blog dominique autie

 

Mercredi 11 janvier 2006

05: 23

 

Louis Massignon
Silhouette d'une âme
massignon_portrait
Voir la page de grand titre et le frontispice de La Passion de Hallâj

 

À propos de Christian Destremau et Jean Moncelon,
Louis Massignon, le « cheikh admirable », biographie,
Éditions Le Capucin, 2005. ISBN 2-913493-62-9 – 35 € [1].

 

Qui étudie l'islam n'a pas tardé à croiser sans cesse l'œuvre de Louis Massignon. Peut-être même, s'il a pu se les procurer, a-t-il ployé l'esprit sous le poids d'érudition des quatre énormes volumes de son Hallâj. Expérience salutaire s'il en est ! – que d'humilité hautaine nécessaire, sans nul doute, à celui qui tissa une étude de cette étoffe comme à celui qui s'y confronte. Et il semble bien, à lire la biographie que Jean Moncelon [2] et Christian Destremau lui ont consacrée il y a dix ans et qui reparaît aujourd'hui, que ce sentiment mêlé – l'humilité dans la hauteur (une sorte de souveraineté de l'âme, jusque dans ses faiblesses) – ne soit pas tout à fait un contresens à l'approche de cette vie.

moncelon_massignon

À dix-sept ans, sur la recommandation de son père, Louis est reçu par Huysmans, une rencontre qui aura, disent ses biographes, « une influence peut-être décisive sur son existence ». Dérouler la liste de ceux avec qui Massignon eut commerce spirituel, universitaire ou politique, donne le vertige : Claudel, Charles de Foucault, Mauriac, Gandhi, T.-E. Lawrence, Teilhard de Chardin, Jacques et Raïssa Maritain, les intellectuels qui fréquentent le cercle de Dieu vivant (le 5 mars 1944, il vient y écouter Bataille et prend part à la « discussions sur le péché » en présence de Jean Daniélou, Blanchot, Camus, Sartre, Klossowski, Leiris…) – la liste est loin d'être exhaustive. L'universitaire, spécialiste reconnu du monde musulman, se voit confier par le Quai d'Orsay des missions sensibles, dans une période où les habits officiels de la politique coloniale française craquent par toutes les coutures ; et c'est tout un versant passionnant de la carrière de Massignon que relatent Christian Destremau et Jean Moncelon. Il convient cependant de citer, sans coupe, la fin du chapitre que les auteurs consacrent aux relations entre Massignon et Lawrence :
Massignon, lui aussi, sert les intérêts de son pays. Lui aussi a transporté de l'or, a fait de la propagande en faveur de la France. Et c'est en définitive Massignon sur lequel l'accusation d'avoir confondu les genres pèse le plus : tandis que Lawrence abandonne définitivement les affaires arabes en 1921, avec l'impression d'avoir trahi Faysal et ses Bédouins, l'officier de renseignements qu'est Massignon en 1917-1918 poursuivra une carrière d'orientaliste au contact du monde arabe.
Cette contradiction, Massignon la ressentira en toute lucidité et il l'exprimera en une synthèse géniale et dense : « La personnalité définitive de chaque témoin, c'est, du dedans, sa vocation, du dehors, sa destinée ; elle s'exprime au-dedans par le vœu, elle s'imprime au-dehors par le serment […] La vraie, la seule histoire d'une personne humaine, c'est l'émergence graduelle de son vœu secret à travers sa vie publique ; en agissant, loin de le souiller, elle le purifie [3]. » Il ne nie pas, et c'est primordial pour le comprendre, qu'il peut y avoir affrontement entre la vocation intérieure d'une part, et ce qu'il appelle la « sommation » du milieu. Cet affrontement, c'est un « nœud d'angoisse » qui ne peut être résolu, à ses yeux, que par une prise de conscience du Sacré [4].

Il y a, toutefois, plus radical affrontement aux racines mêmes de ce cheminement. Dès ses premiers voyages, Massignon s'éprend de « la beauté des visages ». Cet homme qui se mariera, aura des enfants tout en se faisant ordonner prêtre, restera sa vie durant comme un stigmatisé de l'amour interdit. Les pages consacrées ici à la première conversion de Massignon – ce qu'il nommera lui-même la « Visitation de l'Étranger » – sont d'une grande intensité. Reste malgré tout une interrogration essentielle à laquelle Massignon lui-même n'a jamais clairement répondu, notent les auteurs : qui est l'Étranger ? Il ne l'a jamais nommé autrement, sauf dans une lettre du 8 décembre 1960 où il évoque, paraphrasant Rûmi : « Cet Inconnu dont le Visage de beauté rend jaloux les anges [5]. »

