blog dominique autie

 

Mercredi 19 octobre 2005

07: 29

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

Le don de langue

 

st_sernin

 

Noté, sans date :
«
blanc_margeDeux passants, le visage radieux. La cinquantaine.
Un homme, une femme. Amis plutôt qu’amants
– ou peut-être des amants sublimes, alors.
À portée de voix, il se révèle qu’ils s’entretiennent
avec douceur dans une langue qui ne ressemble
à aucune de celles qu’emprunte
l’acoustique mondialiste de nos mégapoles.
Charme et grâce absolus.

»

 

Les lieux, en revanche, sont à ce point scellés que je ne peux depuis lors emprunter cette rue, qui transite le marcheur de la raideur des boulevards à la rotondité des absidioles de Saint-Sernin, sans guetter leur silhouette et leur voix. Une seule silhouette, une voix mêlée.

Ce qui s'est passé est étrange, mystérieux – pour une part, inquiétant.

Il arrive souvent que nous côtoyions un instant des langues étrangères. Nous nous retournons, et c'est bien le diable si une physiognomonie empirique ne nous désigne un continent, un rivage, un massif, une Patagonie. Il n'en faut pas plus pour nous rassurer, ne pas nous faire perdre de vue que l'on descend à la prochaine.

Or, cet après-midi-là, rue Saint-Raymond, c'est exactement le doute inverse qui m'a saisi à la tignasse, m'a insensiblement tiré l'asphalte sous les pieds : c'était moi soudain qui n'identifiais plus les sonorités les plus familières, les mots de la plus simple évidence – la voix de ces deux êtres ne devait pas, ne pouvait pas ne pas m'être mienne. [Sentiment que la direction flotte, quand il y a soupçon qu'un pneu a crevé et que l'on va rouler sur la jante.] Et s'ils s'étaient adressés à moi pour me demander leur chemin ? S'il m'avait fallu articuler le moindre mot ?

[Et cela n'arrive jamais au bon endroit, pas un pouce de terre-plein qui autorise à immobiliser le véhicule au plus vite.] Déroute.

Comme si entendre notre langue était un don qui pouvait, d'un instant à l'autre, nous être retiré.

 

 

Basilique Saint-Sernin, Toulouse, crypte inférieure.
Photographie de Mosé Biagio Moliterni.

 

 

index_lkl
sur l'alexithymie
CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
Retrouvez une chronique ancienne
Naviguez par thèmes…
Cliquez ici


sur l'alexithymie
Lignes d'erres… (fragment) par Karim Louis Lambatten.

Mercredi 12 octobre 2005

06: 53

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

 

Langue de douleurs
sainte_mere

 

Mère, dès que j'ai initié un disciple, tout le corps me fait souffrir, il suffit d'ailleurs que l'on prononce devant moi le mot mantra pour que je me sente fiévreux [1].

J'ai refermé, voilà une quinzaine de jours, la biographie de celle qui fut l'épouse de Çrí Ramakrishna [2]. Je n'en finis pas de mes travaux d'approche pour ce livre impossible. M'éloigner un temps des ouvrages historiques, des études de religion comparée, d'architecture, des textes anciens, des traités de chasse au tigre, pour m'approcher de figures humaines (peu importe leur relation chronologique avec mon sujet : il y a, ai-je cru comprendre, une impassibilité de l'Inde dans la tourmente du Temps) était soudain devenu impérieux. J'ai quitté la sainte Mère aux abords de son bûcher funéraire pour ouvrir Romain Rolland et passer quelques heures avec l'autre protagoniste de ce mariage blanc.

Je reste frappé par le statut singulier de la langue dans cette civilisation qui réserve ses Livres saints à la formation de ses brahmanes. Comme si l'Écriture n'était que l'image fantôme d'une langue dont le siège sacré est le corps de l'orant. Les conséquences en sont impressionnantes.

Romain Rolland fait suivre sa biographie de Ramakrishna d'une note sur La physiologie de l'ascèse indienne. Ramakrishna parle du picotement du sang qui, dès le début, se produit, des pieds à la tête. Il voit des mouches de feu, des brumes lumineuses, du métal fondu. La poitrine devient rouge et garde une teinte brique et dorée. Tout le corps est brûlé. Au temps de ses extases passionnées pour Krishna, Ramakrishna a des gouttes minuscules de sang qui lui suintent de la peau. Pendant une autre période, après les pratiques tantrikas, son teint s'est transformé, est devenu doré ; l'amulette d'or sur sa poitrine ne s'en distingue plus ; le corps paraît émettre un rayonnement. Au sortir de ces états extatiques, ses yeux sont rouges, « comme piqués par des fourmis ». Un soir, son palais irrité saigne d'un sang noir, qui se coagule ; un sadhu, qui le voit, lui dit que cette hémorragie l'a sauvé d'un transport au cerveau. Nombre de ces extatiques meurent d'hémorragie cérébrale. Et il semble probable que le cancer de la gorge, dont est mort Ramakrishna, a été provoqué par l'irritation perpétuelle de la muqueuse en ces extases [3].

