L'ordinaire et le propre des livres – Petite philocalie

Les réflexions suivantes s'appuient sur la présence, dans les maquettes contemporaines, d'illustrations courant sur deux pages qui se font face. J'y ai fait allusion dans une chronique récente :
Regardez bien : j'ouvre le livre et c'est comme si je cliquais, les dinosaures surgissent de l'écran. L'éditeur qui a commandité cette mise en page est un véritable homme du livre. Il sait qu'un livre ouvert n'est pas, ne peut pas être une surface plane, unie. Il m'arrive encore de ferrailler pour défendre qu'il est vain de reproduire les images qui courent sur deux pages uniquement sur des vraies doubles, en centre de cahier : même si j'aplatis le volume, je verrai toujours le pli et, en plein centre, le fil blanc qui émerge par deux fois. En revanche, si je considère qu'un livre est un objet en trois dimensions (dans ma main, sous mon regard), peu m'importe qu'une partie de l'image disparaisse dans l'ombre des petits fonds : l'œil corrige, restitue l'image – l'œil passe son temps à corriger, à interpréter les perspectives, les fuites, les angles morts. Ici, cet agencement a été mis à profit pour dynamiser le saut des tyrannosaures. C'est simple, sans esbroufe, et ça marche !
Faux ami : on nomme volumen le rouleau, qui a précédé le codex. Le codex est un volume, le volumen est un support en deux dimensions – qu'on rapproche trop facilement, me semble-t-il, des effets de l'échelle de navigation déroulante sur l'écran de nos ordinateurs. Le livre (le codex) appelle la main, le corps. Sa troisième dimension n'est pas dissociable de l'acte de lecture tel que nos muscles, notre peau, nos nerfs en connaissent la posture.
Jadis, dans les librairies, les livres étaient présentés dans les rayonnages, comme ils le seraient ensuite dans la bibliothèque du lecteur. Répartis par genre et, le plus souvent, classés selon l'ordre alphabétique à l'intérieur de celui-ci, il convenait d'en lire le titre imprimé sur le dos (dans le cas d'une inscription longitudinale, les lecteurs latins penchaient la tête à gauche, les Anglo-Saxons à droite). On tirait le livre, on le prenait en main pour l'ouvrir et en consulter la table des matières, parcourir l'avant-propos avant de se décider. Aujourd'hui, le marketing opère en facial. On touche avec les yeux une belle image. L'exemplaire qu'on achète est en pile, à portée de main, sous film thermorétractable. La blistérisation du livre et la perte de sa troisième dimension vont de pair.
Voici ce qu'écrit le typographe Jan Tschichold : Trois arguments s'élèvent contre les livres carrés. Tout d'abord, la maniabilité. Des livres carrés ne peuvent pas être maîtrisés par une main sans appui, moins encore que le laid format A5. Le deuxième argument concerne le rangement. Si ces livres ont plus de 24 cm de largeur, il faudra les coucher. Or, il faut pouvoir les ranger debout pour les retrouver vite et les utiliser. Quant au troisième argument, il faut que je prenne un peu de recul. Le poids du corps du livre est maintenu dans sa bonne position par les charnières du dos. Si le corps du livre est très lourd – c'est malheureusement fréquent –, alors il glisse en avant, s'écrase sur la planche de la bibliothèque et y prend de la poussière, ce que devraient empêcher les bords de la reliure. Plus la longueur du dos est proportionnée avec la largeur du livre, mieux le livre restera en place. dans un album de format oblong, le dos n'y suffit plus. Il en va de même avec les livres de format carré. Chez eux aussi, l'ensemble des pages s'affaisse bientôt sur la planche de la bibliothèque. C'est aussi pour cela que les livres carrés doivent être rejetés comme des innovations fondamentalement mauvaises [1].
Comme en architecture, le poids volumique des matériaux exerce sa contrainte sur les formes du livre. L'œil souffrira en définitive d'une surcharge pondérale dont il se peut que la main ne songe pas à se plaindre.
Le livre que voici est carré (presque – à un poil près, comme disent les imprimeurs) :
(Je parle du livre que je vais ouvrir (pour le lire (les livres sont faits pour être lus)).)Le livre a trois dimensions, sa couverture n'en a que deux – tandis qu'une seule suffit au coffee table book, objet plat qu'on pose à plat sur la table du salon, sans autre épaisseur que sociale (dont il est supposé bouffir in situ quelque convivialité du désœuvrement).
Dans cet objet manufacturé, pour lequel on a conçu le point typographique – une unité de mesure plus fine que le système métrique –, rien ne déroge à l'angle droit. Le calage de la forme sur la presse ignorait toute tolérance. L'interligne se soustrait à la courbure de la planète. Pourtant, tout ce qui s'offre à l'œil est cintré, scalène, biaisé. C'est probablement devant un livre ouvert que l'œil humain produit son plus étonnant travail d'invention de formes parfaites qui n'existent pas.
Le livre rend l'œil métaphysicien.
Ainsi, Venise.
Le ciel et l'eau s'ouvrent, au pli vertical des cahiers – l'œil sait.
[1] Jan Tschichold, Livre et Typographie, Éditions Allia, 1994, pp. 217-218. Jan Tschichold (1902-1974) rejoint le Bauhaus en 1923, dont il devient le typographe attitré. Son ouvrage, La Nouvelle Typographie, publié à Berlin en 1928, jette les bases de toute la typographie moderne. Opposant au nazisme, il est arrêté en 1933 puis s'exile en Suisse. Après la guerre, il renouvelle, en Angleterre, la ligne graphique des Penguin Books et, après avoir été le promoteur du mouvement moderne, il se fait le défenseur fervent d'un retour au traditionnalisme du livre.
Double page : paroi de la construction carrée située entre la balisique San Marco et la Porta della Carta du Palais ducal, à Venise. Plaques de marbre et pluteums vénéto-byzantins (IX° et XI° siècles), double page 30-31 du livre Saint-Marc, éditions Delpire, collection « Le Génie du lieu », 1964 (texte de Pierre Gascar).
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Dominique Autié
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