blog dominique autie

 

Mardi 31 janvier 2006

05: 34

 

Projet d'une « librairie d'écrivains »

 

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Je suis saisi d'un projet, que l'on me propose de rejoindre : la création, par le biais d'une association, d'une petite librairie d'écrivains à Paris. Ne sachant quel niveau de confidentialité les initiateurs de l'entreprise souhaitent, pour l'heure, se ménager, je me bornerai à préciser que celle-ci est conçue par un écrivain de solide notoriété, qui n'a plus à faire ses preuves, et par un libraire, auteur lui-même, dont j'ai éprouvé le professionnalisme.

C'est de ce dernier que j'ai reçu, par la poste, un bref exposé du projet, qui rejoint mon intime conviction : le livre doit réinventer ses réseaux, ses modes de diffusion, ses lieux, faire flèche de tous supports – à commencer par la Toile – pour parvenir à ses lecteurs. Parmi les lieux du livre, deux ont valeur de sanctuaires : la librairie, le cabinet de lecture (terme que je préfère à bibliothèque, afin d'écarter toute confusion avec la bibliothèque de prêt [1]). Reconstruire les sanctuaires, on ne compte pas les peuples qui ont inlassablement passé une grande partie de leur histoire à ce labeur, après chaque déferlante de Huns, de Turcs ou de jésuites. L'épreuve est loin d'être inédite, montrons un peu d'humilité. Il n'en reste pas moins que créer une librairie, plus que jamais, peut être un acte fondateur, à haute portée politique.

Mais ça n'a pas tardé : j'ai reçu peu après, par courrier électronique, le même texte – qui, de toute évidence, commence à tourner, comme ces chaînes perpétuelles d'autrefois (adressez six cartes postales aux six adresses que voici, vous recevrez bientôt des milliers de cartes des quatre coins du monde [variante, jadis : envoyez un franc aux six personnes dont les noms suivent, etc.]. Authentique palimpseste, cet e-mail, réponse à la réponse d'un courrier rebasculé vingt fois, comprenait plusieurs strates de commentaires, dont celui-ci : Inutile de te préciser que j'adhère de tout coeur à un tel projet. Si nous ne créons pas des lieux et des structures de résistance, l'hydre bouffera la littérature et la recrachera en crottes formatées. Pour cette librairie, il me semble qu'on pourrait prétendre à des aides diverses, pratique de la Maison des Écrivains entre autres et financière d'instances diverses [sic]. Car compter seulement sur les sous des auteurs qui bien souvent gagnent si peu, voire rien, me semble inconvenant. Et je crois que la plupart ne pourront donner qu'une cotisation de principe comme à une sorte de syndicat. Cela pose la question du statut de cette librairie projetée : coopérative ? SARL ?

Je répugne à l'explication de texte, chacun fera son marché devant ce court étalage. Je me suis contenté de souligner qu'il me semble, concernant les « aides », que l’expérience a amplement prouvé qu’on ne remédie pas au bacille de la peste en inoculant celui du choléra. J'ai encore fait état de ma perplexité à l’idée de lieux et de structures de résistance subventionnés par l’État.

Dans les années 1960, l'écrivain Marcel Béalu ouvrit dans une ancienne boucherie une librairie, à l'enseigne du Pont traversé, au 62 de la rue de Vaugirard [2]. L'auteur de L'Araignée d'eau y tenait un fonds vivant d'auteurs qui, à cette époque déjà, souffraient de n'avoir pas les faveurs assurées de la presse et des tables des nouveautés – dont la pratique n'a pas attendu les grands regroupements capitalistes du secteur. On y trouvait, sur un même rayon, des titres récemment édités mais aussi des ouvrages épuisés, des éditions à court tirage, des livres d'artiste. Je ne sache pas que Marcel Béalu ait eu pour premier geste de tendre la sébile à un ministère de la Culture encore naissant. L'entreprise fut viable : Marcel Béalu est mort en 1993, Le Pont traversé figure toujours, à la même adresse, sur les portails électroniques de la librairie ancienne et moderne : Marie-Josée Béalu semble bien en être toujours la propriétaire.

Il faudra aux fondateurs d'aujourd'hui beaucoup de rigueur pour se prémunir, en dextre et sénestre, tant des assistés de la création que de leurs pourvoyeurs de subventions. Il faut, pour que ce genre d'entreprise ne sombre pas dans le misérabilisme arrogant du musée d'arts et traditions populaires, la tessiture d'un ou de plusieurs hommes d'exception. Il existe de beaux exemples de réussite quand un projet nécessaire, animé par des professionnels compétents, suscite un intérêt autre qu'électoraliste auprès des collectivités locales et de l'État : il n'est qu'à songer à la fondation, en 1988 à Paris, puis à l'installation de l'Imec (Institut Mémoires de l'édition contemporaine) dans l'abbaye d'Ardenne, grâce au soutien du ministère de la Culture et du conseil régional de Basse-Normandie.

Je reste toutefois persuadé qu'un tel projet gagnera à ne pas perdre son âme, que lui insuffle pour l'heure un écrivain singulier – qui pourrait parfaitement se satisfaire du sort que lui réserve, de longue date, une solide et vaste communauté de lecteurs et que les éditeurs, à ce jour, n'ont pas trop malmené. Une passion généreuse traverse le texte que j'ai sous les yeux, qu'il a rédigé pour battre notre rappel. Il faut que cette passion trouve à s'ajointer avec l'attente des lecteurs (et c'est d'abord affaire de technique et de gestion), et non se lester au premier pas franchi de la cohorte bancroche des créateurs aigris, à qui les complaisances du temps fournissent de trop faciles raisons de ne pas assumer la confidentialité de leur œuvre.

