blog dominique autie

 

Lundi 29 novembre 2004

00: 57

 

Noir et blanc [I]

 

Bourg-la-Reine

 

Ce n'est pas faute de redouter comme la peste les photos de famille. Je savais toutefois que les piles d'albums entreposées dans le bureau de mon père étaient susceptibles de receler ce que je cherchais : des chaînons manquants du roman familial, des instantanés, des séquences brèves de ma propre langue. Il était en revanche improbable qu'une telle équipée dans nos archives suscitât de la part de mon père plus que l'identification d'un lieu, d'une circonstance, d'un visage, d'une date. Après avoir appris à la respecter, j'admire désormais la qualité du silence dont sa présence m'enveloppe – je préviens ceux qui relèveraient, dans leur jargon, que cette taciturnitas est tissée de non-dit que je crois cet homme capable de faire cruellement échec à leur divan, ne leur déplaise, et que c'est bien cette résistance abyssale qui m'impressionne dès que je me trouve auprès de lui.

Je remonte de cette fouille archéologique dans un curieux état. J'ai isolé quelques documents, mesurant aussitôt le risque encouru à les retrancher de la chaîne. Je les ai extraits des coins transparents qui les maintenaient sur la page pour les scanner, les interroger, les infuser d'une fiction que, non seulement, ils n'appellent pas mais que certainement la mémoire des derniers survivants récuserait.

Il me semble rapporter ce que je cherchais. J'en juge à cet abattement veiné d'ébriété qui, ce soir, a persisté longtemps après que j'ai pris congé de mon père. Les signes et le sens, toutefois, surabondent. Sans attendre, je mentionne deux trouvailles, parce qu'elles s'imposent.

L'une tient dans la rupture, non fluide dans le temps, due à l'intrusion de la couleur. Les albums en noir et blanc sont essentiellement constitués de portraits de groupes (de rares poses singulières, toujours bouleversantes) qui valent par le silence de l'objectif – hâtivement, on trouvera ces clichés guindés, empruntés, mais écoutez-les bien, c'est par leur transparence sonore qu'ils disent ce qu'on croit les entendre dire. Soudain, avec la couleur, les familles se débraillent, la France devient rigolarde, on ne s'entend plus.

Autre chose m'a frappé : ces quelques regards qui fuient l'objectif, non par hantise et réprobation, mais parce qu'ils s'absentent de ce qui se passe. Et cette absence est d'autant plus saisissante que ce qui se passe est la prise de vue elle-même, comme il advenait presque toujours avant que la couleur fasse du manque de tenue devant l'objectif le premier canon de la photographie de groupe. Ainsi ai-je vérifié bientôt que ma grand-mère maternelle [1] (dont je détiens ce soir les deux ou trois photographies qu'explicitement je cherchais en ouvrant ces albums) ne donne jamais le sentiment d'être là. Cette absence qui la rehausse est manifeste sur ce premier cliché auquel il semble qu'elle échappe [ce qui se passe lui échappe – à moins que, par un biais extraordinairement complexe et mystérieux, elle ne le régente], l'opérateur la situe à la marge, lui conteste cette lumière qui fait de son visage le point d'aimantation de l'espace.

Au centre presque exact du cliché, je suis le seul à regarder l'objectif qui est en train de fixer cette femme.

 

[1] Voir chronique du 1er novembre, La ride de la bonté absolue.

 

Lundi 1 novembre 2004

07: 39

 

La ride de la bonté absolue

 

 

 

Ride de la bonte absolue

 

 

Dans la fenêtre avancée de votre moteur de recherche favori, saisissez le titre de cette chronique dans la rubrique Rechercher cette expression exacte. Vous obtiendrez certainement le même résultat que celui qui s'affiche à l'instant sur mon écran :
Aucun document ne correspond aux termes de recherche spécifiés (« ride de la bonté absolue »)
Conseil : Pour obtenir plus de résultats, supprimez les guillemets [i.e. recherchez plutôt des pages Web dans lesquelles se trouvent, atomisés, les mots ride, bonté, absolue]
Suggestions :
– Vérifiez l’orthographe des termes de recherche
– Essayez d'autres mots
– Utilisez des mots plus généraux

Hors de question, pour moi, d'obtempérer : je sais écrire ces trois mots, en tout cas vérifier que je les ai correctement saisis, même si je développe une légère dyslexie tactile au contact de mon clavier d'ordinateur, qui vaudra parfois aux lecteurs du blog, je le crains, d'épingler quelque pénible coquille ; et je n'aurai pas recours à d'autres mots que ceux-là, qui sont d'ailleurs assez généraux pour que chacun en comprenne le sens. Quant à la façon dont je les ajointe, elle m'a de longue date semblé validée par l'expérience.

Que l'on veuille en effet bien considérer, sur le cliché que voilà, la brève – mais pure dans sa ligne, vive dans la discrétion – parenthèse qui confère à la bouche son statut d'incise ; que l'on se représente ce signe diacritique du visage [dont il ne convient surtout pas d'évaluer la fréquence sur un échantillon représentif de la population, il suffit qu'il me soit arrivé de l'entrevoir sur des êtres très jeunes] dépourvu de son pendant, de son symétrique ouvrant au début de la bouche [je lis celle-ci de gauche à droite sur la page du visage, comme une phrase] ; que l'on accepte enfin l'idée qu'un tel signe, comme le veut toute convention d'écriture efficiente, passe inaperçu en lecture rapide. Toutefois, sa présence n'échappera pas à un typographe ou à un spécialiste des langues anciennes, qu'on nommait jadis – quand un aveugle était encore un aveugle – des langues mortes.

(Ce cliché de Simone Gandais, ma grand-mère maternelle – la mère de ma mère, le croirait-on ? – a été pris quelques jours avant sa mort brutale, en 1966.)

ligne de blanc

Sur l'abréviation i.e.

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