blog dominique autie

 

Lundi 26 décembre 2005

08: 01

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

14 – Chaleur des livres
bibliotheque1
Zoom

 

 

Journée hallucinée devant l'écran de l'ordinateur. Quelle réparation ? Une tasse de kérosène – la sixième ou la septième depuis l'aube ? Une cantate de Bach (ou de Gato Barbieri, les jours de grand stress) ?

Dans le silence, je m'assois ou m'allonge tourné vers l'un des murs que les livres étaient [c'est le monde qu'ils soutiennent alors, et je n'ai qu'à me laisser étayer à mon tour par le silence de la langue qui ne tarde pas à bruire].

*

Les quelques bibliothèques de lecture publique de construction récente dans lesquelles il m'a fallu un jour ou l'autre pénétrer m'ont laissé cette même et lassante impression de tubulures, de ferraille plastifiée, de jour entre les rangées de livres (ne surtout pas donner le sentiment que le savoir fait masse, comme on dit en électricité, que c'est de l'un à l'autre que circule l'influx qui fait des volumes d'une bibliothèque un organisme vivant). Et le miroitement glacial de toute cette langue pelliculée qui, à force d'être le bien commun, n'est plus objet de désir pour personne. Surtout pas pour le fonctionnaire qui sévit dans les lieux.

*

On a parlé de composition froide pour la photocomposeuse et les technologies numériques qui lui ont rapidement succédé, par opposition à la composition chaude – la typographie au plomb. L'offset opère un surfaçage de la page ; la machine à cylindres lisses utilisée pour le glaçage des papiers est un laminoir. Le foulage du caractère en plomb nous retient dans la forge. Les forgerons sont des dieux (Mircea Eliade). Dans la bibliothèque, subsiste un peu de la touffeur de la forge.

*

Un livre meurt de solitude, les livres de consanguinité. Coudoient leur caste, le calorifère, le cendrier, le petit bus londonien entre quelques traductions du domaine anglais qui attendent d'être classées. [Ou bien – il se pût : le bâton de rouge à lèvres, le carré de soie, les escarpins, le soutien-gorge.]

*

Le bureau. Par delà l'écran, la bibliothèque indienne – le Taj, qu'il fallut vingt-deux ans pour construire. Lorsqu'il est achevé, Shah Jahan a soixante et un an ; nous sommes alors en 1063 de l'hégire, 1653 selon le calendrier grégorien ; on joue La Belle Plaideuse de François Le Metel de Boisrobert à l'Hôtel de Bourgogne, Arcangelo Corelli, Georg Muffat et Johann Pachelbel naissent cette année-là… dissipation des liens sur la Toile, des moteurs de recherche, alors que le travail de la journée tient ouvertes plusieurs fenêtres sur l'écran : un clic, le livre s'ouvre.

*

J'ai longtemps prétendu qu'il m'est impossible, désormais, de rester dans une pièce où un récepteur de télévision est allumé. En fait, c'est dans un intérieur où ne se trouve aucun livre qu'il m'est pénible de séjourner, ce qui revient au même. [Je songe à certaines maisons où l'on se trouve invité. On demande les toilettes. Sur une pile de magazines, trône un exemplaire de poche pisseux d’un des tomes de À la recherche du temps perdu – ce qui, loin d’augurer des fréquentations littéraires de mes hôtes, signale seulement que quelqu’un, dans la famille, souffre sans doute de problèmes de transit.]

*

Art dans les transports en commun, culture à l’hôpital, ateliers d’écriture (STO de la pédagogie créativiste), matraquage sonore dans la moindre échoppe… Ici, le silence du livre qu'on redoute d'écrire devient respirable.

*

En visite chez un couple d'universitaires, tous deux spécialistes réputés de l'islam. Je m'attends à ce que des livres m'accueillent dès le vestibule, sur les murs du salon. L'érudition opère ici par l'invisibilté du livre, cantonné – je suppose – dans les pièces de travail. J'essaie de me représenter ce que la hauteur de plafond, l'agencement en rotonde du vaste salon où nous sommes reçus autoriseraient de boiseries et de tranches d'épais volumes d'études de religions comparées. Je suis invité à m'asseoir. Sur le petit guéridon qui flanque le fauteuil où j'ai pris place est posé l'essai de Jean-François Labie, Le visage du Christ dans la musique baroque [1].

*

 

À suivre.

 

[1] Fayard-Desclée de Brouwer, 1992.

Bibliotheca familiaris L., cliché D.A.

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

 

 

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Commentaires:

Commentaire de: Pierre [Visiteur] · http://jeandler.blog.lemonde.fr/jeandler
Les murs de notre appartement sont tapissés de livres, rangés(?) dans des bibliothèques de tous styles. Je ne saurais me passer de leur présence. C'est le monde entier dont je dispose, à portée de main (même si c'est haut, difficile d'accés, caché derrière une pile qu'il faut déplacer). Mais je sais qu'ils sont là. Aucune interférence avec la télévision: je n'en ai jamais eu. Selon mon percepteur qui a voulu contrôler (c'est son gagne-pain), je suis un "marginal".
Bonne journée dans les livres.
Pierre
Permalien Mardi 27 décembre 2005 @ 10:34
Commentaire de: Lambert Saint-Paul [Visiteur] · http://lambertsaintpaul.hautetfort.com/
Dominique,

Votre bureau est un carré de Babel ; La technologie est un mal nécessaire et Le Taj devient la porte ouverte de votre esprit, pour notre (mon) plus grand plaisir.


Bien à vous.
Permalien Mardi 27 décembre 2005 @ 15:47
Commentaire de: Philippe[s] [Visiteur] · http://l-esprit-de-l-escalier.hautetfort.com/
Il va falloir que vous nous parliez des cantates de Gato Barbieri !
(et aussi de l'art dans les transports en commun)
Permalien Mercredi 28 décembre 2005 @ 08:56
Commentaire de: Jacques Layani [Visiteur]
Je vois que, comme nous tous atteint de ce vice, vous évaluez, en entrant dans une pièce, le nombre de bibliothèques installables. Je ne peux pas m'en empêcher. Je me demande si c'est très poli -- car je suppose que notre interrogation se lit dans nos yeux et dans le regard peut-être appuyé, insistant, que nous laissons courir au long des murs, un regard... mesureur.
Permalien Mercredi 4 janvier 2006 @ 10:40

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