blog dominique autie

 

Vendredi 9 décembre 2005

07: 13

 


Le rapport Chabalier
J'ai lu le rapport Chabalier

 

 

rapport_chabalier

 

À propos de Alcoolisme : le parler vrai, le parler simple
Rapport de la mission Hervé Chabalier
sur la prévention et la lutte contre l'alcoolisme,
éditions Robert Laffont, 2005 (15 €).

 

Jeudi 6 octobre 2005 (Reuters - 13:26). Paris - La France a mis en place un Conseil de la modération et de la prévention du vin, chargé de concilier les objectifs de santé publique et les impératifs commerciaux d'une filière viticole en crise. Cette instance, d'après le décret publié mercredi au Journal officiel, jouera un rôle consultatif auprès du gouvernement sur les questions de prévention et de consommation. La filière française viti-vinicole a salué la création de cet organisme qui a pour mission d'apaiser les tensions entre professionnels de la santé publique et viticulteurs. L'objectif est de rendre compatible une valorisation de la filière à travers une consommation modérée et de qualité. En vingt ans, la consommation de vin en France a chuté de 50 % en raison notamment des campagnes contre l'alcoolisme et de la concurrence des vins étrangers. Cette filière dégage un chiffre d'affaires de 11 milliards d'euros par an, dont 5,8 milliards à l'exportation.

Voilà ce qui s'appelle noyer l'alcoolisme dans l'éthanol. Nous sommes coutumiers du fait. Le document qui vient d'être remis au ministre de la Santé, pour une fois, stigmatise sans complaisance ce jésuitisme-là. C'est l'une de ses premières vertus. Il en a bien d'autres.

Tout d'abord, le ton adopté. D'ordinaire, on ne parle pas comme ça à un ministre. Hervé Chabalier est homme des médias, fondateur de l'agence de télévision Capa. Alcoolique engagé dans l'abstinence après plusieurs rechutes, il s'est signalé, en 2004, par son témoignage intitulé Le Dernier pour la route [1]. Encore ministre de la Santé, Philippe Douste-Blazy lui a confié une mission sur l'alcoolisme en France. Il a rendu sa copie la semaine dernière. Toute langue de bois est partie en fumée avec ce texte. Des braises encore rouges, j'ai retiré quelques brandons.

Je note, tout d'abord, que c'est la première fois, à ma connaissance, que le concept d'alcoolique abstinent accède à quelque visibilité dans un document avalisé par des médecins (Hervé Chabalier a réuni un groupe de travail, mené des auditions, se « bordant » de façon rigoureuse pour répondre aux normes d'une mission officielle). Jusqu'alors, la terminologie s'est complu dans le repentir, dans les états de services (ancien buveur) et dans l'anodin (je suis devenu sobre). L'abstinence est, il faut le reconnaître, le pire repoussoir qui soit pour tout professionnel du marketing chargé d'œuvrer au bénéfice d'une politique de santé publique. C'est pourtant la seule formulation recevable. Un alcoolique a définitivement perdu la liberté de s'abstenir de consommer de l'alcool [2] [sous-entendu : de consommer de l'alcool et de s'abstenir, provisoirement ou définitivement, d'en consommer], la cure réussie ne la lui restitue pas, pour des raisons neurologiques notamment. Pour lui, pour elle, la seule issue est l'abstinence totale et définitive. Le rapport utilise le concept d'alcoolique abstinent (p. 89), sans autre précaution oratoire, comme une évidence. Un pas est franchi – discret, mais décisif.

Le texte rendu par Hervé Chabalier fourmille, par ailleurs, de vrais bonheurs de formulation au service de la cause qu'il a choisi de défendre : l'alcoolisme est une maladie à prétextes (p. 91) – il y a toujours, pour l'alcoolique, une bonne raison de boire –, les bons buveurs et bons vivants qualifiés de porteurs sains de l'alcoolisme (p. 114 – l'image est lumineuse et devrait frapper l'esprit des communicants) ; et, dans le témoignage reproduit d'un militant des groupes d'entraide, cette description – que seul peut faire un alcoolique – de l'invraisemblable appel au secours du dépendant en perdition qui, à un moment précis, intense, fugace, qu'il s'agit de ne pas laisser passer, cherche pour de bon la planche de salut qui lui épargnera la noyade définitive.

Pourtant, cet appel, le dispositif de prise en charge, dans notre pays, ne peut pas l'accueillir efficacement. Le descriptif et l'analyse qu'en fait le rapport sont accablants. Au lieu de s'étendre et de s'ajuster aux énormes besoins d'une population qui va croissant (un Français sur dix est malade de l'alcool…), ce dispositif se dégrade ; la démonstration en est assénée ici de façon cruellement chirurgicale – je n'ai d'ailleurs pas repéré, ce qui est assez exceptionnel pour être signalé, l'ombre d'une complaisance, d'un misérabilisme ni d'un clientélisme quelconque dans ces cent cinquante-huit pages.

