Statuaire

J'éprouve de longue date la même gêne technique (cette belle expression est de Pascal Quignard) à l'égard des préhistoriens et des spécialistes d'histoire de l'art. Comment dire ? J'invoque toujours, pour m'en justifier, ces centaines de pages lues, il y a une trentaine d'années, pour tenter d'enrichir un intérêt fasciné pour les mains négatives mutilées de la grotte de Gargas – des échafaudages délirants d'abstraction (celui d'André Leroi-Gourhan n'est pas le moins branlant devant la réalité saisissante de ces pochoirs sur la paroi), des thèses qui s'annulent, pour un mystère qui continue de vous narguer, qu'aucun de ces regards d'universitaires, au final, n'a rehaussé. Il y a des mains… So what ? a-t-on envie de répliquer à ces messieurs. Et soudain, je l'ai déjà évoqué ici, la lecture presque fortuite d'un poème de Marguerite Duras, Les Mains négatives, qui offre une tout autre clé, fait s'engouffrer la pensée, la propulse sur la paroi (et c'en est, effectivement, presque douloureux de beauté).
Jean Clottes m'a réconcilié avec la préhistoire. Georges Didi-Huberman me fait rêver de l'avoir un jour pour guide dans n'importe quelle salle oubliée du plus obscur musée de province, mais ses écrits théoriques font appel à une historiographie qui excède par trop le champ réduit de mes lectures en la matière (l'histoire critique de l'histoire de l'art comme condition préalable à la compréhension de l'œuvre). Je reste campé sur mon édition Skira du Lascaux de Bataille, qui m'ouvrit le regard dans ma vingtième année. Et je ne connais que Renaud Camus pour me faire visiter Rome sans devoir lever le nez de mon livre.
Un choc du même ordre que celui que je dus au texte de Marguerite Duras m'a été ménagé, il y a peu, chez un bouquiniste. La seule mention des éditions Arthaud me fait ouvrir un volume de large format consacré à Angkor, édité dans les années 1960. L'héliogravure confère aux nuances de gris un toucher que nul autre procédé n'a jamais même approché. Au point que l'impression transmue la photographie – qui, elle-même, n'a que la statuaire (ici, ailleurs le corps, le paysage, l'eau, le ciel) pour prétexte. La mise en page superpose une autre opération encore, qui recadre l'image imprimée, issue du cliché issu du réel issu de… Et l'œil, ensuite, qui joue sa partie. Le plaisir du livre est dans cet agencement extraordinairement complexe et subtil. Il ne me semble pas que le mélomane en chambre, occupé à régler sa chaîne stéréo, en connaisse l'équivalent. L'enregistrement est un pis-aller, le livre interprète le texte et l'image. Il faudrait pouvoir lui appliquer la belle expression de concert spirituel.
De ce dispositif affleure plus évidemment encore l'intemporalité de l'œuvre (Georges Didi-Huberman, si j'ai bien compris, parle d'anachronisme des images). Je me souviens m'être arrêté, en 1993, devant des bijoux scythes du musée des Trésors historiques d'Ukraine exposés aux Augustins de Toulouse, saisi par la beauté avant-gardiste de cet art mobilier. Le catalogue de l'exposition [1] – auquel manque l'essentiel de ce qui peut parfois faire un livre d'une telle publication – crée non la magie de l'intemporalité, mais une véritable confusion chronique. [Je remarque, à l'instant, sur le rabat arrière de la couverture, le logo de la maison Cartier. Le propos n'était donc pas confus pour tout le monde.]
Un autre registre, sur lequel joue le livre, est la disproportion. Dans sa vitrine du musée de Saigon, l'objet mesure soixante-cinq centimètres : entre statuette et statue, il dégonde le désir – le fait sortir de ses assises sensorielles : dans le colossal le pouvoir tétanise, la miniature induit l'attendrissement et l'esprit de collection ; la page, en congédiant les perspectives et les champs contraignants, met l'un et l'autre à la disposition de l'œil, qui choisit dès lors sa focale. Elle met à loisir la femme khmère aux mesures de mon désir, de ma passion des tissus, des plissés, elle m'indique un bassin qui vérifie la divine proportion – dite encore section dorée. Le statuaire seul aura connu la délectation du grès.

Je transcrirai une autre fois, sous une autre rubrique, la brève méditation sur l'universalité probable de l'érotique du nombril dans laquelle m'a plongé la découverte de la figurine khmère – dont la notice nous indique joliment que la jupe échancrée sous le nombril et remontant dans le dos, son plissé, le drapé frontal en forme de « queue de poisson », la ceinture placée sur les hanches, [la] datent du début du style du Baphuon. Voilà bien ce qui ne laisse de me paraître dérisoire dès que le désir, pour se défausser, exige que le regard se donne pour une science exacte.
[1] L'Or des steppes, Des Scythes à l'invasion mongole, publication du musée des Augustins, Toulouse, 1993.
Statue féminine, grès gris, hauteur 65 cm, musée de Saigon. Milieu du XI° siècle. Planche n° 32 de Bernard Philippe Groslier, Angkor, Hommes et Pierres, photographies de Jacques Arthaud et Bernard Philippe Groslier, éditions Arthaud,1968. (Le texte de la stèle de Prè Rup est donné par l'auteur en regard de ce cliché.)
Applique en forme d'antilope, art mobilier scythe, VI° siècle avant J.-C., L'Or des steppes, op. cit., pp. 56-57 ; en zoom sur cet objet : fragment de la page 73 du même catalogue : tous les bijoux de cette page datent du IV° siècle avant J.-C.
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Dominique Autié
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