blog dominique autie

 

Lundi 16 janvier 2006

06: 45

 

Louis Massignon
blanc
Parole donnée

 

le_caire

 

Troisième et (provisoirement ?) dernier volet de cet itinéraire inspiré par la figure et l'œuvre de Louis Massignon. Je remercie vivement Jean Moncelon d'avoir pris la peine de nous y guider. Je ne saurais trop suggérer la découverte et la fréquentation de son site, D'Orient et d'Occident, qu'il enrichit régulièrement. C'est lui qui a choisi les cinq passages extraits de textes ou d'articles de Louis Massignon qu'on lira ici, indicatifs des registres divers sur lesquels celui-ci a mené sa quête intérieure et conduit sa pensée. Ils sont tirés du volume Parole donnée. Il m'a semblé utile d'en évoquer le contenu par un intertitre, qui est de ma seule responsabilité. D.A.

La première édition de Parole donnée, parue en 1962 chez Julliard (dans la collection des « Lettres nouvelles » dirigée par Maurice Nadeau), était sous presse quand mourut Louis Massignon. Il avait approuvé l'agencement des textes retenus pour ce volume. Une deuxième édition au format de poche parut en 1970 dans la collection « 10 x 18 ». Les éditions du Seuil, enfin, ont réédité Parole donnée dans un format classique en 1983. C'est à cette édition, épuisée et non réimprimée à ce jour, que réfère la pagination indiquée pour les extraits que voici [1].

 

«

 

[Avec Lawrence d'Arabie]

Je passai toute la matinée avec Lawrence. La proclamation de la loi martiale devant la tour de David, par Allenby, dessaisissait la mission Sykes-Picot de toute action diplomatique dans la Ville sainte (convoitée pour Londres seul) ; Allenby menaça durement Picot de le faire arrêter s'il y contrevenait.

Lawrence resta près de moi, sa défaite était égale à la mienne, et même pire, et sa noblesse innée m'ouvrit alors son coeur ; chargé de faire croire au roi Hussein qu'on lui confierait la Ville sainte, Lawrence venait d'apprendre les tractations de Lord Balfour avec Lord Rothschild pour le Foyer juif. Son pays l'avait chargé de tromper son hôte, et Lawrence ressentait le sacrilège commis contre la parole donnée à un Arabe, comme je devais le ressentir à mon tour lors de Meïsseloun. Notre entrée dans la Ville sainte s'était faite sous le signe de la désécration. Lawrence était si choqué, qu'arrivant ensemble en retard au déjeuner organisé pour Allenby au Great High Quarter, près d'Aïn Karem (dans une école protestante visant la christianisation (sic) d'Israël : Allenby était plutôt antisioniste), et ayant une grande cour à traverser sous les yeux des officiers, je fis signe à Lawrence de rattacher sa patte d'épaule gauche : « Pensez-vous que j'aie pour ces gens la moindre considération ? » dit-il; et il fit, à ce moment-là, le geste d'ouvrir son pantalon pour uriner face à l'état-major ; c'était, sur un mode mineur, le geste de Sir Thomas More à la Tour de Londres ; mais sans sa gaieté.
Revenue le soir même à Gharbiyé, la mission diplomatique rentra le 14 s'installer à Jérusalem, tandis que Lawrence retournait auprès de Fayçal.

« L’entrée à Jérusalem avec Lawrence en 1917 » [1960],
Parole donnée, pp. 289-290.

 

[Mourir brûlé]

Il y a une libération de la tentation synéisaktiste [2] dans les larmes, lorsque la « continence du regard » les a préparées.

Car, aimer Dieu, et Il peut nous y obliger, à travers une créature, c'est si dur. Le curé d'Ars pleurait, à la place du pénitent confessé, ses larmes, en substitué. Aimer absolument cet être, ce n'est pas seulement désirer ce que Dieu a fixé effectivement qu'il deviendrait, et entrevoir qu'il le deviendra (sans se soucier du « quand », ni du « comment »), c'est réaliser, dès maintenant, livré à Dieu, à sa place, sans réserve, ce qui lui manque, et manquera peut-être toujours pour être un Saint, pour compléter l'unanimité ecclésiale : dans le mystère des Larmes de l'Immaculée Conception. Ces Larmes de l'intercession, pourtant toutes puissantes, ne la leur obtiendront-elles pas, au delà de l'éternité convenable ? Qui peut, ici-bas, dépasser ces Larmes, leur Voile solennel d'intercession ? L'Immaculée pleure, parce qu'elle sait, pour ceux qui ne savent pas, que la mort est le chaste secret de l'amour des Saints. Mutanabbî, le plus grand poète arabe, le disait : « Je me demande avec étonnement, comment celui-là saurait mourir, qui ne désire point ». Le mystique doit traverser la continence, sans s'y arrêter, afin de mourir brûlé.

« Mystique et continence en Islam » [1951],
Parole donnée, p. 280.