 

 

La Lucarne des écrivains
Un projet désormais public et ouvert

Cette chronique était rédigée depuis le début du mois de janvier. Ce n'est que la veille, à savoir lundi, que j'ai prévenu de sa mise en ligne Armel Louis, libraire et lexicographe, qui est la cheville ouvrière de l'entreprise. C'est Claude Duneton qui préside aux destinées de ce beau projet. Le bulletin de souscription circule. Il est disponible sur demande auprès du trésorier de l'association, Jacques Cassabois, sur simple courrier électronique.

Armel Louis a accepté le principe d'un entretien avec les fondateurs de La Lucarne des Écrivains, parmi lesquels il compte, pour paraître ici même dans quelque temps.

Je précise (Armel Louis ayant lui-même pu s'y tromper, j'accepte l'idée de n'avoir pas assez clairement désigné les cibles de mes critiques) que mon engagement dans ce projet est sans autre réserve que celles exprimées dans mon texte. Je me ferai un heureux devoir de diffuser, aussi régulièrement qu'il sera nécessaire, toute information susceptible d'en favoriser le succès. La qualité professionnelle et humaine des protagonistes vaut, à mes yeux, toutes les cautions officielles – que ces derniers n'ont pas attendues pour se mettre à l'œuvre.

D.A., mercredi 1er février 2006, 20 h 30.

 

 

 

[1] Nulle polémique de ma part. Je compte parmi les cabinets de lecture les grandes salles de travail des bibliothèques documentaires, publiques et privée. Quant aux établissements aujourd'hui dédiés à la lecture publique, outre qu'il ne sauraient suggérer le moins du monde le rapprochement avec un sanctuaire, quel qu'il soit, leur conception, leur gestion et les objectifs qui leur sont assignés contribuent à formater le public commis, pour quelque temps encore, à rentabiliser l'activité et la production des groupes industriels et financiers tenant les rênes du secteur – édition et circuits de distribution du livre.
[2] À ne pas confondre avec la librairie La Boucherie, rue Monge, qui n'est que concept de façade.

Vitrail des bouchers, collégiale de Semur-en-Auxois.

 

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Chausse trappe par Agnès Boulloche.

Commentaires:

Commentaire de: Feuilly [Visiteur]
Pensons à la "librairie" de Montaigne, cette tour du château où il écrivit "Les Essais"

"la figure en est ronde", "c'est là mon siège", je vois "d'une veue tous mes livres, rangés à cinq degrés"; et cet espace "où être à soi, où se faire particulièrement la cour", "j'essaye à m'en rendre la domination pure".




Permalien Mardi 31 janvier 2006 @ 12:54
Commentaire de: Tlôn [Visiteur] · http://ruinescirculaires.free.fr
Qu'appelle-t-on (qu'appelait-on ?) exactement Cabinet de Lecture. Il y en a-t-il encore ? Les livres sont-il prêtés moyennant finance. Un tel système peut-il être viable ?
Merci
Permalien Mardi 31 janvier 2006 @ 16:10
Commentaire de: Robert Marchenoir [Visiteur]
Très intéressant projet. D'accord avec vous sur la question des subventions. Le jour où vous voudrez diffuser davantage d'informations à ce sujet, je serai preneur.
Permalien Mardi 31 janvier 2006 @ 16:31
Commentaire de: Jacques Layani [Visiteur]
Tlôn :

J'ai travaillé autrefois dans une librairie familiale qui tenait dans un coin du magasin ce qu'on appelait "cabinet de lecture", voire "bibliothèque". Des personnes venaient échanger des livres, moyennant quelques sous à chaque fois. La "bibliothèque" était tenue par une dame un peu âgée au beau chignon tiré, qui disait toujours : "Il faut aider les jeunes. Quand on sait ce qui les attend..." Elle couvrait les livres de papier kraft, recollait à la colle plastique (colle blanche de reliure) les coiffes et les dos abîmés. Le "cabinet de lecture " était essentiellement alimenté en nouveautés par les "13-12", c'est-à-dire le treizième exemplaire offert par l'éditeur au libraire, lorsqu'il en commande douze de façon ferme. On y mettait aussi les livres tellement défraîchis qu'ils devenaient vraiment invendables. Les clientes (je ne crois pas avoir vu d'hommes) étaient de vieilles dames qui venaient emprunter des romans d'amour. Si si, je ne fais pas de caricature, c'était exactement comme ça. Et ce n'était pas au XIXe siècle, mais en 1973 et 1974. Cela ne se pasait pas dans un trou, mais à Marseille.
Permalien Mardi 31 janvier 2006 @ 17:04
Commentaire de: Sébastien [Visiteur]
Cet écrivain, tel que vous le décrivez, me fait penser à Pascal Quignard. Mais respectons son anonymat.

J’adhère à votre projet de reconstruire des sanctuaires. Les bibliothèques de prêt, trop bruyantes généralement, sans parler des objectifs auxquels elles sont soumises, n’ont effectivement rien de sacré mais appartiennent au monde profane.

Merci pour votre commentaire, Jacques.
Permalien Mercredi 1 février 2006 @ 10:09

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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