blog dominique autie

 

Vendredi 13 janvier 2006

06: 38

 

« D'Orient et d'Occident »

 

Jean Moncelon :
blanc
« Pour un Occidental, il ne peut y avoir d’initiation
à sa propre tradition spirituelle,
depuis longtemps inaccessible,
sans passer par une initiation à la spiritualité orientale. »

 

 

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Henry Corbin (1903-1978), René Guénon (1886-1951), Louis Massignon (1883-1962). D.R.

 

Entretien avec Jean Moncelon
pour faire suite à la présentation de son livre :
Louis Massignon, le « cheikh admirable »
.

Docteur ès lettres avec une thèse consacrée à Louis Massignon, spécialiste de Novalis,
Jean Moncelon a effectué une partie de sa carrière au Proche-Orient. Aujourd'hui, directeur d'un des principaux établissements d'enseignement technique et professionnel du Grand Toulouse, il donne des conférences sur l’Islam ancien et contemporain ainsi que des cours sur les traditions initiatiques orientales et occidentales à L'Institut catholique de Toulouse.
Il a fondé et anime le site D'Orient et d'Occident.

 

Dominique Autié : Poursuivre aujourd’hui un travail de pontonnier entre Orient et Occident revêt-il un sens nouveau par rapport à l’époque où Massignon a lui-même œuvré à cette tâche ? (Pour m’en tenir à une image symbolique, y a-t-il dans le dialogue Orient-Occident auquel vous contribuez un « après 11-Septembre », comme il y a eu un « après Hiroshima » pour la conscience universelle ?)

Jean Moncelon : Louis Massignon s’est tenu toute sa vie, selon ses propres termes, « au terrain de contact spirituel entre le christianisme et l’islam ». Or, rien n’a vraiment changé depuis la disparition de l’orientaliste, en 1962. Même si le christianisme et l’islam ont fort évolué, ce « terrain de contact spirituel » existe toujours entre les croyants des deux religions. Il en va de même pour sa pratique du « décentrement mental », qui consiste à comprendre l’Autre tel qu’il se comprend lui-même. Elle a conservé toute sa pertinence. On pourrait même dire qu’elle est d’autant plus indispensable de nos jours qu’elle est devenue de moins en moins fréquente, sans doute parce qu’on ne prend même plus la peine de chercher à comprendre l’Autre. On se satisfait de stéréotypes.

Ce qui a changé, en revanche, c’est le monde, ce monde moderne qui s’exerce au « choc des civilisations » du simple fait que certaines d’entre elles paraissent lui résister. Sous cet aspect, s’il est quelque chose aussi qui demeure, à côté de la position de Louis Massignon, c’est bien le point de vue de René Guénon opposant, dès 1924, l’Occident moderne et l’Orient traditionnel. Pas plus que René Guénon, Louis Massignon n’a tenté de les réconcilier – il jugeait durement lui aussi l’Occident moderne – mais il a travaillé inlassablement à faire en sorte que l’Occident chrétien et l’Orient musulman puissent s’enrichir mutuellement, que les croyants des deux religions puissent se rencontrer, et même que leurs cultures en viennent à s’interpénétrer Selon cette perspective, lancer des ponts de l’Occident vers l’Orient et de l’Orient vers l’Occident garde toujours le même sens.

Pourtant, de même que le monde s’est transformé, les conditions du « travail de pontonnier », selon votre belle expression, se sont modifiées.

L’Occident chrétien n’existe plus, l’Occident est moderne ou post-moderne. De son côté l’Orient musulman est resté musulman, mais se trouve désormais partagé entre la modernité occidentale et sa propre tradition. Encore faut-il préciser ce que l’on entend par tradition. Si l’on parle des modes de vie, de la pratique cultuelle, des manifestations de la culture, on assiste effectivement à une sorte de tension entre monde moderne et monde traditionnel. Cela est vrai dans les pays musulmans, y compris les plus laïcs, comme la Turquie, mais surtout en Europe. Cette tension est même typique de l’Islam en Europe. Quant à la Tradition, au sens spirituel du terme, elle est immuable.

