blog dominique autie

 

Mardi 14 février 2006

05: 42

 

Danièle Sallenave
ou le corps du texte

 

sans_titre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Joseph Clemente

Sans Titre, 2003,
technique mixte
sur papier
marouflé sur bois,
20 x 13 cm.

 

 

 

 

 

« Cette froideur, cette sûreté impersonnelle, ôtent sans doute au jeu la part de risque dont ne peut se passer la véritable beauté. Mais j'en ressens un grand apaisement : comme si j'étais déchargé d'un poids de responsabilité, et devenu moi-même un grand instrument fidèle, sans passions et sans défaillances. (...)

Il y a quelque chose de somnambulique dans les réussites de l'art, à quoi le réveil de la conscience est néfaste. Et je rêve de connaître un état de cette sorte, où, débarrassée enfin de moi-même, je composerais une oeuvre unique, sans interruption ni calcul, une oeuvre comme une seule note modulée, éternelle comme le silence.
Où, impassible, halluciné, devenu moi-même rythme (quel artiste n'a rêvé d'avoir la froideur de la forme qu'il poursuit des coups de son ciseau dans le marbre ?) j'aurais enfin accès à ce qu'il ne m'est donné d'éprouver que dans les plus hauts moments de l'écoute ou de l'interprétation musicales : une plage de temps pur. »

Danièle Sallenave,
Les Portes de Gubbio,
P.O.L. Hachette, 1980, pp. 59-60.

 

 

Joseph Clemente, dont les premiers mérites sont de peindre et de graver subtilement un univers où les matières et les formes disent pour les mots, est l'un de ces fins lecteurs dont l'œil vous enrichit. Je lui devais de m'avoir tiré par la manche, un jour, pour m'indiquer quelques lignes de Léon-Paul Fargue, se doutant que j'en ferais mon miel ; voilà qu'il me dote, aujourd'hui, d'un trésor plus précieux encore, parce que plus singulier, plus accidentel, avec cette séquence des Portes de Gubbio de Danièle Sallenave.

De cet auteur, je ne connaissais que sa traduction du livre fou de Roberto Calasso, Le Fou impur [1] et, surtout, un très bel essai intitulé Le Don des Morts, qu'une amie m'avait convaincu de lire au moment de sa parution, m'indiquant la femme : tant sa méditation sur la littérature (sous-titre aussitôt suspect de son livre) – dérogeait aux pénibles pensums structuralistes dont nous ne nous sommes jamais tout à fait remis ; tant la chair de ce livre lui paraissait enviable. Elle me le fut et le resta.

Danièle Sallenave y ose ces lignes fort peu correctes, dont on imagine (pour ne pas dire qu'on souhaite, pour la clarté du propos) qu'elles lui valurent reproches et invectives de la part de pédagogues unanimistes :
Ce qui sépare les hommes le plus gravement, le plus radicalement, ce n'est pas l'argent, les places, la réussite, l'accomplissement social, ce n'est même pas la « culture », c'est la lecture : la présence ou l'absence de livres dans la vie quotidienne. Cette différence est plus profonde, et plus grave. Elle aggrave toutes les autres. […] C'est un manque qui divise les hommes, qui les oppose entre eux comme ne le fait nulle autre cause de rupture, ou de séparation. C'est lui qui fait de toute vie une « vie dépossédée », une vie « mutilée », par ce que c'est une vie sans pensée que la vie sans les livres [3].

Or, Joseph Clemente, plongé dans la lecture du roman qui fit connaître Danièle Sallenave en 1980 (elle eut un prix avec ce livre), voulut me faire partager sa trouvaille : ce « e » excédentaire dans un livre où l'auteur, tout au long, se dit homme traduisant le journal intime d'un autre homme, musicien. Dans la structure narrative ici choisie, tout je féminin est banni. Et voilà ce « e », au cœur d'un passage d'une belle densité – mais tout le livre semble ainsi magnifique, j'en ai entamé la lecture hier, parvenant presque au lieu de cet accroc.

L'histoire vraie de cette coquille est peut-être connue de quelques proches. Il faudrait vérifier que l'édition de poche l'a ou non perpétuée. J'y renonce, j'y répugne. Le plus plausible est qu'elle figurât dans le tapuscrit de Danièle Sallenave (à l'époque, l'ordinateur personnel n'existait pas), que l'auteur l'y ait introduite fortuitement ou qu'elle voulût en griffer son texte, presque secrètement – se réjouissant alors que les correcteurs de la maison d'édition ne la remarquent pas ; que dans ce passage, dans ce seul mot, sa présence pour ainsi dire charnelle – ils corrigeaient les épreuves d'un livre écrit par une femme – les aveuglent sur ce faux pas, ou cette revendication.

Est-il, en effet, motif plus profond à l'écriture d'une fiction que, précisément, de se débarrasser de soi-même ?

Quoi qu'il en soit, je dispose désormais, grâce à vous cher Joseph, de l'indice le plus émouvant à l'appui de ma conviction, souvent dite ici, que la langue est organique.

 

 

[1] Roberto Calasso, Le Fou impur, traduit de l'italien par Danièle Sallenave, Presses universitaires de France, 1976 ; réédité dans la collection « L'Imaginaire », Gallimard, 2000.
[2] Danièle Sallenave, Le Don des Morts – Sur la littérature, Gallimard, 1991.
[3] Op. cit., pp. 41-42.

 

livre_index
CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
Retrouvez une chronique ancienne
Naviguez par thèmes…

blanc
Cliquez ici

Commentaires:

Commentaire de: Tlön [Visiteur]
Il ne me semble pas fortuit que ce e se trouve justement là. Car se débarrasser de soi-même, le peut-on vraiment. Le e serait alors la marque de cette impossibilité.
Permalien Mardi 14 février 2006 @ 18:52
Commentaire de: Kaïkan [Visiteur] · http://amiraute.dyndns.org/dotclear/
C'est avec plaisir que je découvre ton blog...
Te voilà à présent passager au bord du Kaïkan
Je ne manquerai pas de revenir me frotter à ton univers...
Permalien Samedi 18 février 2006 @ 20:40

Les commentaires sont fermés pour cet article.

Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.

Dominique Autié
Dominique Autié
Dominique Autié

juillet 2017
Lun Mar Mer Jeu Ven Sam Dim
<<  <   >  >>
          1 2
3 4 5 6 7 8 9
10 11 12 13 14 15 16
17 18 19 20 21 22 23
24 25 26 27 28 29 30
31
filet_dadada
filet_blanc_blog

LE PORTAIL intexte.net

Le blog de Dominique Autié
est développé sur le portail

intexte.net

logo_intexte
www.intexte.net

Agence d'édition
en ligne et hors ligne
de contenus pertinents.


*

Les éditions n&b
ont choisi le portail intexte.net
pour y développer leur site :

logo_nb
http://editions-nb.intexte.net



filet_blanc_blog


cadratin_dadada




Rechercher


Syndiquez ce blog XML