blog dominique autie

 

Mercredi 7 décembre 2005

07: 27

 

De l'écriture à la typographie

Les grands plaisirs de fin d'année

 

 

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À propos d'Histoire et Art de l'écriture,
de Marcel Cohen, Jérôme Peignot et al.,
collection « Bouquins », éditions Robert Laffont, 2005 (1 216 pages, 30 €).

 

 

La saison l'impose, égayons nos blogs mais bloguons utile. Voici donc quelques idées de livres à (s')offrir. D'autres suivront.

Soit les éditeurs ont été, ces temps derniers, frappés d'une véritable Révélation, soit la fin du pétrole se profile, car voici – mais ce n'est pas la seule, on le constatera dans quelques jours, ici même – une bien belle résurrection. La collection « Bouquins » (l'unique qui se laisse ouvrir à 360° sans que le dos casse [réclame d'époque, lors de son lancement sur ce concept vendeur [1]) offre un bouquet d'études sur l'histoire de l'écriture, de la tablette sumérienne à la typographie. Jérôme Peignot a colligé les textes de plusieurs livres, parus depuis 1958 chez divers éditeurs (Armand Colin, L'Imprimerie nationale, Gallimard…), dont trois des siens qui n'avaient pas été réédités.

Si le nom de Marcel Cohen (1884-1974), qui fut professeur aux « Langues'O », m'était inconnu, celui de Jérôme Peignot, en revanche, m'est de longue date familier. Mon exemplaire de son livre De l'écriture à la typographie, paru d'emblée au format de poche dans la collection « Idées » de Gallimard en 1967 (dont le texte est repris ici), a figure de pièce archéologique dans ma bibliothèque – nous en étions au début du poche non cousu, les volumes s'effeuillaient comme des éphémérides. Je dois à cet essai, d'une clarté parfaite, d'avoir pu faire le pont avec émerveillement entre ma tradition familiale, l'imprimerie, et l'acte d'écrire, qui me hantait. Jérôme Peignot, qui poursuit une œuvre personnelle subtile, ne sait dissocier la main qui s'applique à former les lettres, sur le cahier ou la missive, du foulage du plomb sur le papier soumis à la presse. Le volume reproduit, à la suite de son étude sur l'histoire de la calligraphie, l'attachant traité sur l'art d'écrire que Charles Paillasson rédigea pour figurer dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert.

Jérôme Peignot, que la généalogie rattache à une dynastie de fondeurs-typographes, se trouve être aussi le neveu de Laure (Colette Peignot), cette jeune femme au destin fulgurant dont Michel Leiris et Georges Bataille furent l'amant. On doit à Jérôme Peignot l'édition des Écrits de Laure [2], qu'il fit précéder d'un texte bouleversant, « Ma mère diagonale ». Les passeurs à qui je m'en suis remis pour explorer les cabinets de curiosités qui balisent mon itinéraire ont, presque tous, été des diagonaux. Jérôme Peignot compte parmi eux. Qu'il soit aujourd'hui le maître d'œuvre, l'éditeur stricto sensu chargé de rassembler et d'organiser le précieux corpus que j'ai sous les yeux redouble ma gourmandise.

Certes, quelques-uns des textes enserrés ici datent plus que d'autres : le vingtième siècle n'a envisagé l'histoire de l'écriture qu'à la lumière aveuglante du péremptoire Ferdinand de Saussure qui, dans un cours public en 1900, décida que l'invention du premier code idéographique n'avait répondu qu'à la nécessité de transcrire la langue orale. Quelques décennies plus tard, un demi-siècle de structuralistes lui a emboîté le pas, aboutissant notamment à cette autre décision unilatérale qui voulut trop longtemps que les écritures alphabétiques fussent la fine fleure de la raison graphique.

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Un Américain d'abord (Jack Goody, dans les années 1970 [3]), une Française plus récemment, Anne-Marie Christin [4], ont enfin battu en brèche cette conviction pleine d'une morgue tout occidentale. Ils ont revisité l'importante moisson de tablettes sumériennes glanées par les archéologues bien avant que les B52 ne labourent le sol irakien ; ils en ont déduit que la Mésopotamie a inventé l'écriture, non pour promulguer des lois ou propager quelques idées abstraites, mais pour visualiser ce que précisément la parole ne saurait produire : des listes et des tableaux. L'écrit est iconique ! Une bonne nouvelle qui ouvre des perspectives innombrables à qui se passionne pour sa migration – textes et images conjoints, et non plus opposables – de la page imprimée à l'écran de nos ordinateurs. Dès lors, on pourra préférer investir les 75 euros que justifie par sa qualité le volume d'études, richement illustré, qu'a dirigé Anne-Marie Christin chez Flammarion, Histoire de l'écriture, de l'idéogramme au multimédia (paru en 2001). C'est même celui-là qu'il conviendra de retenir, je suis formel, si l'ouvrage est destiné à nourrir la curiosité d'un jeune qui se destine à cheminer dans les arts graphiques ou le multimédia.

