blog dominique autie

 

Lundi 21 novembre 2005

06: 58

 

Le huitième chakra

 

chakra
Zoom

 

Un jour, les jambes refusent de vous porter après quelques centaines de mètres de marche, l'escalier se dérobe, vous vous réveillez la nuit les membres engourdis. Vous vous surprenez à somnoler devant l'écran du Macintosh. Rien de tout cela n'est à proprement douloureux. C'est juste votre corps qui devient incertain.

Pour déterminer qu'il ne s'agit pas de l'aggravation de problèmes vasculaires rencontrés quelques années plus tôt, que le muscle cardiaque travaille sans rechigner, le circuit court est de deux mois, parce que vous disposez de quelques accointances dans la place. C'est alors le cardiologue qui pose la bonne question : Vous n'auriez jamais eu de problèmes de dos, par hasard ?

Devant le cliché d'imagerie par résonance magnétique (IRM), le neurochirurgien hoche la tête. Le compte rendu du radiologue indique : Réduction canulaire et présence d'une dilatation segmentaire du canal de l'épendyme en C6 sans syringomyélie étendue. Le praticien nomme cela un trou, son doigt désigne une zone claire, oblongue, au beau milieu de la moelle épinière. Entre deux étranglements à l'intérieur des cervicales qui ont été signalés par les repères 2 et 3 à l'examen. C'est rare, très lentement évolutif, cela entraîne une insensibilité progressive des membres et quelques inconvénients collatéraux – tout ce dont vous vous plaignez depuis quelques mois, précisément, y compris cette fatigue qui vous inquiétait tant.

Il n'y a pas moins démocratique que les pathologies dont nous souffrons. On tarde à ébruiter auprès du grand public les conclusions, peu correct, d'études réalisées sur la durée (selon le principe des cohortes), qui semblent indiquer une relation entre la qualité de l'activité cérébrale et la prévalence de la maladie d'Alzheimer : un joueur d'échecs, un moine plongé dans la méditation une partie de son temps, un « intellectuel » (au regard de la cladistique populaire) atténueraient leur risque de démence par rapport au citoyen qui s'avachit deux à trois heures par jour en zone cathodique, au supporteur hurlant (et peut-être même, je me permets d'en rêver, au praticien de la glisse).

Avant qu'on ne soit contraint de procéder à ces recherches, le Pr Marcel Sendrail avait suggéré, dans un livre inclassable [1], que les maladies concourent à la définition d'une culture : chaque siècle se réclame d'un style pathologique, comme il se réclame d'un style littéraire ou décoratif ou monumental. L'auteur ne franchit pas le pas – ce que je ferais volontiers – d'appliquer sa réflexion à l'individu, au maillon singulier qui forme, avec des milliers d'autres, la chaîne de la civilisation.

Élevé dans la haine d'un corps vu sous sa seule fonction de bras armé du péché, j'ai repris à mon compte la leçon, l'ai modelée à mon usage : hantise du moindre exercice physique engagé pour la seule performance, dégoût nauséeux devant toute mise en scène collective du muscle, mépris pour la société du spectacle sportif. Mon peu d'entrain à voyager, à porter le corps in situ, procède sans doute du même phylum psychologique. Nourri, ces temps-ci, d'upanishads et d'improbables déesses célestes à cent bras, l'insensibilisation à l'œuvre de mes membres semble bien aller dans le sens d'un détachement, dans l'acception yogique du terme.

Sur un autre registre, occidental cette fois, le syndrome qui m'échoit réalise ce postulat lapidaire de Michel Leiris : L'avance vers la perfection se fait par voie de minéralisation [2]. Si, dans une ère ancienne, le caillou eut jamais un système nerveux, il souffre au quaternaire d'une syringomyélie étendue.

D'ores et déjà, le diagnostic charrie ce que Michaux, dans un étonnant petit texte peu cité [3], nomme ces images dominantes, impossibles à désarçonner (d'ailleurs plutôt des constellations de données, où l'image proprement visuelle n'était que secondaire, subsidiaire), ces évoqués déséquilibrants, inadmissibles, infertiles [Michaux s'est cassé le bras], ces ineptes bras-bahuts ou bras-armoires.

Ce que viennent de me léguer d'images tangibles et de mots l'homme de l'art (et quelques investigations sauvages sur les sites d'information médicale dont la Toile regorge) ouvre une passe, relie, harmonise, met en cohérence l'empoisonnant catalogue de symptômes dont ma vie quotidienne se trouve plombée depuis quelque temps et ce que Marcel Sendrail nomme un style pathologique – le mien propre, éminemment choisi, presque enviable dans sa singularité.

Lundi, dans la nuit (l'IRM avait été réalisée le matin), s'est imposée l'évidence que la petite tache blanche, sur le cliché, à hauteur de ma sixième vertèbre cervicale, est un huitième chakra. Une sorte de supplément d'âme – quoi qu'il en soit, un sauf-conduit qui, un jour encore lointain, me rendra insensible la terre qui vibre sous la barbarie des stades.

 

 

[1] Sous la direction de Marcel Sendrail, Histoire culturelle de la maladie, éditions Privat, 1980. Voir également, du même auteur, le chapitre« Civilisations et styles pathologiques » in Le Serpent et le Miroir, Plon, 1954, pp. 212 sq.
[2] Michel Leiris, Le Point cardinal, repris dans Mots sans mémoire, Gallimard, 1969, p. 48.
[3] Henri Michaux, Bras cassé, Fata Morgana,1973.

 

IRM, coll. part., © Dominique Autié.

 

 

Commentaires:

Commentaire de: Art Brut [Visiteur]
J'aime bien "IRM coll part " feras-tu une exposition au Moma de New-York quand tu auras une collection assez importante de clichés de ta syringomyélie étendue ?
Permalien Mardi 22 novembre 2005 @ 01:27
Commentaire de: françois berlemont [Visiteur]
Ou en est votre insensibilite yoguique des membres? Avez vous repassé une IRM ? Merci pour le "style"pathologique et la "barbarie des stades"
Permalien Samedi 11 février 2006 @ 20:14

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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