Plus haut, dans le corps du récit, Romain Rolland évoque la visite de Ramakrishna, en 1865, chez Devendranath Tagore (le père de l'écrivain Rabindranath), respecté comme maharshi – grand sage, ou saint : À peine les présentations faites, Ramakrishna prie Devendranath de se dévêtir, pour lui montrer sa poitrine : à quoi Devendranath accède, sans trop d'étonnement. La teinte de la peau est rouge écarlate, Ramakrishna la considère, et diagnostique : « Oui, vous avez vu Dieu ». Car cette rougeur persistante de la poitrine est un signe particulier de la pratique de certains yogas, et Ramakrishna ne manquera point plus tard d'examiner la poitrine de ses disciples, leur capacité respiratoire, leur bon état circulatoire, avant de leur permettre ou de leur interdire les exercices de grande concentration [4].

Il convient de ne pas perdre de vue que ces états sont le produit de la langue, par le fait du mantra que l'initiation a introduit dans l'organisme et qui fonctionne – me vient cette image – comme un stimulateur, un pacemaker. Je ne néglige pas la dimension strictement somatique de tels phénomènes : La maîtrise du son est pour l'homme un facteur important d'équilibre. Ce n'est pas un hasard si l'oreille est à la fois l'organe de l'audition et la centrale de l'équilibre. Par ailleurs, un squelette très particulier révèle l'existence de résonateurs, la bouche, les fosses nasales, les sinus crâniens se concertent pour émettre des sons divers par leur intensité et leur fréquence. Ces vibrations se communiquent au corps tout entier par la colonne vertébrale, les côtes, les os longs, etc. L'être humain devient ainsi un instrument musical, le souffle l'anime, le larynx joue comme des anches et l'homme qui parle peut ainsi retentir comme une harpe éolienne. Cette lutherie organique est un puissant moyen d'équilibre psychique et spirituel. L'homme parle, se parle et découvre ainsi son intériorité. Dans cet espace secret, le discours qu'il se tient à lui-même devient le moyen de sa propre régulation. Le chant lui révèle d'autres cavernes intérieures, celles de la poésie qui parle au cœur au-delà des mots. La mélodie peut exorciser les fantasmes de l'angoisse en rétablissant dans le psychisme des liens mystérieux. Le chant sacré, la pratique du mantra peuvent faire place nette pour la méditation qui, dissipant la peur, ouvre la porte de la liberté [5].

La langue porteuse de sons essentiels n'est pas l'instrument d'une pensée. Elle est première, c'est elle qui produit la pensée extasiée. Elle ne dit pas l'amour, elle est l'amour qui palpite dans la chair – le corps ne fait que transcrire la langue qui l'anime [en rougeoyant, en perlant, en s'érigeant]. La douleur n'est pas, ici, la plaie chrétienne, rédemptrice ; elle fonctionne comme un simple rappel du principe organique de langue.

La sainte Mère est morte il y a moins d'un siècle. Il existe encore en Inde – mais aussi, je suppose, en Occident – des personnes à qui les mystiques évoqués dans ces deux livres sont des figures familières, non par les écrits de leurs biographes, mais par le récit de témoins directs, par une tradition courte, encore peu relayée dans le temps. Il m'importe que l'Inde de Shah Jahan (celle que traversaient ses caravanes d'éléphants quand il partait rappeler à l'ordre le prince d'une province sécessionniste) fût irriguée par une forme de spiritualité qui s'appuie, de la sorte, sur le pouvoir plastique de la langue. Il me semble qu'il s'agit là, en dernière instance, du lien secret dont je poursuis le fil dans l'amour d'Arjumand et de Khurram.

