blog dominique autie

 

Mercredi 30 novembre 2005

06: 42

 

Honneur à Ramuz

 

ramuz

 

Pour monter à Derborence, on compte sept ou huit heures, quand on vient du Pays de Vaud. On va en sens inverse d'une jolie rivière dont on côtoie le bord. L'eau resserrée entre les berges est comme beaucoup de têtes et d'épaules qui se poussent en avant l'une l'autre pour aller plus vite. Avec de grands cris, des rires, des voix qui s'appellent ; comme quand les enfants sortent de l'école et la porte est trop étroite pour les laisser passer tous à la fois.

On laisse derrière soi de beaux chalets bas et longs, aux toits soigneusement couverts de bardeaux polis par la pluie, qui brillent comme des plaques d'argent. Les fontaines ont des jets gros comme le bras ; elles font tourner les barattes.

Et puis, plus rien, plus rien que l'air froid.

Derborence, 1934.

 

Il y a de l'air froid qui souffle dans chaque page de cet homme. Un froid vif, sec. Un froid d'altitude.

Pourtant, il n'y a pas plus présent que l'homme dans chacun des romans que rassemblent aujourd'hui deux volumes conjoints de la Bibliothèque de la Pléiade. Honneur inattendu, bien que le projet fût connu, tant cette œuvre contrarie les complaisances du temps.

Mais, au fait, comment ? grâce à qui ? quand ai-je ouvert pour la première fois un livre de Charles Ferdinand Ramuz ? La question est d'autant moins dénuée d'intérêt qu'il m'est impossible d'y répondre. Il me semble, en effet, avoir lu depuis toujours ces récits ramassés autour de quelques figures d'hommes et de femmes comme tailladées dans un rondin sec par l'un d'eux, assis à surveiller ses bêtes dans l'alpage ; ces récits encaissés, aux luminosités d'avant l'orage, ces terribles orages en montagne, que l'écho affole.

Il se peut fort bien que j'aie pratiqué Ramuz comme contre-poison à l'usage pédophilique de la langue auquel se livre localement l'écrivain de terroir, dont nos provinces regorgent. Exercé ici, mon métier m'a exposé plus qu'ailleurs à cette catégorie de criminels impunis, à proportion de l'éloignement géographique et historique de Toulouse – envisagé par le sectarisme occitan, cet éloignement a figure et fonction de tranchée. Ramuz, c'est un très rare don de l'âme qui, avant la lettre électronique, ouvre aux proportions du village global entrevu par McLuhan un hameau vaudois niché à l'aplomb d'un cirque rocheux. Dans chacun des romans de Ramuz, le paysage est une épée de Damoclès, chaque page exige le recueillement et la tenue d'une veillée d'armes. C'est toute la différence avec ces terroirs qui incitent à ne surtout pas se décrotter les semelles avant d'entrer chez le lecteur.

Il se peut aussi qu'une telle œuvre fût requise, pas moins, pour lever l'interdit que j'ai longtemps posé à l'endroit du roman – coquetterie d'adolescent qui aimait se vautrer dans Recherche de la base et du sommet et obtempérait aux objurgations d'André Breton contre le genre.

Il se peut enfin, et c'est le plus plausible des motifs, qu'un ami dont le grain de la voix m'est présent, dont l'intransigeance n'était pas moindre à l'endroit de la langue, ait invoqué l'exception pour m'inciter à Ramuz.

Je n'ai rien dit de l'œuvre, de l'écriture, de la vision de l'homme. J'indique seulement Derborence à qui souhaite aller y voir de plus près sans investir dans le papier bible de la Pléiade. Une édition au format de poche est disponible dans « Les Cahiers rouges » de Grasset et l'on trouve surtout, assez couramment, pour à peine le même prix, un exemplaire d'époque chez les bouquinistes.

J'offre toutefois le bref passage que voici, tiré non d'un roman mais d'un essai de Ramuz, à ceux que l'existence professionnelle confronte au grand ordinaire des intermédiaires du pouvoir, à l'étroitesse des petits chefs et, parfois, au harcèlement moral. Pour être passé par cette épreuve, je sais les vertus cautérisantes et le souffle que recèlent ces quelques lignes :

L'être ne vit pas de grades, mais d'égards. Les grades ne comptent donc pas pour lui, même s'il est obligé de laisser coudre à sa manche des galons qu'il n'a pas sollicités. Les grades sont pour l'individu et distinguent l'individu. Il y a en nous quelque chose d'incomparablement indépendant à l'égard de tout ce qui se passe. Et cependant cet être, si séparé, a besoin sur un autre plan de communiquer ; il vit d'aimer et d'être aimé. Les égards sont une forme de l'amour. Un État bien fait serait celui où il serait tenu compte tout aussi bien de l'être que de l'individu ; une vie sociale bien faite serait celle où les sanctions seraient compensées par des égards [1].

Tout Ramuz est de cette trempe.

 

 

 

[1] Taille de l'Homme (1933), repris dans La Pensée remonte les fleuves, Essais et réflexions, collection « Terre humaine », Plon, 1979, pp. 108-109.

 

À propos de C. F. Ramuz, Romans, édition sous la direction de Doris Jakubec, Bibliothèque de la Pléiade, 2 volumes, Gallimard, 2005 (prix de lancement du coffret : 100 € jusqu'au 31 janvier 2006).

Charles Ferdinand Ramuz (1878-1947).
© Bibliothèque publique et universitaire de Neuchâtel.

 

 

Commentaires:

Commentaire de: Jacques Layani [Visiteur]
L'admirable extrait final n'a d'égal que celui qui ouvre ce billet. C'est effectivement magnifique. J'irai voir plus loin, lire plus loin, si un peu de temps se présente (comme d'habitude).
Permalien Jeudi 1 décembre 2005 @ 13:46
Commentaire de: Marie Pierre [Visiteur]
Merci de placer ce repère sur nos chemins.
Continuez à ponctuer nos journées de ces haltes où l'enchantement de la langue nous ravit.
« Le cercle cesse d'être vicieux », il s'est ouvert ce soir vers Ramuz. Je suivrai sa trajectoire.
Amitiés
Permalien Jeudi 1 décembre 2005 @ 22:03
Commentaire de: Benoit [Visiteur]
Merci beaucoup pour cet apéro. C'est chez Jacques la première fois, que je vis ce nom, sous votre plume je crois, et depuis je ne cesse de le croiser. J'ajoute que reparaît dans L'imaginaire, Vie de Samuel Belet, que j'ai longuement feuilleté et qui est maintenant sur la liste de mes projets de lecture.
Permalien Samedi 3 décembre 2005 @ 21:22

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