Je ne voudrais pas, toutefois, donner le sentiment de marchander les mérites des mille deux cent seize pages de notre « Bouquins » autoreverse qui tient l'affiche de cette chronique, ne l'oublions pas. Que vous en dire de plus ? sinon vous souhaiter d'y découvrir quelque raison singulière, intime, hautement subjective de vous y précipiter.

Dans mon cas, à mon admiration pour Jérôme Peignot s'ajoutent au moins deux autres déférences ; est repris ici un volume paru en 1963 sous la direction de Marcel Cohen aux éditions Armand Colin, L'Écriture et la Psychologie des peuples. J'y trouve une contribution d'Alfred Métraux sur « Signaux et symboles, pictogrammes » chez « les primitifs ». Si un ethnologue est resté imperméable aux théories de M. Lévi-Strauss, c'est bien Alfred Métraux, qui fut en son temps – si tant est qu'on ait trouvé depuis la moindre clé aux énigmes des lieux – le seul spécialiste de l'île de Pâques. Son étude sur le vaudou haîtien m'a tiré, dans les années 1960, du Lagarde et Michard, que d'ailleurs je refusais d'ouvrir. Son texte sur l'écriture des peuples premiers (pas de blague) aura sans nul doute subi l'empreinte du temps. Mais que d'intelligence sensible m'attend dans les douze pages de son article, que j'ai hâte de lire.

Un peu plus loin, je remarque la présence de Jean Filliozat, à qui fut confié le chapitre sur le système graphique de l'Inde. En ce domaine, en tout cas, c'est une certitude que m'ont enseignée mes curiosités actuelles : on ne trouvera pas plus autorisé, ni plus lumineusement accessible, quel que soit le caractère ardu de la question.

 

 

[1] L'approche des fêtes me rend décidément teigneux. Et bien injuste. Hommage à Guy Schoeller, qui a fondé et dirigé jusqu'à sa mort (à quatre-vingt-cinq ans…), avec un discernement rare, cette collection atypique !
Témoin d'un temps où les éditeurs n'étaient pas des « managers », comme il se plaisait à le souligner, Guy Schoeller avait fondé en 1979, et dirigeait depuis lors, la collection « Bouquins » pour les éditions Robert Laffont, sorte de « Pléiade de poche ». Il avait dirigé le Livre de Poche jusqu'en 1969. C'est en voyant, à Londres, une édition souple du Capital de Karl Marx dans la vitrine d'une librairie que lui vient l'idée de la collection « Bouquins ». « A soixante-quatre ans, à l'âge où les autres s'arrêtent, je me suis mis à travailler », déclarait-il en parlant de la naissance de cette collection. Vingt-deux ans plus tard, en 2001, « Bouquins » compte 400 volumes et plus de 2 000 titres, devenant ainsi une sorte de bibliothèque idéale rassemblant certains des plus grands auteurs et essayistes de la littérature. (Source : nécrologie parue dans Édition Actu, La Lettre d'Information sur le monde de l'édition.)
Guy Schoeller est mort en 2001. « Bouquins » est dirigée aujourd'hui par Daniel Rondeau.

[2] Publié aux éditions Jean-Jacques Pauvert en 1976.
[3] Jack Goody, La Raison graphique – La domestication de la pensée sauvage, 1977 ; traduction française de Jean Bazin et Alban Bensa, collection « Le sens commun », Éditions de Minuit, 1979 (toujours disponible).
[4] Anne-Marie Christin, L’image écrite ou la Déraison graphique, Flammarion, 1999 ; nouvelle édition dans la collection de poche « Champs ».

 

 

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Commentaires:

Commentaire de: Gaspar [Visiteur] · http://psalmodiesdenoe.hautetfort.com
J'ai vu l'ouvrage en librairie. Grâce à vous, j'irai l'acheter.
Voyez comme va la vie!
Avant de vous lire, j'apprenais à mon fils aîné à écrire:
«dodo», «tigre» et, dès que je vous aurai laissé, nous nous attaquerons à un fier «squelette».
L'ancienne et toujours nouvelle féerie de ces yeux qui s'animent, devant les lettres, et de ces doigts, si fiers, qui engendrent un tigre ou un squelette!
(Le dodo, c'est plutôt pour le petit frère).
Quant à moi, je lirai, car j'aimerais bien apprendre à écrire, un peu.
Bien à vous,
Permalien Jeudi 8 décembre 2005 @ 13:33
Commentaire de: Marc Briand [Visiteur] · http://catherine.briand.club.fr/index.html
Bonjour Dominique, et merci d'avoir signalé ce "Bouquin" que j'ai acheté illico (sa parution m'avait échappé). Cette collection s'est beaucoup améliorée depuis le Journal des Goncourt où l'on trouvait trois coquilles par page.
Je n'ai pas encore tout lu de ce dernier volume sur l' écriture mais je ne peux m'empêcher de signaler, page 375, une coquille fâcheuse pour le sens. La lettre ה en hébreu vaut 5. Les commentateurs en font grand cas.
PS: Je ne sais pas si les caractères spéciaux passent ; je veux parler de la cinquième lettre de l'alphabet hébreu, "Hêt".
Permalien Dimanche 11 décembre 2005 @ 11:54

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