 

 

[1] Swâmi Siddheswarânanda, La Vie de la sainte Mère, Çrí Sâradä-deví, traduit de l'anglais par Marcel Sauton, Adrien-Maisonneuve, 1946, p. 127.
[2] Gadadhar Chattopadhyaya dit Ramakrishna (1836-1886). La meilleure approche de cette grande figure de la mystique de l'Inde est la monographie que lui consacra Romain Rolland, La Vie de Ramakrishna, éditions Stock, 1929. Toujours disponible chez l'éditeur.
[3] Op. cit., p. 298.
[4] Ibid., p. 162.
[5] Je tire ce texte superbe d'un livre, par ailleurs bien décevant, de Maurice Cocagnac, L'Expérience du “mantra”, Albin Michel, 1997.

Çrí Sâradâ-deví, la sainte Mère (1853-1920).
Frontispice de l'ouvrage de Swâmi Siddheswarânanda, op. cit.

 

 

index_lkl
sur l'alexithymie
CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
Retrouvez une chronique ancienne
Naviguez par thèmes…
Cliquez ici


sur l'alexithymie
Lignes d'erres… (fragment) par Karim Louis Lambatten.

Mercredi 13 juillet 2005

06: 57

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

 

Mise au point sur l'alexithymie

Maurice Corcos répond à Dominique Autié
par Maurice Corcos*

gilles

 

L'alexithymie est un néologisme crée en 1972 par Nemiah et Sifneos pour désigner le mode de fonctionnement mental de nombreux patients souffrant de maladies à composante psychosomatique. L'alexithymie signifie étymologiquement, l'incapacité à exprimer ses émotions par des mots (a privatif – lexis, mots – thymie, humeur, émotions).

Le concept d’alexithymie, bien qu’il soit appréhendé par de multiples notions neurobiologiques, phénoménologiques, cognitives et comportementales, psychanalytiques mais aussi philosophiques et socio-anthropologiques (les émotions sont liées intrinsèquement à des formes de socialisation), reste flou et indécis, non pas tant du fait de l’insuffisance de ces approches que du fait de sa nature (l’exploration de l’émergence de l’émotion et de la pensée) et de son contenu (la qualification et la quantification des affects à l’origine des pensées).

Aucune approche n’est à rejeter, à l’exception de celles qui puisent leur source dans le dogmatisme ou le pragmatisme, et ce qui importe c’est surtout que le travail de chacun dans sa perspective de réflexion propre puisse provoquer des convergences explicites et favoriser ainsi des relais de pensée. De même on ne peut jamais explorer la pertinence d’un concept isolément, car il se positionne toujours peu ou prou dans un champ conceptuel qui change avec l’évolution socioculturelle.

Concernant le concept d’alexithymie, ce champ n’est plus aujourd’hui uniquement sociologique et analytique, mais neuroscientifique. Cette dimension psychopathologique aujourd’hui individualisée et ainsi cernée constitue historiquement une transcription dans une optique neurophysiologique du concept de pensée opératoire élaboré quelque temps auparavant par l'école de Psychosomatique de Paris dirigée par P. Marty, M. De M'Uzan, et M. Fain. Il reste en étroite filiation avec l’héritage de la médecine psychosomatique qui tend à évaluer les répercussions de la vie émotionnelle sur le soma dans une approche interactionniste. L’idée séduisante de la pensée opératoire, puis de son pendant « alexithymique », est l’idée d’une défaillance du symbolique ou/et de la représentation des émotions chez certains sujets qui favoriseraient ainsi leur expression au niveau somatique.

En quelque sorte, le langage corporel viendrait se substituer à une carence fonctionnelle de l’activité de représentation  mais il y a eu dans cette transcription un glissement majeur vers un concept coginitivo-comportemental qui si, il permet la construction d'un outil d'évaluation dans la perspective d'études de psychopathologie quantitative comparatives, sacrifie bon nombre d'éléments dynamiques.
Pour le dire en d'autres mots. Ce « construct » neurophysiologique et cognitif, ôte de sa réflexion ou ne place plus au centre de son dispositif le lien qu’entretient la genèse des émotions et de la pensée avec le monde de l’expérience interne et externe. Monde interne incluant la corporéité et l’appareil psychique. De l’excitation pulsionnelle jusqu’à la sensation puis l’émotion charnelle ; avant le secret toujours énigmatique du saut dans le somatique du psychique, puis l’accès de l’affect mentalisé à une représentation qui puisse se circonscrire dans un sentiment dirigé vers le monde externe : de l’eprouvé à l’intrapsychique puis à l’intersubjectivité. Nous sommes (notre corps est) affecté(s) par le monde et nous l’affectons en retour, ces deux dimensions qui constituent ce qu'il y a de plus vivant et de plus dynamique dans la conscience et dans le mode d'être au monde d'un sujet.

