L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie
À l'époque Tang, le grand bibliophile Tu Xian portait sur tous ses volumes : Vendre ou prêter les livres paternels est contraire à la piété filiale [1].
« Je vous appelle de la part de X., qui m’a dit que vous êtes un spécialiste de cet auteur.
– Spécialiste, c’est trop dire.
– Vous avez ses livres, m’a-t-il dit. Je cherche notamment ces deux titres-ci, qui sont introuvables.
– Oui, ils sont devenus rares.
– Vous les avez ?
– Oui, d’assez longue date, effectivement.
– Bon, on peut se voir ?
– ?
– Ben oui…
– ?
– Le temps que je les photocopie, disons que j'en ai besoin pendant une quinzaine de jours.
– !!! »
[Authentique, forcément authentique].
Demandez à un bricoleur de vous prêter l’un de ses outils. Sa première crainte n’est pas nécessairement que vous oubliiez de le lui restituer mais, à tout coup, que vous en fassiez un usage inapproprié qui en fausse le mécanisme, en gauchisse la lame ou quelque rouage de façon irréversible. Et, si tant est que vous l’utilisiez dans les règles de l’art, subsiste cette intimité de l’artisan avec l’outil qui est à sa main : jusqu’à penser que celui-ci souffrira d’une main étrangère, il n’y a qu’un pas, que je franchis pour ma part la tête haute.
Quelqu’un me parle d’un livre qu’il a lu avec profit, ou plaisir. À son grand étonnement (presque toujours), quelque temps après, je le remercie et lui dis combien je lui suis redevable de m’avoir indiqué cet ouvrage.
Quelqu’un passe ici, je lui parle de ce même livre. De toute évidence, on pense à autre chose, on ne m’écoute guère. Mais on a vu, sur son rayon, un vieil essai consacré aux ovnis ou au bouddhisme zen. Le Vous me le prêtez ne comporte pas de point d’interrogation. Il s’attire toutefois une réponse, avec son sous-titrage pour malentendants. Non [Il n’en est pas question. Aucun livre ne sort d’ici]. Non seulement on se garderait de me dire trois mots du plaisir ou du profit de sa lecture, mais on s’abstiendrait de me rendre le livre. Le partage ne consiste surtout pas à prêter – prêter un livre revient toujours à consentir au vol dont vous êtes la victime.
Comme ma brosse à dents me voit, chaque matin, évoluer parmi mes petits tas de misérables secrets (Malraux), mon livre me voit lire. Raison suffisante à ce qui, plus que d’un manque d’altruisme, relève de la pudeur. (Mais peut-être vous est-il arrivé de prêter votre brosse à dents ?)
Je m’amuse toujours de l’effarouchement d’un lecteur invétéré de livres de poche devant mon refus de lui prêter l’un de mes volumes [avec toujours, chez mon interlocuteur, cette pointe d'agacement tacite : Mais vous êtes fauché ou quoi, pour ne pas vous être payé le même en poche, propre, avec une photo sur la couverture ?].
Un spécialiste de l’assistance médicale à la procréation, médecin que je respecte pour une sorte de sagesse à l’antique peu commune de nos jours : Nous avons lentement glissé d’une réflexion sur le droit de l’enfant [à naître] vers la revendication d’un droit à l’enfant. De fait, on pourrait collectionner les indices d’un droit des œuvres de l'esprit (dont notre code de la propriété intellectuelle est le creuset) qui se teinte, se plisse, rebique (gode, disaient les imprimeurs du papier qui se déforme – le verbe goder émarge toujours dans mon édition du Petit Robert) sous l’effet d’un droit à la culture. La solution scandaleuse finalement trouvée au débat sur le droit de prêt – l’État paye la redevance à la place du client des bibliothèques de prêt ! – en est une illustration pathétique.
[Dans l’affaire du droit de prêt, les plus acharnés furent les fonctionnaires des bibliothèques. Quand on considère en quel mépris est tenue, désormais, la notion de service public, on est autorisé à rire au nez de ces bibliothécaires offusqué(e)s à l’idée qu’on enseigne à leurs lecteurs qu’il n’est rien de gratuit dans un livre. Brassens a chanté, il me semble, quelques mots définitifs sur la manie de l’acte gratuit. À quel propos, déjà ?]
Réclamer un livre à qui vous l’a emprunté (notez la nuance, je vous prie : on m’a emprunté plus de livres que je n’en ai prêté) vous fait passer pour un rat. On vous le dit, d’ailleurs, sans ménagement. À qui pourra m’expliquer la constance de ce trait, volontiers, j’offre un livre.
Il se peut, cependant, que l'on vous restitue l'ouvrage, après que vous aurez marqué quelque insistance à le réclamer.
[Tenez, vous avez oublié votre marque-page !]
[1] M.-R. Guignard, Aspects de la Chine, II, Paris, 1959 ; cité par l'Encyclopædia Universalis, article Bibliophile.
Marque-pages, D.R.
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Dominique Autié
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