Hervé Chabalier formule neuf recommandations prioritaires. Plusieurs sont profondément novatrices : l'une des plus singulières (et des plus pertinentes, sans doute) consiste à créer une nouvelle catégorie de travailleurs sociaux : les conseillers alcool, pour lesquels Hervé Chabalier a recours au terme anglo-saxon de councellor – d'anciens buveurs, de préférence, capables de repérer les personnes en difficulté avec l'alcool, d'exercer un rôle de médiateur, de guide en abstinence et d'aide au repositionnement social de l'alcoolique abstinent (sur le modèle canadien de l'intervenant en dépendance, qui fait l'objet dans ce pays d'un certificat spécifique).

Autre force de ce document : je n'avais jamais lu, jusqu'alors, d'analyse aussi clairement énoncée du poids de la codépendance dans l'environnement de l'alcoolique. Et comment passer sous silence le courageux cri d'alarme indigné que lance le rapport à propos de l'alcoolisation des jeunes, chiffres et témoignages à l'appui : en regard, Hervé Chabalier démonte les plus odieuses stratégies des alcooliers pour se tailler des parts dans ce marché malléable.

Des points faibles, dans ce texte, il en existe : le trait me semble forcé quant à la ségrégation dont se plaignent certains abstinents. Et je suis loin d'approuver sans réserve le recours exclusif aux groupes de parole gérés par le monde associatif, qu'entérine le rapport, comme cadre de prise en charge de la postcure. Une frange existe d'alcooliques que cette voie rebute, dont la perspective est dissuasive. Ce fut mon cas. Mais, j'en conviens, en termes strictement quantitatif, l'urgence n'est malheureusement pas là et ce serait une grossière erreur de faire perdre la moindre force d'impact à ce travail, s'il a la moindre chance d'être lu et pris en compte (ce qui n'est pas certain), en l'écornant si peu que ce soit sur ses annexes ou ses marges. Car il va à l'essentiel, sans ménagement, avec une détermination à laquelle nous n'étions guère habitués.

Il incombe désormais aux alcooliques eux-mêmes d'exercer leur vigilance pour que ce texte ne soit pas, illico, noyé dans l'alcool du lobbying qui a eu récemment raison de la loi Evin.

 

*

 

Plusieurs autres chroniques ont été consacrées, sur ce blog,
à l'alcoolisme abstinent :

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1interlettre 2 interlettre3interlettre 4interlettre 5interlettre 6

 

[Offrir ce livre à un ami ou un parent alcoolique – qui fera mine de s'effaroucher, puisqu'il ne boit (presque) pas et s'arrête quand il veut – n'est peut-être pas une stratégie déraisonnable. C'est bien, en tout cas, le premier rapport officiel dont je recommanderais volontiers la lecture à quelqu'un qui se trouve en difficulté avec l'alcool, de préférence aux innombrables témoignages d'alcooliques repentis, farcis de bons sentiments.]

 

 

[1] Éditions Robert Laffont. Je n'ai pas lu ce livre, en son temps.
[2] Définition de Pierre Fouquet, l'un des fondateurs de l'alcoologie dans les années 1950 ; in (entre autres références nombreuses) Jean-Paul Descombey, Précis d'alcoologie clinique, Dunod, 1994. À ma connaissance, cette définition est celle que retiennent, sans polémique, l'ensemble des cliniciens et acteurs concernés dans la prise en charge et la prévention de l'alcoolisme.

 

 

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Commentaires:

Commentaire de: Louis Armel [Visiteur]
La folie pinardière et la misère sociale prennent toute leur réalité à l'occasion des bacchanales de bistroquet du Beaujolais nouveau et des premiers morts par hypothermie des premiers froids.
Sorti début novembre, "Le sang nouveau est arrivé", sous-titré "L'horreur SDF", de Patrick Declerck, montre la coïncidence pour ainsi dire horaire entre ces deux phénomènes de marketing : buvez buvez ! crevez crevez ! on ne sait plus qui va péter sa bousine le plus vite, au Beaujolpif ou au Clairefontaine. "La souffrance des pauvres et des fous est organisée, mise en scène, nécessaire." L'incontinence éthylique aussi. Au journal de vingt heures, on fête dans les bars à vins les macchabées des clochards qui ont la décence de congeler ailleurs leur sang au gros rouge.
A quand les bistros du coeur !
Permalien Lundi 19 décembre 2005 @ 23:32

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Dominique Autié
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