L’un des apports essentiels de ces constructions neurophysiologiques et cognitives a été l’élaboration d'échelles ou d’instruments permettant de mesurer les dimensions alexithymiques, dans l’ensemble des maladies psychiatriques, permettant la mise en évidence de celles-ci non seulement dans les maladies psychosomatiques (ce concept n'est donc pas pathognomonique) mais aussi dans les conduites d'addictions (toxicomanie, alcoolisme, TCA [troubles du comportement alimentaire]) et dans d'autres troubles tels que l'état de stress post-traumatique, les troubles anxieux, les troubles paniques, les troubles dépressifs, etc.

Nous voulons donc, sans éluder ces apports, redonner dans une approche psychanalytique, leurs lettres de noblesse à nos maîtres cliniciens et psychanalystes attentifs depuis toujours à une tradition médicale holistique en essayant de dé-réduire ce concept et de le revitaliser. De ce point de vue-là, nous sommes dans la continuité des travaux actuels d'A. Damasio, le directeur du département de neurologie de l'Université américaine de L'Iowa, qui travaille depuis plus de vingt ans à décrypter « le cerveau des émotions » et à démontrer que les émotions, comme les sentiments auxquels elles sont liées, sont au cœur de notre organisation sociale. Dans son dernier ouvrage paru en France, Spinoza avait raison (édition Odile Jacob), il dit, « qu'il semble de plus en plus attesté » que les sentiments, ainsi que les appétits (dimension pulsionnelle et corporelle) et les émotions qui les causent le plus souvent, ont un rôle décisif dans le comportement social : « Tout ce que nous vivons est ressenti avec plaisir ou douleur et les sentiments qui s'en suivent, deviennent des composants obligés de nos expériences sociales ». Cet auteur ajoute aux « émotions primaires » – la joie, la tristesse, la peur, la colère, la surprise, le dégoût –, d'autres émotions dites sociales telles que l'embarras, la sympathie, la jalousie, l'admiration, l'orgueil. Voilà la dimension intersubjective et relationnelle (bien mise à mal par la métrologie actuelle) remise en jeu. Il rappelle après les grands philosophes et les grands psychanalystes que « les émotions se manifestent sur le théâtre du corps ; les sentiments sur celui de l'esprit », ajoutant que le langage, apanage du « cerveau rationnel », n’est pas la meilleure voie d’accès au « cerveau émotionnel [1] ».

Voici la place du corps enfin restaurée… et les tenants d’une approche intellectualiste de l’humain (cognitivistes de la théorie de l’esprit et de la théorie de l’attachement, psychanalystes lacaniens) avertis des risques de désincarnation, « désaffectivation » et dé-spiritualisation de l’humain.
De fait le lien intangible entre pensées et affects issus du corps a toujours été mis en avant depuis Schopenhauer jusqu’à Nietzsche. Celui-ci y ajoutait une note importante : le désir… « Désire ta volonté (de puissance…, laisse s’exprimer ta pulsionnalité, ton animalité). Deviens ce que tu es ». Il précède Freud en redonnant au ça et à l’inconscient ses lettres « de vérité », si ce n’est de noblesse. Mais Freud articulera les conceptions nietzschéennes et répondra à Descartes, qui cherchait le point précis où l’esprit communiquait avec le corps : « L’inconscient est certainement le véritable intermédiaire entre le somatique et le psychique, peut être est-il le missing link tant recherché » (1912, lettre à Groddeck), et sans illusion sur « la nature humaine » qui n’est ni bonne ni mauvaise, les domestiquera (la vérité du désir est dans l’écart entre le ça et le surmoi, cf. P.-L. Assoun).

Dans les écritures il est dit : « Au début était le Verbe », et cela n’a pas été sans influence sur la pensée lacanienne et ses dérives – et tout particulièrement sur l’importance démesurée conférée au signifiant [2] dans l’appréhension des affects d’un sujet. Loin d’être un retour à Freud, le lacanisme qui considère que « l’inconscient est structuré comme un langage » marque un écart de pensée radicale.

Pour Freud, la psychanalyse c’est l’embryologie de l’âme, et l’embryologie de l’âme c’est la vie affective, et l’émotion c’est l’entre-deux entre le corporel et le psychisme, où quelque chose répond : une impulsion corporelle… ou le somatique délègue. Pour Freud et ensuite pour Bion, l’important vient par la pensée-concept… mais la pensée-affect « le principal intérêt de l’analyste doit porter sur le matériel dont il a une connaissance directe : l’expérience émotionnelle des séances analytiques » (W.R. Bion, Transformations).

