blog dominique autie

 

Vendredi 3 février 2006

05: 48

Statuaire

 

II
blanc
Vierges romanes

 

(Nocturne)

 

vierge_romane

 

Zoom

 

Je poursuis, émerveillé.

Le volume est de plus petit format, moins lourd. Je le guignais depuis longtemps. Mais la presse hélio de l'Atelier monastique du Cœur-Meurtry, à La Pierre-qui-Vire, s'est tue. Bientôt, ce livre – comme l'ensemble de la collection « Zodiaque » à laquelle il appartient, comme déjà les premiers volumes d'« Univers des Formes » auxquels mon père a collaboré (l'impression des hors-texte en couleur était confiée à Draeger) – se monnaieront à des prix un peu fous [1]. J'ai acquis celui-ci, le même jour que l'album d'Angkor, chez Fabrice De San Mateo, libraire à l'enseigne des Feuillets libres, rue des Lois. Comme s'il me fallait soudain revenir à nos sources, à nos origines, j'ai songé à lui, j'avais découvert peu avant qu'Armel Guerne avait traduit les hymnes grecques et latines qui accompagnent les clichés – je parcourais les tranches, la tête inclinée, cherchant mes mots pour lui demander si par hasard… quand j'ai reconnu la typographie du Zodiaque, quand j'ai lu Vierges romanes.

Le volume à peine ouvert, je l'ai vue : saisie par l'objectif de trois quarts en arrière – et ce cadrage, d'une audace étonnante, qui ne retient que le galbe de l'épaule sous le plissé de la tunique, le doux arc-boutant de cette chapelle humaine dédicacée à l'Enfant.

De l'étable à la Croix, le Christ emprunte toutes les postures du corps humain, à l'œuvre et aux prises : une succession d'arrêts sur image. La statuaire chrétienne semble n'avoir survécu à l'Ancien Régime que pour ankyloser les héros de La Légende dorée dans le plâtre peinturluré des ateliers sulpiciens. Le martyrologe nous parvient guindé dans une pose frontale, la même que celle des écoliers sur les photographies de classe. Il en va tout autrement de la Vierge, comme si les artistes occidentaux, à toutes les époques, avaient gardé mémoire de la grande Déesse-Mère, fût-ce pour mieux tourner le dos à cette matrice universelle.

Ici, ce sont le photographe et l'éditeur qui déportent mon regard. Je suis frappé par tant de rigueur : la perspective de la Visitation est biaise, son champ scalène.

Au plus noir de la nuit, elle est tirée de son sommeil. Cela est sans rapport avec avec le cauchemar ni, lorsque adolescente elle souffrait d'apnée, avec ces état nauséeux dont elle avait appris à se dégager – aux confins du coma, lui semblait-il – par un effort massif pour rappeler la conscience à l'éveil. Ce n'est pas non plus d'ordre accidentel, un bruit capté par le dispositif d'alarme du sommeil : saisi, le souffle court, on parvient cependant à identifier l'origine concrète de l'alerte, une fenêtre mal fermée, un rixe de chats dans la cour de l'immeuble, la dilatation du bois de charpente dans les anciennes bâtisse, à l'arrière-saison, qui craque comme les articulations du corps.
Depuis quelque temps, elle se surprend les yeux grands ouverts, dans le silence et l'obscurité. Quelqu'un (mais elle n'allume même plus pour se rassurer) la réveillerait avec les plus extrêmes ménagements, se glissant d'abord à son chevet en tapinois, sans prendre appui sur le bord du lit pour éviter toute brusquerie ; puis, après avoir plusieurs fois murmuré son nom, psalmodié une phrase douce près de ses lèvres – Il fait un beau soleil, dehors ; il va être 8 heures…, le lait chauffe pour ton chocolat – lui effleurerait les cheveux. Qui ? Selon les nuits, elle éprouve un vague bien-être, ce qu'elle s'imagine de la sollicitude maternelle penchée sur l'enfant qu'elle fut ou la tendresse chaste d'un homme interdit. Parfois, elle bute au contraire sur le vide de la nuit, sur la neutre indifférence de celle ou celui, elle n'aurait sur dire d'emblée, qui traverse l'antichambre de son sommeil, sans mobile, et la tire pour rien de son absence. Troublée, inquiète au point de devoir se lever, elle ne put, les premières fois, se recoucher qu'après avoir vidé la moitié du pot de fromage blanc, debout devant la paillasse de l'évier, dans la lumière froide de la cuisine. Son organisme prit aussitôt l'habitude de ses boulimies de laitages, de confitures, de miel. Pendant le mois que dura cette cure de substances essentielles, douceâtres et saturées de petite enfance, avant que la balance ne la convainque d'y renoncer, ce fut la faim, seule, qui scanda ses nuits. Puis, à intervalles irréguliers, elle fut de nouveau l'objet de telles visitations [2].

