blog dominique autie

 

Mercredi 4 janvier 2006

07: 20

Célébrations

 

 

III

 

L'eau minérale

johnnie_volvic

 

 

Le destin de l'alcoolique abstinent se décide dans quelques postures parfaitement repérées. Boire chez soi l'eau minérale à la bouteille (au magnum) en est une.

*

Le magnum à section ronde d'Évian, c'est la bouteille de J&B qui, les derniers temps, ne tenait pas la journée. J'en buvais trois en deux jours, soit un vrai litre par vingt-quatre heures. Celui à section carrée de Volvic (ou le litre en plastique d'Hépar), c'est Johnnie Walker – à prix égal, je lui trouvais quelque chose d'âpre en gorge, un feu d'alcool à brûler.

La dépendance alcoolique – et son contraire, qui en est une autre – se jouent au goulot. Vingt ans après il me serait impossible, sans frémir, d'empoigner pour y boire une banale bouteille en verre, fût-elle remplie d'eau de source.

*

Ce n'est qu'à table – par excellence devant le couvert dressé d'une table sociale – que le verre à eau prend sa dimension de sceptre, le calice, de graal. Joie intime et tacite des retrouvailles avec l'imprescriptible royauté de l'abstinence, sertie de ses fastes, entourée de ses bouffons, de ses courtisans bien intentionnés.

*

Certes, l'eau a un goût. Certes, je vois s'épanouir la gastroentérite chaque été chez quelques buveurs d'eau du robinet (qui acceptent, par ailleurs, de payer une fortune le Coca-Cola en canettes). Là n'est pas la légitimité de l'eau minérale, mais dans sa qualité de boisson industrielle, traitée, mise en bouteille, étiquetée, promue. Jusqu'au seuil de la phase terminale (où l'on a vu, dit-on, l'état de manque recourir à l'alcool à 90°), l'alcoolique entretient avec le produit une relation pleine et entière de consommateur. Il a ses goûts, son quant-à-soi, tout un dispositif de codes et de repères éminemment contraint par l'interface qu'il doit aménager entre ses mensonges et le regard entendu de la société.

*

[Chose vue.] Une quelconque sauterie d'élus. On me sert, au buffet, de la Perrier dans un verre à jus de fruits (ou à whisky, ce qui revient au même). Un type m'aborde, m'entretient de la pluie et du beau temps, de la couleur du député qui arrose puis, me sentant apprivoisé, va droit au but : Vous ne buvez que de l'eau ?
– Oui, depuis janvier 1985.

– (Sourire complice.) Vous savez que je m'en suis douté.
– ?
– Votre façon de tenir votre verre d'eau et de boire comme si c'était un scotch. Moi, j'en suis à ma cinquième année.
– Prosit !

*

Je lis dans le rapport Chabalier qu'il y a dans la société française une ségrégation des consommateurs d'alcool à l'égard des abstinents [1]. Ce bref chapitre est intitulé, en toute dramatisation, « Coupable de ne pas boire » ; la demi-page liminaire traite principalement des 4 % de sujets atteints d'un dysfonctionnement de l'enzyme hépatique impliquée dans le métabolisme de l'alcool – d'où une intolérance sévère à toute boisson alcoolisée. Suit le trop long témoignage d'un homme de 42 ans, qui souffre de ce syndrome. Il nous parle de son beau-père, général de l'armée de l'air, à qui il n'a pas osé refuser, en son temps, une coupe de champagne lorsqu'il lui a été présenté pour la première fois. D'où catastrophe, malaise, dégueulis sur la moquette de la future belle-mère. Désordre. Nous ne sommes pas loin, avec ce texte pleurnichard (qui fait tache dans ce rapport d'une vigueur sans faille, par ailleurs), des sempiternelles revendications du droit à la différence brandi à tout propos dans nos sociétés – où les chats sont sujets à la dépression nerveuse et où l'on constitue une cellule de soutien psychologique dès qu'un allergique éternue devant témoins.

C'est qu'il y a un monde entre cet homme, que l'alcool rend malade, et moi. Non que je sois guéri de l'alcoolisme, dont on ne guérit pas. Mais, selon la taxinomie employée par Hervé Chabalier, je suis un abstinent de deuxième intention (qui a cessé toute consommation après avoir bu, presque toujours excessivement) ; lui est abstinent de première intention, de ceux qui n'ont jamais intégré une consommation d'alcool à l'adolescence pour des raisons personnelles, religieuses, philosophiques ou physiologiques, si je m'en tiens aux termes mêmes employés dans le rapport. La différence, pour le coup, est de taille [si j'ose dire]. Car, intimement, ma posture est celle de Gengis Khan revenant d'une virée au cours de laquelle il a soumis toute une contrée de la steppe et dressé quelques pyramides de têtes, pour l'exemple. Il doit bien en filtrer quelque chose, malgré moi. Rien, en tout cas, du gentil gendre qui veut faire croire qu'il en a une bien grosse au militaire de carrière géniteur de sa dulcinée.

Il est vrai que mes itinéraires en ville évitent les assemblées de supporters, au sein desquelles il se peut que s'exerce quelque hostilité à l'égard du buveur d'eau. M'y rendrais-je que mon nœud papillon, le livre que je tiens à la main et/ou la moindre de mes phrases (dotée d'un sujet, d'un verbe et d'un complément) me vaudraient sans délai de patauger dans un vomi d'insultes.

Je suis, en revanche, étonné que jamais on ne relève – pas plus Hervé Chabalier qu'un autre – combien la confirmation paisible de son abstinence, un verre d'eau minérale à la main, constitue pour l'alcoolique un infaillible procédé de drague.

 

*interlettreinterlettre*

*

 

 

Célébration de la gomme
Célébration du fond de robe

 

À suivre.

 

 

[1] Alcoolisme : le parler vrai, le parler simple – Rapport de la mission Hervé Chabalier sur la prévention et la lutte contre l'alcoolisme, éditions Robert Laffont, 2005, pp. 46 sq.

Johnnie Volvic (photomontage Dominique Autié).

 

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Commentaires:

Commentaire de: pp [Visiteur]
bien ton ecrit mon ami, peut etre devrai-je dire mon frere...moi aussi j'ai connu cet amour inconsidere de la bouteille a en crever

bon travail
Permalien Dimanche 6 août 2006 @ 20:58
Commentaire de: Jean-Luc Moser [Visiteur]
Bonjour, En complémement des commentaires ci-dessus concernant les rapports avec l'alcool, je me permets de vous transmettre ci-dessous un lien vers un bolg qui en vaut réellement la peine. (10 minutes de votre temps!) www.jlucsuisse.blogspot.com Cordialement, Jean-Luc Moser Genève / Suisse
Permalien Mardi 8 août 2006 @ 14:40

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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