blog dominique autie

 

Mercredi 23 novembre 2005

07: 39

 

Contre le roman historique

 

 

taj_murari

 

Il n'existe, lisibles en langue française, qu'un petit nombre d'œuvres de fiction ayant pour thème l'Inde des Grands Moghols. Jusqu'à présent, leur lecture a constitué une parenthèse plutôt plaisante dans mes travaux d'approche conjoints à l'écriture de Nocturne.

Des interlocuteurs bienveillants qui se sont rendus en Inde l'été dernier m'ont rapporté un exemplaire en langue anglaise du roman de Timeri N. Murari, Taj – A story of Mughal India, dans l'édition de Penguin Books India actuellement commercialisée sur le sous-continent [1]. J'ai découvert presque par hasard (me proposant, dans un premier temps, de lire l'ouvrage en anglais) qu'il avait été traduit en français l'année même de sa parution, en 1985.

Je n'en ai pas encore terminé la lecture. Je me ménage la pause de cette chronique comme pour me donner le courage de la mener à terme.

Il me semble, en effet, n'avoir jamais lu auparavant de roman historique. Assertion fausse, sans doute. Il convient plutôt de supposer qu'aucune des fictions à caractère historique qu'il m'était arrivé de lire ne me concernait. Le matériau qu'elles détournaient à leur profit m'était étranger, ou indifférent. Qu'un texte ressortissant à ce genre – dont je ne doute pas qu'il ait par ailleurs ses lettres de noblesse – prenne le Taj Mahal comme toile de fond, et voilà que me sautent aux yeux la stratégie de l'auteur, sa recette, ses petits coups bas. Non qu'il se montre léger ou inconséquent au regard de la chronologie, ou de ce que l'on croit savoir des mœurs, des mentalités, des coutumes à la cour d'Agra sous le règne de Shah Jahan. Sa description des biens mobiliers, des parures, de l'armement, du métier des mahouts et de l'art des marbriers sur le chantier du Taj atteste une documentation consciencieuse. Et s'il est quelqu'un pour penser que la compréhension de l'Empire moghol passe par l'étude quasi maniaque des modes de tissage pratiqués par la caste des tisserands hindous comme par celle des techniques de la miniature introduites par les artistes persans des ateliers impériaux de Delhi et d'Agra, c'est bien moi !

Mais on a voulu, depuis la pandémie télévisuelle, convaincre le lecteur qu'un roman tient les mêmes promesses qu'un film. L'écrivain s'est fait accessoiriste, costumier, maquilleur, expert en effets spéciaux. Des historiens complaisants ont prêté caution.

Dès lors, m'objectera-t-on, à quoi peut bien conduire cette quête du tesson qui me fait mener d'interminables fouilles dans les études les plus érudites qu'on a consacrées à l'histoire de la médecine indienne comme au chamanisme de la Mongolie (les Grands Moghols étant les descendants directs des dynasties nomades de la grande steppe), au soufisme persan comme à la physiologie de l'éléphant d'Asie ? C'est que je tiens pour référence d'un exercice souverain de langue le travail du paléontologue qui, de l'éclat d'une molaire extrait de sa bogue de temps mort, décrit jusque dans le grain de la peau une variété jusqu'alors pressentie, mais non publiée, de dinosaures. Le paléontologue écrit la préhistoire. Il me faut écrire le Taj. Le ciseau d'un des marbriers, tombé d'épuisement sur le chantier, suffirait à ma tâche.

Étrangement, le texte de Timeri N. Murari qui se dévide ici paraît n'avoir pas même les vertus d'un scénario dont un cinéaste pourrait faire son miel. Le détail documentaire y est aveugle, les acteurs paraissent s'être absentés de leur rôle, dont ne reste qu'une mue, une peau morte – leur doublure lumière, selon le jargon.

[J'ai pourtant mémoire que la fiction et la discipline historique ont entretenu d'autres liens que ceux-ci. Je garde comme un texte précieux, d'une singularité saisissante, une nouvelle de Daniel Boulanger, Le Grand Ferré, qui fonctionne comme un texte de visionnaire, puissant (puissamment érotique), construit sur l'image fondatrice de la figure légendaire du géant du Beauvaisis : l'eau désaltérante qui foudroie. Et Mémoires d'Hadrien reste, aux abords de la table où je travaille, la tentation dont il m'a fallu veiller qu'elle ne tétanise pas la langue, qu'elle ne me dissipe pas à tout propos.]

Écrit et publié il y a vingt ans, le Taj de Murari – Indien de Madras rompu au journalisme anglo-saxon – me semble le modèle (le patron, le pattern) d'un genre parvenu en phase terminale. Un imaginaire apostasié, formaté, régurgite sous forme de produits dérivés ce qui fut [ce que d'autres ont dit de ce qui fut peut-être] – ce qui, quoi qu'il en fût, laissa trace dans la langue (bien qu'officiellement musulman, le Taj, comme tous les grands textes sacrés de l'Inde, est œuvre de grammairiens).

Ainsi pratiqué, le roman historique est presque aussi écœurant – je parle d'une sensation physique avant d'être morale, ou esthétique – qu'un roman de terroir, cette autre forme de déchéance d'une langue qui fait sous elle.

 

 

[1] Né en 1941 à Madras, T. N. Murari est un journaliste anglais, auteur de romans à succès, précise la notice de l'édition française. Il n'est pas anecdotique de relever que le livre n'a été publié en Inde qu'en 1995, dix ans après sa parution initiale en Angleterre, puis repris en 2004 par Penguin pour le seul marché indien, semble-t-il (c'est ce qu'indique en tout cas la page de copyright de mon exemplaire, acheté à Delhi), ce qui permet de supposer que sa diffusion en collection à bon marché est principalement destinée aux innombrables touristes anglophones qui, de Dehli ou d'ailleurs, font le voyage d'Agra pour photographier le Taj Mahal.
[2] La Nouvelle Revue française, « Le roman historique », n° 238, octobre 1972. La nouvelle de Daniel Boulanger figure pages 33 à 57, en ouverture du bref échantillonnage de fictions historiques proposé à l'appui des études qui suivent. Boulanger y côtoie Marguerite Yourcenar, Jean-Pierre Amette et Pierre-Jean Rémy et Jean d'Ormesson.

Timeri N. Murari, Taj, traduit de l'anglais par Pascale Debrock,
Presses de la Cité, 1985.

 

Commentaires:

Commentaire de: Marc Briand [Visiteur] · http://catherine.briand.club.fr/index.html
En somme, le roman historique est au roman ce que la couche-culottte est au PQ. Rien ne vaut l'apocryphe, même si c'est beaucoup de travail.
Permalien Jeudi 24 novembre 2005 @ 17:26
Commentaire de: Roy [Visiteur]
J'ai lu ce livre en 1987,je l'ai beaucoup prêté et on me l'a perdu, et je suis à sa recherche depuis 15 ans, car j'avais beaucoup apprécié sa construction, un chapitre sur deux la construction et un sur 2 l'histoire d'amour, il a confirmé mon attrait pour l'inde, j'avais 15ans et 20 ans plus tard je continue de lire sur l'inde, et j'envisage plus que jamis de faire le Rhajstan, ...Il parrait qu'il va de nouveau être édité en France et doit sortir le 24/05 prochain, j'attends cette date avec impatince afin de le lire de nouveau...
Permalien Lundi 19 mars 2007 @ 16:34

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