Pour en venir à votre seconde question, ce n’est pas le « 11-Septembre » qui a transformé les conditions du dialogue entre l’Orient et l’Occident. Cet épisode marque seulement une étape supplémentaire d’un affrontement de l’Orient et de l’Occident tel que le monde occidental l’a entretenu et continue de l’entretenir pour des motifs économiques et géostratégiques, avant même la question du modèle occidental (démocratie, droits de l’homme, etc.). C’est le conflit typique entre la modernité et la tradition, qui donne raison à René Guénon.

Non. Le fait le plus remarquable qui coïncide avec le « 11-Septembre » et qui bouleverse les rapports Orient/Occident, c’est l’existence désormais d’un Islam européen. C’est aujourd’hui que le rôle de précurseur de Louis Massignon prend une dimension prophétique. Les occasions manquées d’un dialogue oriental-occidental ont débouché sur le conflit de grande envergure que nous connaissons actuellement entre l’Occident moderne et l’Orient traditionnel. Une dernière occasion se présente : celle qui naît de la rencontre obligée, si l’on peut dire, entre une Europe qui n’est certes plus chrétienne, qui demeure moderne, et un Islam qui n’est plus oriental, au sens géographique du terme, mais européen, et qui n’en prétend pas moins demeurer fidèle à sa tradition.

On mentionnera l’initiative récente de ces jeunes musulmans européens dont l’ambition est de « réunir le patrimoine intellectuel de l’Islam en Europe » (Collectif Muhammad Hamidullah). L’occasion est donnée ainsi, une nouvelle fois, d’œuvrer à la rencontre entre l’Orient et l’Occident, quelque 30 ou 40 ans après les premières tentatives de Louis Massignon, de Henry Corbin ou de Najdm oud-Dine Bammate.

L’islam européen apparaît même la dernière chance de l’Europe, sauf à se résigner à ce « choc des civilisations » qu’elle ne pourra soutenir seule. C’est pourquoi elle devrait surmonter sa peur instinctive, s’appliquer à connaître l’Autre et accepter de se décentrer. Il lui faudrait avoir l’humilité de penser qu’elle peut s’enrichir de cette rencontre. Il faudrait, enfin, qu’elle veuille bien comprendre que lui fait défaut ce qui fait la force de toute civilisation et lui donne sa justification : sa relation avec l’esprit, d’où l’on tire la spiritualité.

J’imagine qu’au nom de la rencontre Orient/Occident telle qu’elle s’offre à nous, Occidentaux, Louis Massignon penserait aujourd’hui que le dernier carré de croyants chrétiens fait fausse route, en s’appuyant sur la peur de l’islam, de l’Orient en général, du plus grand nombre, qui est au final la peur du spirituel dans leur vie.

 

D.A. : Pensez-vous qu’il subsiste, dans une partie de l’Orient, assez de cohérence entre tradition et modes de vie (envisagés sous les perspectives aussi bien politique qu’économique et culturelle) pour que, face à une crise majeure, pour ainsi dire vitale – catastrophe écologique, effondrement de l’économie mondialiste, pandémie non maîtrisable par la science occidentale…), un ou plusieurs modèles orientaux puissent constituer pour l’Occident un recours efficace ?

