blog dominique autie

 

Mercredi 9 novembre 2005

05: 35

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

12 – Un prêté n'est jamais un rendu
Un livre, ça ne se prête pas
ou L'enfer, c'est le marque-page de l'autre

marque_pages

 

À l'époque Tang, le grand bibliophile Tu Xian portait sur tous ses volumes : Vendre ou prêter les livres paternels est contraire à la piété filiale [1].

*

« Je vous appelle de la part de X., qui m’a dit que vous êtes un spécialiste de cet auteur.
– Spécialiste, c’est trop dire.
– Vous avez ses livres, m’a-t-il dit. Je cherche notamment ces deux titres-ci, qui sont introuvables.
– Oui, ils sont devenus rares.
– Vous les avez ?
– Oui, d’assez longue date, effectivement.
– Bon, on peut se voir ?
– ?
– Ben oui…
– ?
– Le temps que je les photocopie, disons que j'en ai besoin pendant une quinzaine de jours.
– !!! »

[Authentique, forcément authentique].

*

Demandez à un bricoleur de vous prêter l’un de ses outils. Sa première crainte n’est pas nécessairement que vous oubliiez de le lui restituer mais, à tout coup, que vous en fassiez un usage inapproprié qui en fausse le mécanisme, en gauchisse la lame ou quelque rouage de façon irréversible. Et, si tant est que vous l’utilisiez dans les règles de l’art, subsiste cette intimité de l’artisan avec l’outil qui est à sa main : jusqu’à penser que celui-ci souffrira d’une main étrangère, il n’y a qu’un pas, que je franchis pour ma part la tête haute.

*

Quelqu’un me parle d’un livre qu’il a lu avec profit, ou plaisir. À son grand étonnement (presque toujours), quelque temps après, je le remercie et lui dis combien je lui suis redevable de m’avoir indiqué cet ouvrage.

Quelqu’un passe ici, je lui parle de ce même livre. De toute évidence, on pense à autre chose, on ne m’écoute guère. Mais on a vu, sur son rayon, un vieil essai consacré aux ovnis ou au bouddhisme zen. Le Vous me le prêtez ne comporte pas de point d’interrogation. Il s’attire toutefois une réponse, avec son sous-titrage pour malentendants. Non [Il n’en est pas question. Aucun livre ne sort d’ici]. Non seulement on se garderait de me dire trois mots du plaisir ou du profit de sa lecture, mais on s’abstiendrait de me rendre le livre. Le partage ne consiste surtout pas à prêter – prêter un livre revient toujours à consentir au vol dont vous êtes la victime.

*

Comme ma brosse à dents me voit, chaque matin, évoluer parmi mes petits tas de misérables secrets (Malraux), mon livre me voit lire. Raison suffisante à ce qui, plus que d’un manque d’altruisme, relève de la pudeur. (Mais peut-être vous est-il arrivé de prêter votre brosse à dents ?)

*

Je m’amuse toujours de l’effarouchement d’un lecteur invétéré de livres de poche devant mon refus de lui prêter l’un de mes volumes [avec toujours, chez mon interlocuteur, cette pointe d'agacement tacite : Mais vous êtes fauché ou quoi, pour ne pas vous être payé le même en poche, propre, avec une photo sur la couverture ?].

*

Un spécialiste de l’assistance médicale à la procréation, médecin que je respecte pour une sorte de sagesse à l’antique peu commune de nos jours : Nous avons lentement glissé d’une réflexion sur le droit de l’enfant [à naître] vers la revendication d’un droit à l’enfant. De fait, on pourrait collectionner les indices d’un droit des œuvres de l'esprit (dont notre code de la propriété intellectuelle est le creuset) qui se teinte, se plisse, rebique (gode, disaient les imprimeurs du papier qui se déforme – le verbe goder émarge toujours dans mon édition du Petit Robert) sous l’effet d’un droit à la culture. La solution scandaleuse finalement trouvée au débat sur le droit de prêt – l’État paye la redevance à la place du client des bibliothèques de prêt ! – en est une illustration pathétique.

[Dans l’affaire du droit de prêt, les plus acharnés furent les fonctionnaires des bibliothèques. Quand on considère en quel mépris est tenue, désormais, la notion de service public, on est autorisé à rire au nez de ces bibliothécaires offusqué(e)s à l’idée qu’on enseigne à leurs lecteurs qu’il n’est rien de gratuit dans un livre. Brassens a chanté, il me semble, quelques mots définitifs sur la manie de l’acte gratuit. À quel propos, déjà ?]