Pour Feud, dans la lignée de Goethe : « Au début est l’action… », en fait l’action vue comme un effet de l’affectation du corps car le moi est la projection de la surface de la peau du monde : au début est l’affectation. Et pour Green dans la continuité de Freud, « l’affectif et l’imaginaire reposent sur un socle qui est la pulsion et ses dérives, c’est-à-dire le désir est le fantasme » et l’inconscient est… langage affectif.

Nous sommes de ceux qui pensent que l’être humain ne se définit pas par le logo (moi) mais par la chair (soi). La chair étant définie comme la disposition érotique sur une pulsionnalité pour le plus grand bonheur ou le plus grand malheur (cf. Antonin Artaud, très excité pour être affecté par le réel du monde : « J’ai le corps qui subit le monde et dégorge la réalité ». Le soi correspond aux « éprouvés corporels impensables » du nourrisson (W. Bion) que la mère va rendre intelligible. Cet éprouvé de soi en relation avec l’objet n’est pas encore le sentiment d’identité, au sens où celui-ci présuppose une conscience. C’est une identité primaire (au sens de corporel) narcissique.

Mais « Au début est l’émotion » (Céline, Goethe, Freud) et « L’homme est un animal qui pleure » (Pline), le verbe ne vient qu’en second pour exprimer laborieusement l’émotion dont l’origine est primitivement charnelle et plus profondément somatique (biologique). Impulsion corporelle puis sensation sur laquelle va secondairement se déposer un affect puis une représentation (l’esprit regarde le corps ému) qui ne pourra qu’être réduite par l’expression verbale. Céline : « Au début était le verbe, le verbe c’est du bla bla, c’est du déchet d’émotion… quand on n’a plus rien à faire, quand on n’a plus rien, quand on ne sent plus rien, ben alors on parle, n’est-ce pas. Tandis que les grands sentiments sont muets (et les grandes douleurs c’est nous qui rajoutons)… et alors, au fond, ils sont émus… alors l’émotion se tait ». Ailleurs, Céline précise : « En retrouvant le vrai rythme du parlé vernaculaire qui fait son style : « Au début est l’émotion et le galop ». Le galop c’est-à-dire le rythme qu’on retrouve dans ses textes sous forme de verve, de tchatche qui fait vibrer la langue lui faisant retrouver son origine sonore, musicale. “Trouvez du palpite, nom de foutre !... Transposez ou c’est la mort” », s’écrie-t-il, et l’on perçoit alors dans le rythme la pulsion de vie et ses grands mouvements de balancier vers le cœur et le sexe… au risque de démystification et de laisser émerger la pulsion de mort (la même énergie, pulsion, aux valeurs opposées en elle. Le rythme donc un galop… avant le dressage… le trot. La vie pulsionnelle ou le conformisme. Ailleurs, encore Céline reprend les mêmes choses pour évoquer principalement le modèle amoureux : « Quand ils commencent à parler, c’est qu’ils n’ont plus vraiment grand-chose à communiquer… c’est fini… les grandes affaires se passent dans le silence… quand il n’y a pas de silence… il n’y a rien ou plus grande chose ».

Ce rythme qui nous vient de notre tempérament génético-biologique a été très tôt accordé ou non, ou encore de manière satisfaisante ou non par l’autre, le rythme de l’autre et en particulier celui de la mère. « Le rythme de l’autre c’est l’enfer », disait Jean Gillibert dans la lignée de Georges Bataille.

Ne pas avoir engrangé le rythme de celui qui nous a enfanté (mère déprimée ralentie) ou le perdre c’est, dit Céline, s’installer ou sombrer dans le silence [3] le désert, « s’agréer comme plante », disait Michaux, et laisser la pulsion verser dans sa valeur (ou variante ?) de destructivité…, l’énergie vitale, non intégrée dans le corps ne l’animant pas et ne se libérant pas dans le rythme de l’autre, tourne en vase clos livrée à l’entropie.

© Maurice Corcos.