 

[La beauté qui rend jaloux les Anges]

L'Étranger qui m'a pris tel quel, au jour de Sa colère, inerte dans Sa main comme le gecko des sables, a bouleversé, petit à petit, tous mes réflexes acquis, toutes mes précautions, et mon respect humain. Par un renversement des valeurs, Il a transmué ma tranquillité relative de possédant en misère de pauvresse. Par un retournement « finaliste » des effets vers les causes, des intersignes vers les archétypes, tel que la plupart des hommes ne le réalisent qu'en mourant. Et cela m'est une excuse si je ne propose plus, ici, de chercher dans les biographies des mystiques un vocabulaire technique d'ersatz pour « entrer en présence » de Celui qu'aucun Nom a priori n'ose évoquer, ni « Toi », ni « Moi », ni « Lui », ni « Nous », et si je transcris simplement un cri, imparfait, certes, mais poignant, de Rûmî (quatrain n° 143), où le Désir divin, essentiel, insatiable et transfigurant, jaillit du tréfonds de notre adoration silencieuse et nue, la nuit.

« Celui-là, dont la beauté rendit jaloux les Anges, est venu au petit jour, et Il a regardé dans mon coeur ;
Il pleurait, et je pleurai jusqu'à la venue de l'aube, puis Il m'a demandé : “De nous deux, dis, qui est l'amant ?” ».

« Visitation de l’Étranger » [1955],
Parole donnée, p. 283.

 

[L'Épée terrible de l'Espérance]

Après tout, le seul Miracle auquel l'humanité aspire, c'est l'Ewigweibliches comme Goethe l'avait entrevu, mais dans le sens d'une Inviolable Virginité nous faisant naître à la Vie. C'est le plus ancien Miracle dans l'ordre de sa prédestination, et le plus récent dans l'ordre de sa révélation ; la Promotion Finale de la Femme, la Première « conception », sans tache, de ce sexe faible nous enlevant en haut, nous incendiant, à la fin, comme le Miroir caché d'Amaterasu-Omikami, au Feu du Buisson Ardent.

Offrande à l’amitié japonaise, ma nuit de pèlerin à Isé (précédant mon jour de jeûne mensuel pour la Justice) se trouva vécue et presque dansée liturgiquement, avec l’Épée terrible de l’Espérance, – par la solitude antique de ma pensée, submergée de timidité, comme celle de la Shirabyôshi, dans le récit de Lafcadio Hearn [3].

« Méditations d’un passant aux bois sacrés d’Isé » [1960],
Parole donnée, p. 420.

 

[Les Sept Dormants]

À l'orient du Caire, la falaise du Muqattam domine le grand cimetière du Qarâfa, de la coupole de l'Imâm Shâfi'î au Vieux Caire (Babylone d'Égypte), faisant face, par-delà le Nil, au désert des Pyramides, de Gîzé à Saqqarah (Memphis). Au flanc du Muqattam, s'ouvre la caverne du Maghawrî ; et là, au fronton de la mosquée sont inscrits les Versets (XVIII, v. 8-12) du Coran sur les Sept Dormants d'Éphèse, Ahl al-Kahf. C'est donc sous le signe de cette résurrection anticipée, pour quelques heures seulement de VII martyrs chrétiens, que se présente pour nous la visite de la Cité des Morts au Caire.(…)

Pour les Musulmans, les Ahl al-Kahf sont les annonciateurs mystérieux de la Résurrection des corps, au Dernier Jour ; et le Qarâfa est probablement le plus significatif de tous les cimetières en terre d'Islam : celui où les hommes, et surtout les femmes, ont évoqué avec le plus de foi, la mémoire de leurs morts, surtout la nuit du jeudi au vendredi (leïlet al-jum'a), surtout au clair de lune : la lune « soleil des morts », dont les phases suggèrent la résurrection pour les plus anciennes tribus Dinkas et Boschimanes.

»
« La Cité des Morts au Caire » [1958],
Parole donnée, p. 375.

 

 

[1] On trouve chez les bouquinistes en ligne de rares exemplaires de l'édition de poche (à des prix exorbitants si l'on songe à l'état de conservation d'un livre de poche datant de plus de trente-cinq ans…), d'encore plus rares exemplaires de l'édition du Seuil. La première édition, sauf bonne fortune dans les rayons d'un bouquiniste ou sur une table d'un marché aux livres, semble bel et bien « introuvable ».
[2] Pratique ascétique consistant à multiplier les occasions de désir charnel afin de s'entraîner à ne pas succomber à la tentation (note D.A.).
[3] Glimpses of Unfamiliar Japan, 1903, pp. 525-552. [Ce récit ne semble pas avoir été repris dans sa traduction française partielle : Le Japon inconnu (Esquisses psychologiques), traduit de l'anglais par Mme Léon Raynal, Albin Michel, s.d. (années 1920) ; d'où, sans doute, la référence de Louis Massignon à l'édition originale anglaise. D.A.]

La Cité des Morts, Le Caire,
d'après une gravure de Pascal Coste, du début du XXe siècle.

 

 

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