*

Réclamer un livre à qui vous l’a emprunté (notez la nuance, je vous prie : on m’a emprunté plus de livres que je n’en ai prêté) vous fait passer pour un rat. On vous le dit, d’ailleurs, sans ménagement. À qui pourra m’expliquer la constance de ce trait, volontiers, j’offre un livre.

*

Il se peut, cependant, que l'on vous restitue l'ouvrage, après que vous aurez marqué quelque insistance à le réclamer.

[Tenez, vous avez oublié votre marque-page !]

*

 

À suivre.

 

[1] M.-R. Guignard, Aspects de la Chine, II, Paris, 1959 ; cité par l'Encyclopædia Universalis, article Bibliophile.

 

Marque-pages, D.R.

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

index_garamond

Commentaires:

Commentaire de: Jacques Layani [Visiteur]
Eh oui, certes, je suis bien d'accord, il ne faut pas prêter ses livres. AUCUN livre prêté depuis plusieurs décennies ne m'a jamais été rendu. Souvent, je les ai rachetés. Evidemment, ils étaient autres, il n'y avait plus mes lambeaux d'âme à l'intérieur. Et pourtant, je n'ose pas refuser. Le "Non" ne franchit pas mes lèvres. Je ne sais pas dire "Non", je sais, c'est un tort.
Permalien Mercredi 9 novembre 2005 @ 09:45
Commentaire de: Gaspar reconnaissant [Visiteur] · http://psalmodiesdenoe.hautetfort.com
Monsieur, vous m'avez compris!
Votre charmant texte dit à merveille un drame homérique que j'ai trop souvent vécu, sans jamais avoir la chance de regagner mon île, la douceur d'une peau de cuir ou le froissement d'un chien de papier.
Les prétendants doivent avoir dévoré mes femmes: je les imagine qui reposent dans le ventre de ces baleines étourdies.
Ah! Je me souviens notamment d'une charmante demoiselle dans un petit décoletté rouge: elle s'appelait Spirite et a rejoint sans doute les féeries surnaturelles, bien loin de mon œil et trop loin des mes mains.
Désormais, mystérieux, je m'amuse moi aussi à ne point consentir à la disparition de mes organes, lorsque passent chez moi, soudainement voraces, mes très chers amis.
Monsieur, par conséquent: merci!
Permalien Mercredi 9 novembre 2005 @ 22:04
Commentaire de: Alice [Visiteur]
"mon livre me voit lire."

C'est très intéressant, cette phrase m'ouvre des champs à ma rêverie.

Je commence mes réflexions de la même façon que vous : mon livre ne vit que lorsque je lis, mais ensuite je biffurque, il me semble que mes livres sont plus riches d'avoir été lus par d'autres yeux, animés par d'autres esprits, qui les auront compris autrement, et les auront enrichis d'autant de sens différents, à moi inconnus, mais que eux, mes livres, savent...

Bien sûr cela implique de ne pas les prêter à n'importe qui, mais n'importe qui ne vient pas chez moi.

Et souvent c'est moi qui retiens ces mots "Tu veux que je te le prête?", car je sais que je suis envahissante à toujours vouloir prêter, à devancer le désir, à vouloir que mes livres sortent des étagères, voyagent, soient ouverts...

Y verriez-vous une analogie avec la façon d'envisager le corps aimé, possession, liberté, partage?
Permalien Lundi 14 novembre 2005 @ 12:09

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.

Dominique Autié
Dominique Autié
Dominique Autié

août 2017
Lun Mar Mer Jeu Ven Sam Dim
<<  <   >  >>
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
filet_dadada
filet_blanc_blog

LE PORTAIL intexte.net

Le blog de Dominique Autié
est développé sur le portail

intexte.net

logo_intexte
www.intexte.net

Agence d'édition
en ligne et hors ligne
de contenus pertinents.


*

Les éditions n&b
ont choisi le portail intexte.net
pour y développer leur site :

logo_nb
http://editions-nb.intexte.net



filet_blanc_blog


cadratin_dadada




Rechercher


Syndiquez ce blog XML