blog dominique autie

 

Vendredi 2 décembre 2005

05: 59

 

 

L'aurore est mon couchant
taj_calligraphie

 

Je me suis retenu de gifler le jeune camérier hindou à la langue coupée venu pour les soins de la nuit. Il attendait dans l’embrasure, son plateau à la main, avec les quartiers de limon, les linges tièdes et la décoction qui me soulagent un moment du bicho qui me ronge. Sans doute m’a-t-il entendu gémir et cru que je l’appelais.

Chaque nuit m’inverse. L’aurore est mon couchant. Le poids de ma vie est à venir. Je m’use à renaître, à subir l’émerveillement des choses à leur commencement. Et la mort, que j’attends – la sourate la plus brève –, sera le déchirement d’entrailles qui me laisse choir en pleine lumière. Et tout sera, de nouveau, à reprendre. Et je te chercherai, toi le plus clair de ma nuit, et tu me seras prise. Et dans le jour aveugle et flamboyant, il me faudra, les yeux en feu, t’invoquer, redessiner le Taj, mon seul entendement !

Chacune de mes nuits est la première, chacune est le terme auquel j’aspire et chacune me répète. Je suis le lapidaire qui fend la gemme et sait que, loin d’accéder au cœur inerte et neutre des choses, sa coupe va déployer sous des ciels de tourmente un horizon de sables et de falaises, avec ses oiseaux de proie et son cavalier solitaire. Il s’abîme dans ce paysage, lui-même y figure ; dans la pierre-à-image, il est le caillou informe qu’il ramasse et qu’il fend.

J’ai fait ciseler le Taj pour qu’il te fixe. Pour que tu ne sois plus qu’une intaille dans son silence orfévré. Voilà l’unique prière de ma nuit.

Prier la pierre. Faute des astres.

Non que j’aie failli à l’autorité qu’on leur prête. J’ai entretenu des écoles d’astrologues, nous les avons interrogés avant chacune de nos campagnes, nous n’avons pas tiré une seule première salve de couleuvrine sans leur accord, retardant parfois au péril de nos corps d’élite l’heure d’engager l’assaut. Ils ont tout prévu, anticipé mes plus beaux faits d’armes, garanti mes triomphes. Par leur voix, c'étaient les voix de Babur et d’Akbar, toute ma dynastie respectueuse de leur science, qui m’intimaient. Mais leurs astres, qui ne se laissent lire qu’aux ténèbres, n’en remontrent qu’au Soleil ; les étoiles sont sourdes aux sentences de la nuit, aveugles aux errances du mal au plus obscur de la chair, muettes aux noirs desseins des conjurés. Les astrologues ne m’ont gardé ni de la mort de Mumtaz, ni de ma disgrâce. Et toi, Jahanara, qu’ont-ils proféré à ton usage qui, ne fût-ce d’un pas, ait infléchi ton destin ?

La pierre, Jahanara, prier la pierre ! faute des hommes.

Est-ce à toi qu’il faut l’enseigner ! Ma lignée m’a fait roi, l’amour m’a fait père. Le roi commande aux rois mais le père ne commande qu’à ses larmes quand ses propres fils s’entretuent. Et comment attendrais-je que s’apitoient sur mon sort ceux que j’ai soumis, maintenus sous la coupe de l’Empire au prix souvent d’une tête que j’ai fait trancher à l’un des leurs ou broyer sous un pied d’éléphant ? On supporte beaucoup d’un roi, mais s’il dépose son turban, sa nudité est insupportable, il devient alors le dernier des hommes. Ce qui est vrai du peuple l’est plus encore de ses conseillers, des obligés du pouvoir et, il ne tarde pas à le comprendre, des fidèles entre les fidèles, qui assuraient l’ubiquité du pouvoir : comme la lumière et l’air, il était partout en même temps, les distances et les jours mis sous sa coupe ! Et voilà que, par la désertion des hommes, l’espace se rétrécit aux courtes frontières de cette chambre, et le temps au décompte des heures.
Psalmodier mon silence pour le marbre du Taj, faute de parler aux dieux !

J’envie ceux dont la foi me ferait dire devant le marbre vide : « Voilà qu’à m’aimer elle a épuisé son karma, heureuse entre toutes, il lui sera épargné de renaître ! Puissé-je en larmes épuiser le mien, que je la rejoigne ! Que ma voix rejoigne sa voix qui a rejoint le Feu, que mon esprit rejoigne le sien qui a rejoint la Lune, mes yeux ses yeux dans le Soleil – et notre souffle, que la mort n’a pas disjoint, rejoigne le Vent ! » Je l’envie celui qui ferait chanter le mutisme de sa douleur : Que la terre fasse voûte ! Que les pères soutiennent les mille colonnes ! Que Yama roi des morts te dresse ici demeure (je retiens la parole à venir comme le mors l’étalon).

J’envie ces autres-là qui, autour du marbre livide, appointeraient les castrats de la Sixtine, qu’ils exécutent les Répons des Ténèbres de Don Carlo l’insomniaque, le prince fou dont m’a entretenu Amanat – je crois entendre ses vocalises dans la nuit d’encre du miroir. Pour eux l’aube atteste, au tombeau déserté, que l’Aimé renaît. Son souffle a triomphé de l’apnée, la mort n’a pu trancher le nœud du souffle.

J’envie les hommes du Livre, les Compagnons à qui le vertige de la mort restitue le Vrai – car voilà ce que tu éludais, dit le Prophète dans l’entrelacs des versets de la sourate du milieu. J’envie les quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu et j’envie les hommes au manteau de laine qui les crient à bouche close.

J’envie les larmes d’une seule foi. Malheur à celui qui a bu à trop de sources, pour qui l’eau a d’autres goûts que celui de sa soif ! Le sang mêlé de mes pères, l’écheveau des langues descendues, les mille dialectes des vaincus sous nos lances quand ils jurent ou parjurent, à l’agonie… Avec quels mots prier, désormais ? C’était bien assez qu’elle meure, il a fallu que meure en nous le seul mot pour dire le nom de Dieu qui m’eût été suave. J’ai fait élever le Taj faute du mot Dieu ! Malheur au don des langues face à la mort !

[Seul le jour existait. Non la nuit. Yamî ne pouvait oublier son jumeau mort. “Yamî, quand donc est mort Yama ?”. Et Yamî répondait : “Aujourd’hui, Yama est mort aujourd’hui, et le jour n’en finit pas.” Les dieux convinrent que jamais Yamî n’oublierait. “Créons la nuit”. Il y eut la nuit, il y eut un lendemain, et Yamî s’apaisa.] J’exigeai des peintres de l’Atelier impérial qu’ils missent au point une technique qui rendît la nuit dans leurs miniatures. Ils s’y exercent toujours, avec bonheur. Je les ai mis sur la voie, mais nul à ce jour n’a pressenti l’objet de ma demande.

La nuit venue est sans relève. Voici venir l'aurore qui blanchira mon sang.

 

 

Dominique Autié
blanc
Extrait de Nocturne.

 

 

[Amanatkhan est le calligraphe qui dessina les textes qui figurent sur les murs du Taj Mahal. Jahanara est la fille aînée Shah Jahan et de Mumtaz.]

Décor calligraphique par incrustations dans le marbre du Taj Mahal, D.R.

 

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