J.M. : S’il a provoqué lui-même cette crise majeure, l’Occident devrait pouvoir être son propre recours. Certes, tout dépendra de la nature d’une telle crise. S’il s’agit d’une catastrophe écologique, ou d’une pandémie à l’échelle de la planète, les conséquences seront dramatiques aussi bien pour l’Occident que pour l’Orient – et il n’est pas impossible d’ailleurs qu’une telle catastrophe écologique vienne de pays orientaux. On pense à la Chine. Pour ce qui est d’un effondrement de l’économie mondialiste, il entraînera la faillite des économies locales aussi bien en Occident qu’en Orient. Les pays orientaux se trouveront les plus démunis, dès lors qu’ils se sont engagés, contre leur propre tradition [1], dans une voie qu’ils ne maîtrisent que de manière superficielle, malgré les apparences, spécialement en Asie du Sud-Est. De sorte que l’alternative se poserait de la manière suivante :

Ou bien ces apparences n’ont été que transitoires, comme le pensait René Guénon en 1948, et alors l’Orient traditionnel sera en mesure de constituer un recours pour l’Occident, ou bien, depuis 1948, elles se sont inscrites plus profondément qu’on l’imagine : ce qui ruinerait alors toutes chances pour l’Orient de revenir à ses propres modèles traditionnels et, par conséquent, d’être en mesure de les proposer à l’Occident. La Tradition elle-même n’est pas en cause. Il s’agit bien de modèles qui sont des modèles traditionnels et, de ce point de vue, strictement opposés au modèle occidental, à la mentalité moderne.

La question reviendrait à s’interroger sur ces modèles, sur la manière dont ils ont évolué depuis 1948. Autrement dit, est-ce dans le monde arabo-musulman ou en Extrême-Orient qu’ils se sont conservés ? D’une part, comme la Tradition elle-même, repliée et hors d’atteinte des influences du monde moderne, ils se sont maintenus de manière souterraine en Extrême-Orient, et d’autre part, ils sont étroitement liés, dans le monde arabo-musulman, à la dimension eschatologique de l’Islam. C’est, en fait, la seule certitude. Ce n’est pas sans raison qu’Eric Geoffroy, par exemple, évoquait dernièrement « l’attente messianique (en clair, celle de la venue du Mahdi) qui se propage de plus en plus en milieu musulman », « sa longue maturation dans les cercles soufis avant sa divulgation récente chez les autres musulmans [2] ». Pour répondre précisément à votre question, si des circonstances « apocalyptiques » se présentaient, ces modèles pour l’Europe sembleraient pouvoir venir de l’Orient musulman.

Par ailleurs, comme ils ne seraient pas immédiatement transposables, il faudrait considérer que ce serait à la faveur de leur proximité en Occident même que ce dernier parviendrait, en cas de catastrophe mondiale, à renouer avec sa propre tradition, qui deviendrait alors une tradition d’Orient et d’Occident. On en revient ici à l’importance d’un véritable dialogue entre Orient et Occident, entre christianisme et islam, aussi, au sens où Louis Massignon l’entendait, mais cette fois, entre l’Occident chrétien et l’Islam européen. Alors l’existence même de cet Islam européen qui semble si inquiétante pour nombre de nos concitoyens en France, et en Europe, apparaîtrait-elle comme providentielle.

Mais, ici, nous parlons bien sûr des conditions qui seraient celles de la fin d’un monde – et ce monde serait justement le monde moderne ou post-moderne, le monde occidental.

 

D.A. : Pour qui tente d’approcher au plus près la spiritualité de l’Orient, existe-t-il un passage obligé par ce que désigne, de façon générale, la notion d’initiation ?

J.M. : L’initiation suppose un maître et le rattachement à une tradition spirituelle.

On peut s’intéresser à la spiritualité orientale sans une initiation, au sens strict du terme. Il s’agira cependant d’une approche superficielle, qui est celle actuellement de beaucoup d’Occidentaux à la recherche d’une spiritualité qu’ils s’imaginent trouver en Orient, parce qu’ils n’ont plus confiance dans leur propre tradition spirituelle ou qu’ils l’ignorent simplement.

Il pourra s’agir d’une approche en sympathie, comme Goethe écrivant son Divan occidental-oriental, ou encore Nerval, dont le Voyage en Orient reste une œuvre exemplaire de cette manière d’approcher au plus près la spiritualité orientale. Mais elle supposait une initiation effective, que Nerval ne reçut pas, ou incomplètement, lors de son séjour au Liban, dans le djebel druze.