(Les notes sont de Maurice Corcos)
[1] Comme la théorie de l’esprit ou la théorie attachementiste.
[2] « Ne méprisons pas le verbe ! Il est un instrument de puissance, le moyen par lequel nous communiquons aux autres nos sentiments (…). Certes au commencement était l’acte, le verbe ne vint qu’après ; ce fut sous bien des rapports un progrès dans la civilisation quand l’acte put se modérer jusqu’à devenir mot. Mais le mot fut cependant à l’origine un sortilège, un acte magique. » S. Freud, 1926.
[3] Le silence, cliquetis d’une mécanique qui tourne à vide, sans le silence musical de la mère…la musicienne du silence, le désert minéral puis le désert fantasmatique.

*

 

* Maurice Corcos est pédopsychiatre. Il a dirigé avec Mario Speranza le volume intitulé Psychopathologie de l'alexithymie – Approche des troubles de la régulation affective, préface de Philippe Jeanmet, collection « Psychothérapies », éditions Dunod, 2003. J'ai évoqué cet ouvrage dans l'une de mes chroniques, Vertige de l'étymologie. Maurice Corcos en a eu connaissance tardivement et m'a adressé ce texte, estimant que ma lecture de son livre est fondée sur un contresens. Je me réjouis, quoi qu'il en soit, qu'un débat s'instaure. Mon vœu le plus cher a toujours été que les chroniques que j'ai consacrées jusqu'à présent à l'alexithymie (elles sont rassemblées dans la rubrique Minuscules cailloux votifs…) donnent lieu à des commentaires, des contradictions, des échanges. D'autant que les statistiques du blog indiquent de façon curieusement constante que l'entrée alexithymie par mot clef sur les moteurs de recherche est à l'origine de nombreuses visites. D.A.

Jean-Antoine Watteau, Gilles (Le Pierrot), ca. 1718-1720 – © Musée du Louvre. Maurice Corcos a fait choix de ce tableau pour accompagner son texte.

 

index_lkl
sur l'alexithymie
CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
Retrouvez une chronique ancienne
Naviguez par thèmes…
Cliquez ici


sur l'alexithymie
Lignes d'erres… (fragment) par Karim Louis Lambatten.

Mercredi 1 juin 2005

07: 16

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

 

Et je nageai jusqu'à la page

 

 

Sur le bord d'une piscine, quelques experts conversent de la pluie et du beau temps. Quelqu'un se baigne. Soudain, un bruit fait se retourner le colloque. De toute évidence, quelqu'un se noie.

Tétanie des membres inférieurs, lance le médecin du sport. Choc thermique, vous voulez dire !, lâche le pneumologue chauve. On demande au psychiatre son avis, l'endocrinologue hausse les épaules, un élu local venu prendre un verre avant de se sauver exige qu'on mette en place, sans plus attendre, une cellule de soutien psychologique.

Le drame, dis-je, est que cet ami ne sait pas nager.

J'ai eu la chance de rencontrer Élisabeth Bing à diverses reprises, en 1977, alors qu'elle venait de publier le livre [1] qui la fit reconnaître, plus tard, comme l'authentique fondatrice des ateliers d'écriture. Je lui dédie cet apologue que m'ont inspiré mes lectures récentes sur l'alexithymie [2]. Il y a trente ans, Élisabeth Bing a osé affirmer que la langue n'est pas affaire de neurolinguistes, encore moins de pédagogues d'État, mais compétence d'écrivain. Que n'ai-je pensé à elle plus tôt !

 

et_je_nageai

 

Mon désir est de relater avec le plus de simplicité possible l'expérience d'expression écrite que j'ai été amenée à poursuivre pendant trois ans auprès d'enfants caractériels dans un institut médico-pédagogique de province.

En 1976, Élisabeth Bing ouvre son livre sur ces mots on ne peut plus simples, en effet. Je venais moi-même, à cette époque, d'occuper pendant quatre ans un emploi de veilleur de nuit dans une institution identique de la banlieue sud de Paris. J'avais beau écrire, déclarer que l'écriture saurait requérir le meilleur de mon énergie, sans doute était-il beaucoup trop tôt dans ma vie pour que je discerne dans la démarche d'Élisabeth plus qu'une exceptionnelle audace de travailleur social.

