette levée d’écrou.

 

 

 

Dominique Aury, secrétaire de rédaction, Jean Paulhan et Marcel Arland, codirecteurs de La Nouvelle Revue française, en 1953, au siège des éditions Gallimard. Cliché : coll. part., extrait du Catalogue nrf – mai 1911 – décembre 1990, publié à l'occasion du quatre-vingtième anniversaire des éditions Gallimard. D.R.

 

Commentaires:

Commentaire de: Jacques Layani [Visiteur]
Vous m'attendiez là, je suppose ?

Ah, quel optimisme et quelle belle leçon de foi en ce métier... Une fois encore, je ne demande qu'à vous croire, vraiment.

Cela étant, le père Paulhan et la mère Aury, cela ne veut plus rien dire aujourd'hui, vous le savez bien. Le métier a changé, ses méthodes aussi et les temps également. Paulhan, d'ailleurs, je ne l'aime pas. Trop hypocrite, doucereux, sinueux. J'ai lu sa correspondance avec Mauriac, il est en-dessous de tout. Mauriac, lui, est un seigneur.

Je n'ai jamais compris ce que Dominique Aury, pour qui j'ai beaucoup d'estime, pouvait trouver à Paulhan.
Permalien Lundi 7 novembre 2005 @ 09:42

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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