Pour ce qui est de l’initiation et de la spiritualité de l’Orient, nous avons tout de même la chance en France de pouvoir recourir au témoignage de trois hommes, à savoir Louis Massignon, le « dernier des orientalistes », Henry Corbin, le pèlerin venu d’Iran, et René Guénon, le témoin de la Tradition.

Du premier, nous connaissons les circonstances de son « initiation », en mai 1908, cette « Visitation de l’Étranger [3] » qui bouleversera son existence et qui le fera se tenir durant toute sa vie (avec Salmân Pâk) « au terrain de contact spirituel entre le christianisme et l’islam ». Henry Corbin, pour sa part, témoignera à maintes reprises de sa rencontre initiatique avec l’œuvre de Sohravardî. Quant à René Guénon, il sera « initié » à la Tradition par des maîtres extrême-orientaux, avant d’être rattaché à une organisation initiatique islamique (la tariqah shâdhilite).

D’un point de vue ésotérique, naturellement, seule l’initiation de René Guénon correspond à la définition que l’on devrait donner à ce mot. Il n’en reste pas moins que les exemples de Louis Massignon et de Henry Corbin (mais aussi de Marie-Madeleine Davy) montrent à l’évidence qu’on ne saurait approcher au plus près la spiritualité de l’Orient qu’en passant par une initiation, au sens large du terme. On pourra s’interroger ensuite sur la manière « régulière et habituelle » dont l’initiation est conférée ou se demander d’où vient que certains Occidentaux sont initiés, au sens large, qu’ils aient recherché ou non cette initiation, et pourquoi d’autres qui la désirent n’en trouvent pas l’occasion dans leur vie, ou pire se contentent d’une pseudo initiation. Mais c’est une autre question.

Quoi qu’il en soit, il faut ajouter, en mémoire de Henry Corbin, qu’en ce domaine de l’initiation, nous sommes à une époque où, pour un Occidental, il ne peut y avoir d’initiation à sa propre tradition spirituelle, depuis longtemps inaccessible, sans passer par une initiation à la spiritualité orientale. C’est ce qu’on pourrait appeler une initiation d’Orient et d’Occident.

 

 

[1] « Il ne faut pas oublier que tout ce qui est moderne, même en Orient, n’est en réalité rien d’autre que la marque d’un empiètement de la mentalité occidentale ; l’Orient véritable, le seul qui mérite vraiment ce nom, est et sera toujours l’orient traditionnel, quand bien même ses représentants en seraient réduits à n’être plus qu’une minorité, ce qui, encore aujourd’hui, est loin d’être le cas », René Guénon, Orient et Occident, Guy Trédaniel, 1999, p. 230.
[2] Eric « Younès » Geoffroy, « Retour du religieux », ou « retour du spirituel » ?, 9 février 2005, Oumma.com
[3] Louis Massignon, « Visitation de l’Étranger », Parole donnée, Le Seuil, 1983.

 

 

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Commentaires:

Commentaire de: PAF [Visiteur]
Je n'ai jamais compris comment un occidental pouvait se ressourcer dans l'islam.
Vous avez une piste ?

La Turquie laique je connais pas non plus.(le césaro-papisime un peu mieux)

Enfin le plus drôle reste toujours cette antinomie occident/matérialiste vs orient/spiritualiste.
Ce qui reste vrai c'est qu'on peut difficilement comprendre l'autre sans se comprendre soi-même.
Quant à la réalité du dialogue avec l'islam, je crois qu'il existe des peuples de confessions différentes vivant en "terre d'islam" peut-être faudrait-il s'inspirer de leurs expériences plutôt que des thèses de pauvres illuminés devisant sur ce dialogue tout en vivant confortablement leur identité non islamique en Occident.
Et je ne parle pas de leur conception du soufisme ( l'exception plutôt que la règle)

Permalien Mardi 17 janvier 2006 @ 21:27

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