Seul un livre patiente ainsi, souffre que l'imaginaire ouvre d'autres livres en sa présence, appelle d'autres images, d'autres textes – jusqu'à oublier même, dans un premier temps, qu'on a été l'auteur de quelques-unes des lignes que le livre convoque. Marie seule sourit qu'on songe un instant à d'autres qu'elle. Quinconces de pensées, abyme d'images. Livre.

vierge_romane2

 

De trois quarts, encore, la Catalane photographiée par l'amour évident de Jean Dieuzaide [3].

D'elle, je ne guette d'abord que l'olive noire de la pupille. Tant de frêle sévérité, comment ne pas solliciter un regard !

 

Salut, Jardinière du Jardinier
des grâces ;
salut, Planteuse de Celui
qui implante la Vie.

(…)
Salut, Réfection des humains
(…)
Salut, Rayon du soleil spirituel ;
salut, jaillissement
de la Lumière sans couchant…

dit l'Hymne acathiste transcrite par Armel Guerne, « ainsi nommée parce qu'à la différence des autres elle se chante debout [4]».

 

Devant l'icône, me vient aux lèvres cette prière, murmurée jadis par un frère :
Les poitrines menues que les femmes, même les plus belles, abandonnent à la bouche tendue de leur amant, avec, toujours, la peur inavouée de décevoir, sont sacrées. Le temps glisse sur leur contour de neige et d'ombre. Par elles, les Dieux empêchent l'enfance de mourir [5].

 

 

Jusque dans ses apparitions, la Vierge est présente aux angles morts.

Tourner les pages : déplacer la lampe.

 

 

 

À suivre.

 

I – Femme khmère

 

[1] Le volume Afrique noire de Michel Leiris et Jacqueline Delange, l'un des premiers volumes de la collection « Univers des Formes » (Gallimard, 1967), complet de sa jaquette et en bon état ne se trouve pas à moins de 300 euros chez les libraires d'ancien. Les enchères sur eBay peuvent excéder sensiblement ce prix lorsqu'un exemplaire y est mis en vente.
[2] Dominique Autié, Blessures exquises, Belfond, 1994, pp. 40-41.
[3] Le cliché de Notre-Dame de Saint-Gervazy (cliché d'ouverture de cette chronique) est de Pierre Belzeaux.
[4] VI° siècle. Traduction Armel Guerne, pp. 8-32 du volume.
[5] Christian Laborde, L'Os de Dionysos, éditions Éché 1987, p. 91.

Notre-Dame de Saint-Gervazy, (Puy-de-Dôme, arrondissement d'Issoire). Statue en bois, hauteur 67 cm. Planche n° 38 de Vierges romanes, photographies de Pierre Belzeaux et Jean Dieuzaide, textes médiévaux traduits par Armel Guerne et Élisabeth de Solms, éditions Zodiaque, collection « Les Points cardinaux », Atelier monastique du Cœur-Meurtry de l'abbaye Sainte-Marie de La Pierre-qui-Vire, 1961.
En marge : Vierge à l'Enfant d'origine catalane, musée de Marès, Barcelone. Bois peint, hauteur 77 cm. Ibid., planche 32.

 

 

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Commentaires:

Commentaire de: Marc Briand [Visiteur] · http://catherine.briand.club.fr/index.html
Oui, cher Dominique, Zodiaque a démontré, sans entrer dans la querelle, que les icônoclastes se privaient de quelque chose d'essentiel. Ma collection- je ne les ai pas tous, loin de là- m'a donné l'envie de photographier ces vierges ou ces chapiteaux d'une période si humaine. Et la pratique conforte le bonheur de lire.
Pour ce qui est de la Vierge, ce n'est pas les copulations manquées que le dogme redoute- après tout des prophètes ont épousé des prostituées- mais l'image du plaisir extrême que trop peu d'hommes ont vu de leurs yeux.
La qualité de Zodiaque est irremplaçable; je vous recommande quand même "Figures Romanes" de Frank Horvath et Michel Pastoureau, au Seuil.
Permalien Vendredi 3 février 2006 @ 10:17
Commentaire de: Jehanne [Visiteur]
Caput capitis ?
Permalien Vendredi 3 février 2006 @ 14:03
Commentaire de: Robert Marchenoir [Visiteur]
Cette collection est effectivement magnifique.
Permalien Vendredi 3 février 2006 @ 15:01
Commentaire de: Emmanuel [Visiteur] · http://romanes.com/biblio/zodiaque_fr.html
Tempus fugit, les éditions sont maintenant devenues collections n'étant plus distribuées ni ré-éditées, l'art roman repasse de mode, ou y reste, s'il subsiste c'est parceque la pierre a résistée et qu'elle est dans chaque commune de France.
Permalien Mardi 4 juillet 2006 @ 11:01

Les commentaires sont fermés pour cet article.

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