Expulsés de leur royaume avant même d'avoir pu en faire le tour, blessés par une vie contre laquelle ces mauvais caractères avaient réagi, devenus indésirables pour la société, l'écriture, pour eux, plus encore que pour les enfants de la norme, était le signe de leur oppression, contrainte, vieux rail sur quoi on avait voulu les poser de force. Quand bien même on leur aurait dit : tout peut être dit, tout peut être écrit, face des eaux crevées, miroirs ouverts, le langage n'en était-il pas moins aliéné ? Dans leur bouche je croyais parfois entendre les plaintes des esclaves de la parole dits par Beckett [dans L'Innommable] : Folie, celle d'avoir à parler et de ne le pouvoir, sauf de choses qui ne me regardent pas… dont ils m'ont gavé pour m'empêcher de dire qui je suis, où je suis, de faire ce que j'ai à faire – je suis en mots, je suis fait de mots des autres. […] Et je les laisse dire, mes mots, qui ne sont pas à moi. Voilà la parole qu'on m'a donnée. Objet de méfiance absolue, l'écriture était pour eux le contraire d'un monde de liberté [3].

Je suis passé à côté de l'essentiel, j'ai curieusement éludé ce dont Élisabeth Bing porte témoignage à chaque page de son livre, je le mesure aujourd'hui reprenant celui-ci en main : à savoir que c'est l'écrivain qui s'avançait, à contre-courant, qui remontait le fleuve des facilités pédagogiques les mieux établies (et de la tentation d'une œuvre exclusivement personnelle) pour venir au-devant des enfants. À vingt-sept ans, je n'étais pas en mesure, je le constate, de prendre l'écriture au mot. Ma propre langue était dans les limbes. Ce n'était pourtant pas faute d'être écrit, sous mes yeux : chaque texte produit par les enfants était geste d'écriture chez celle qui en suscitait la difficile naissance le plus souvent. Le texte à venir de l'enfant semblait être déjà sensible en elle comme l'est un membre fantôme, c'est ainsi que j'interprète nombre de remarques qu'elles note en marge des poèmes, des bribes, des récits des enfants, qu'elle reproduit dans leur graphie d'origine. Il y a là une langue qui vit, souffre, jubile – Élisabeth Bing donne le sentiment de ne rien transmettre, ne rien enseigner, mais acheminer l'enfant vers le tour du potier où l'attend un peu de glaise préparée ; et cette matière première, moins brute qu'il n'y paraît, c'est l'écrivain qui l'a pétrie, qui l'a rendue malléable, qui a versé l'eau sur la terre desséchée.

Je reconnais, à présent, l'activité très peu abstraite que j'appelle écrire dans la confrontation de cette femme et des enfants qu'elle rapproche de leur langue.

Ai-je bien le même livre qu'en 1976 ouvert devant moi ? Sans nul doute. Je ne peux que prendre la mesure de mon propre cheminement. Entre-temps, les ateliers d'écriture ont été annexés au petit livre rouge pâle de la pédagogie non directive et de la méthode globale. Au mieux, ils offrent un divertissement à quelques dames désœuvrées des beaux quartiers. Mais je constate, d'un clic de souris sur la Toile, que des Ateliers d'écriture Élisabeth Bing continuent de tracer le chemin. Je ne saurais imaginer un seul instant que celui-ci ait le moins du monde bifurqué en trente ans.

 

[1] Élisabeth Bing, Et je nageai jusqu'à la page, Éditions Des Femmes, 1976. Réimprimé jusqu'à une période assez récente, ce livre semble actuellement indisponible en librairie, bien que le site des ateliera d'Élisabeth Bing l'annonce comme disponible au siège de l'association.
[2] Sous la direction de Maurice Corcos et Mario Speranza, Psychopathologie de l'alexithymie – Approche des troubles de la régulation affective, préface de Philippe Jeanmet, collection « Psychothérapies », éditions Dunod, 2003, 28,90 €.
[3] Et je nageai jusqu'à la page, p. 37.

 

index_lkl
sur l'alexithymie
CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
Retrouvez une chronique ancienne
Naviguez par thèmes…
Cliquez ici


sur l'alexithymie
Lignes d'erres… (fragment) par Karim Louis Lambatten.

Mercredi 4 mai 2005

06: 28

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

Accident ou attentat ?
Il y a un éléphant sur le tuyau

Tais-toi, tu dérailles (suite)

 

 

deraillement

 

Sans doute convient-il de s'interroger, sans peur des contre-courants et des rapides, sur la tendance, lourde ces temps-ci, qui consiste à invoquer les neurosciences au moindre lapsus : véritable compulsion qui consiste à exhiber les deux lobes du cerveau humain – alternativement avec l'hélice d'ADN, double elle aussi – un peu comme certains messieurs ouvrent vite fait les deux pans de leur macfarlane.

