Célébrations

Heureux les myopes, car ils verront Dieu flou.
Il manque aux défauts de vision des créateurs – sauf erreur ou omission de ma part – l'équivalent du livre magistral que le Pr François-Bernard Michel a consacré aux difficultés respiratoires des écrivains [1]. J'ai pu remarquer combien les biographes sont avares d'indications sur la maladie en général et le symptôme respiratoire de l'auteur en particulier. L'absence d'informations fiables l'explique parfois. La discrétion de l'auteur et/ou du biographe me paraît aussi souvent en cause. Évoquer la santé des autres relève d'une démarche considérée comme indécente. Spécialement en matière de tuberculose, maladie vécue comme « honteuse ». […] Ce mutisme est également significatif d'un état d'esprit, plus ou moins conscient, qui consiste à considérer que l'état de santé de l'auteur est sans relation avec son écriture [2]. Quand il parle ici de l'écriture, François-Bernard Michel entend rythmes, phases, périodes, crises – il envisage de façon saisissante, tout au long de son livre, la dimension organique de la langue.
Comment défendre que myopie, hypermétropie, astigmatisme, presbytie n'auraient aucun effet sur l'imaginaire de celle ou de celui qui en souffre ? Avant de se gausser des écrits sur l'art d'André Malraux, avisons-nous qu'il s'agit peut-être d'un cas de myopie complaisante, élevée par l'auteur des Voix du Silence au rang d'une méthode (il existe en effet de très rares photographies de l'homme public chaussé de lunettes à monture épaisse d'écaille [3]).
[Carnet – 1981.] J'ai enfin trouvé pourquoi les femmes myopes me troublent tant.
Une femme myope se remarque à la condition qu'elle ne porte pas de lunettes.
Or, de nos jours, nombre de femmes myopes optent pour les lentilles.
Il est par ailleurs vérifié qu'une femme qui porte des lunettes retire celles-ci pour faire l'amour.
D'où il appert qu'une femme sans lunettes, dont la myopie a modelé le regard, équivaut à une femme non pas nue, mais déshabillée.
(Par moi, cela va de soi).
Descartes : Lorsque j'étais enfant, j'aimais une fille de mon âge, qui était un peu louche ; au moyen de quoi, l'impression qui se faisait par la vue en mon cerveau, quand je regardais ses yeux égarés, se joignait tellement à celle qui s'y faisait aussi pour émouvoir en moi la passion de l'amour, que longtemps après, en voyant des personnes louches, je me sentais plus enclin à les aimer qu'à en aimer d'autres, pour cela seul qu'elles avaient ce défaut ; et je ne savais pas néanmoins que ce fût pour cela [4]. Isolé, ce petit passage, avec sa ponctuation d'époque, nous rendrait aimable l'auteur du Discours de la méthode.
Mais il poursuit : Au contraire, depuis que j'y ai fait réflexion, et que j'ai reconnu que c'était un défaut, je n'en ai plus été ému. En fait, Descartes répondait à son correspondant qui lui demandait quelles sont les causes qui nous incitent souvent à aimer une personne plutôt qu'une autre, avant que nous en connaissions le mérite. Et notre René, cartésien en diable, y va de son explication binaire : J'en remarque deux, qui sont, l'une dans l'esprit, et l'autre dans le corps. […] Je parlerai seulement de celle du corps. Elle consiste dans la disposition des parties de notre cerveau, soit que cette disposition ait été mise en lui par les objets des sens, soit par quelque autre cause. Car les objets qui touchent nos sens meuvent par l'entremise des nerfs quelques parties de notre cerveau et y font comme certains plis, qui se défont lorsque l'objet cesse d'agir ; mais la partie où ils ont été faits demeure par après disposée à être pliée derechef en la même façon par un autre objet qui ressemble en quelque chose au précédent, encore qu'il ne lui ressemble pas en tout. Et c'est ici que prend place, à titre d'exemple, la confidence de son penchant pour certaine coquetterie dans le regard des femmes. Aimer les myopes n'est donc qu'un faux pli sur la manche ou au col du cerveau. D'où la conclusion péremptoire qu'il énonce au bon Chanut – ambassadeur de France à Stockholm, qui attira le philosophe en Suède et l'y entoura de toute son attention jusqu'à sa mort : Et bien que ce soit plus ordinairement une perfection qu'un défaut, qui nous attire ainsi à l'amour ; toutefois, à cause que ce peut être quelquefois un défaut, comme en l'exemple que j'ai apporté, un homme sage ne se doit pas laisser entièrement aller à cette passion, avant que d'avoir considéré le mérite de la personne pour laquelle nous nous sentons émus. […] Lorsque ces inclinations secrètes ont leur cause en l'esprit, et non dans le corps, je crois qu'elles doivent toujours être suivies.
René était un âne bâté.
Myope : Véronique Sanson.
[Le monde est doux dehors / Doux doux doux dehors / Et fou dedans / Fugitif et lent / Flou d’abord / Doux doux doux dehors / Fou de sang [5]]
Elle vous semble enfermée en elle-même, ou derrière un voile qui la retranche. Ne vous y trompez pas, il n'y a pas plus communicatif que la myopie, qui rend myope celui qui regarde une ou un myope. Toute dureté de ses traits ne tarde pas à s'estomper, une douceur discrètement vertigineuse nimbe ce visage qui vous avait d'abord paru quelconque, et bientôt ce sont les bruits ambiants qui s'amortissent, comme par temps de neige. Vous quittez son regard un instant pour reprendre la mesure du décor. Vous voilà myope.

*
[1] François-Bernard Michel, Le Souffle coupé – Respirer et écrire, Gallimard, 1984. L'auteur est professeur de clinique des maladies respiratoires à la faculté de médecine de Montpellier.
[2] Op. cit., p. 23.
[3] J'ai consulté l'Album Malraux, « Bibliothèque de la Pléiade » (Gallimard, 1986) et j'ai trouvé en tout et pour tout, sur plus de cinq cents documents le représentant pour la plupart, les seuls clichés que voici où il porte des lunettes correctives (mention du numéro) : 371 et 372 (en août 1960, au Congo-Brazzaville, prononçant un discours pour les fêtes de l'Indépendance, puis au Gabon, deux jours plus tard, en train de signer le transfert des compétences de la France au Gabon), 417 et 419 (observant une statue, puis penché sur une vitrine du musée du Caire, en 1966), 429 (écoutant une conférence de presse du général de Gaulle, le 14 janvier 1963), 431 et 457 (à la tribune lors de meetings gaullistes en 1965 et 1969), 499 (portrait rapproché, non circonstancié, en 1974). D'autre part, l'ouvrage très illustré de Guy Suarès, Malraux, celui qui vient, (éditions Stock, 1993), reproduit en vignette une série de portraits pris lors de l'entretien avec l'auteur à Verrières-le-Buisson le 10 juin 1973 (pp. 34 sq.) : Malraux est chez lui et ne semble pas consulter quelque document que ce soit, ce qui justifierait le soupçon exclusif d'hypermétropie, non de myopie.
[4] Lettre à Hector-Pierre Chanut, La Haye, 6 juin 1647, in Œuvres et Lettres, édition André Bridoux, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1953, p. 1277.
[5] Doux dehors, fou dedans, paroles et musique Véronique Sanson, album Laisse-la vivre, WEA 242 159, 1981.
Jan van Eyck, La Vierge au chanoine van der Paele, 1436 (détail), Groeningemuseum, Bruges.


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Dominique Autié
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