Il est évident que les auteurs ont détaché de l'œuvre foisonnante, avec un bonheur nourri tant d'éruditon que de respect fraternel, des éclats de textes qui ne laissent pas le lecteur intact. Telle cette presque ultime référence aux Nuages de Magellan, qui pose une dernière touche à l'impossible portrait :
Les Nuages de Magellan sont deux nébuleuses de l'hémisphère austral qui ont joué le rôle de l'étoile polaire dans le ciel boréal, avant l'invention de la boussole, permettant aux marins indiens, puis arabes, ainsi qu'aux chameliers de s'orienter au sud. Mais aussi, écrit Massignon, qui y consacre un article d'une densité extraordinaire [6], « des origines à la fin du Moyen Âge, ces Nuages […] ont éclairé la fuite vers le sud des races humaines les plus humiliées, négritos, pygmées, bushmen, australiens, fuégiens, échappant hors de la prise de la civilisation néolithique, refusant de former ses équipes de domestiques apprivoisés ». C'est ainsi que la sympathie de l'orientaliste s'est exercée une dernière fois en direction de ces peuples, des derniers nomades, qui font comprendre « combien la civilisation technique, depuis trois millénaires, a consommé la rupture de l'humanité "civilisée" d'avec les "racines du ciel" et les sources de la vie [7]. »

À peine ai-je silhouetté, par ce collage mal raccordé, la figure énigmatique de Louis Massignon. En cinq cents pages, les auteurs de cette magnifique biographie auront-ils eu le sentiment d'avoir fait plus qu'indiquer les contours d'une âme qui a passé sa vie terrestre à se chercher ?

 

[Dernier regard sur mes notes. J'ai épinglé ce proverbe arabe, que Massignon invoque :
Dieu sait voir ramper la fourmi noire, sur la pierre noire, dans la nuit noire.]

 

*

 

Cette chronique sera suivie d'un entretien avec Jean Moncelon et de la lecture de quelques passages du recueil posthume de Louis Massignon, Parole donnée, aujourd'hui introuvable.

 

[1] Première édition : Plon, 1994.
[2] On doit à Jean Moncelon le site D'Orient et d'Occident qui figure en tête des « liens connivents » ci-contre. On y trouvera notamment un riche ensemble d'informations et d'études en partie inédites sur Louis Massignon.
[3] Citation extraite du recueil de textes de Louis Massignon, Parole donnée, Julliard, 1962 ; nouvelle édition, Le Seuil, 1983, p. 182.
[4] C. Destremau, J. Moncelon, op. cit., p. 191.
[5] Ibid., p. 71.
[6] Reproduit dans Parole donnée, pp. 421-438.
[7] Op. cit., p. 492.

Louis Massignon, (1883-1962), d'après la photo d'Yvonne Chevalier figurant en frontispice de La Passion de Husayn Ibn Mansûr Hallâj, « Bibliothèque des idées », 4 volumes, Gallimard, 1975.

 

 

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Commentaires:

Commentaire de: Ben [Visiteur]
La lecture de votre contribution de ce matin m'a renvoyé à mon catéchèse, enfin plus exactement la dernière citation. On ne m'a jamais - évidemment (devrais-je dire malheureusement ?)- exposé l'omniscience divine en des termes aussi poétiques mais je me souviens de quelle terreur elle a pu se charger pour un enfant comme moi, me poussant à un agnosticisme souffreteux (bien que parfaitement raisonnable tant pour l'époque que du strict point de vue de la raison elle-même).
Finalement, Dieu a réussi son coup : son omniscience m'interdit l'athéisme ad vitam aeternam. Et autorise ma lecture de Massignon.

N.B. il manque un "t" à "prendre par"
Permalien Mercredi 11 janvier 2006 @ 10:23
Commentaire de: LKL [Visiteur]
Merci Dominique pour ce pudique portrait qui prend la mesure (toute musicale) des pas de l' Etranger qui arpente dans le silence du désert (ou des steppes).

Entre voeu et serment, sous les Nuages de Magellan, jusqu' à la pierre noire, mais belle, jusqu'au royaume caché du Roi Jean.
Permalien Mercredi 11 janvier 2006 @ 11:36
Commentaire de: Feuilly [Visiteur]
"l'émergence graduelle de son vœu secret à travers sa vie publique ; en agissant, loin de le souiller, elle le purifie"

Quelle belle phrase, qui renvoie à la question de savoir qui nous sommes vraiment: l'image que les autres ont de nous par nos actes ou bien la vérité que nous possédons en nous-mêmes et que nous sommes les seuls à connaître.
Permalien Mercredi 11 janvier 2006 @ 12:00

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