Cela a commencé, il y quelques lustres désormais, avec l'autisme. Force est de constater que cette approche, appliquée à cette pathologie précise, n'a pas été sans mérites. Mais on sait quel mauvais coton une grande découverte peut inciter à filer.

Dans son petit livre [1], Jean-Louis Pedinelli fait la part un peu trop belle à mon goût à l'approche neuropsychologique et cognitive de l'alexithymie : trente-cinq pages sur une centaine de texte utile. Il semble tout d'abord y avoir une contradiction à mentionner le taux exorbitant de prévalence de la pathologie décrite comme telle par ses inventeurs américains (8 % de la population globale des pays occidentaux) et à enfourcher le destrier des neurosciences pour suggérer que tous ces gens souffriraient d'un mauvais transit neuronal entre leur cerveau gauche et leur cerveau droit (les Allemands disposent d'une merveilleuse expression populaire pour stigmatiser ces courants qui ne passent pas, entre les êtres – donc, par extension du domaine de la métaphore – entre les cellules : Il y a un éléphant sur le tuyau).

Si ce n'est pas se défausser !… si ce n'est pas conspuer l'hypothèse de l'âme ! si ce n'est pas le dernier stade de la pensée laïque dans toute son horreur ! si ce n'est pas renvoyer à la solitude de son drame (je tente de peser mes mots) celle ou celui que la moindre mise en situation tétanise, derrière quoi se profile le spectre d'une mise en demeure de nommer, pour soi-même, l'effet que produit l'autre-qui-passe, l'autre-qui-s'approche, l'autre-qui-va-peut-être-[vous]-parler. L'autre devant qui il faudrait alors que ma langue ait figure humaine.

Je ne peux m'empêcher de songer aux effet qu'eurent sur moi les premiers échos des recherches menées pour isoler le gène de l'alcoolisme. Moi qui suis fils, petit-fils et arrière-petit-fils d'ouvriers imprimeurs du côté de mon père comme de ma mère, vous imaginez ! Je me contente, depuis toujours, d'indiquer que j'avais, sans doute, du plomb dans mon biberon, ce qui évoque une pathologie bien repérée, sans doute connue depuis les premiers héritiers de Gutenberg, le saturnisme : non-élimination du plomb par l'organisme, avec sa prophylaxie empirique qui consistait, pour les ouvriers typographes, à absorber de grandes quantités de lait (réputé fixer les particules de plomb et les drainer vers la filière digestive, qui les élimine). Le démantèlement de l'Imprimerie nationale aura pour seul bénéfice de nous éviter une tentative d'approche novatrice du saturnisme par les neurosciences.

Car je ne peux croire qu'en l'occurrence ce déraillement-là soit purement fortuit. Il reste, pour l'essentiel, à procéder à une mise au jour des motifs inavouables des sectateurs du tout neurologique. Trop polis, trop propres, trop invasifs pour être honnêtes. Quand je dis « mise au jour », j'entends une information argumentée et lisible à l'usage du tout venant (semblable à celle qui nous a alertés, en son temps, contre les méfaits des colorants et autres additifs alimentaires du genre E320) qui fasse que, le plus tôt possible, tout individu qui se verra confronté au discours codé d'un thérapeute (ou d'un journaliste perroquet) ait le cran de rétorquer : Voulez-vous laisser mes hémisphères cérébraux tranquilles et vous mêler de ce qui vous regarde.

 

[1] Jean-Louis Pedinelli, Psychosomatique et alexithymie, collection « Nodules », Presses Universitaires de France, 1992.

 

index_lkl
sur l'alexithymie
CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
Retrouvez une chronique ancienne
Naviguez par thèmes…
Cliquez ici


sur l'alexithymie
Lignes d'erres… (fragment) par Karim Louis Lambatten.

<< Page Précédente :: Page suivante >>

Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.

Dominique Autié
Dominique Autié
Dominique Autié

août 2019
Lun Mar Mer Jeu Ven Sam Dim
<<  <   >  >>
      1 2 3 4
5 6 7 8 9 10 11
12 13 14 15 16 17 18
19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29 30 31  
filet_dadada
filet_blanc_blog

LE PORTAIL intexte.net

Le blog de Dominique Autié
est développé sur le portail

intexte.net

logo_intexte
www.intexte.net

Agence d'édition
en ligne et hors ligne
de contenus pertinents.


*

Les éditions n&b
ont choisi le portail intexte.net
pour y développer leur site :

logo_nb
http://editions-nb.intexte.net



filet_blanc_blog


cadratin_dadada




Rechercher


Syndiquez ce blog XML