blog dominique autie

 

Vendredi 4 février 2005

05: 53

 

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Mais qu'est-ce qu'on va devenir ?

 

azfrouge

Chronique de l'automne 2001

 

3.

 

Le journal parlé

 

Jusqu’à ce que mon frère et moi ayons quitté l’appartement familial (ce qui, malgré les cinq années qui nous séparaient, intervint, je crois, presque en même temps), mes parents refusèrent d’acheter un récepteur de télévision. En revanche, leur assiduité aux programmes du Poste parisien et de Radio Luxembourg me valut d’être enveloppé, durant toute l’enfance, par un imaginaire sonore composite mais puissant : la Petite Musique de nuit de Mozart servait, chaque après-midi, d’indicatif à une émission au titre extravagant de Passe-temps des dames et des demoiselles ; ce fut la voix éraillée de Lucien Barnier instillant, à la nuit tombée, le frisson des Grandes Énigmes du monde et de l’univers ; chaque année, plusieurs dimanches après-midi de suite, la maison résonnait comme une lessiveuse des conférences de carême retransmises en direct de Notre-Dame de Paris (le roman familial précise que, tout jeune enfant, j’écoutais le prêche dans la plus parfaite concentration, hypnotisé par la voix du père Carré o.p.) ; il y avait encore, une fois par mois, pendant que nous dînions dans la cuisine, Récital, patronné par les parfums Bourjois avec un J comme Joie : l’enregistrement – ou sa reconstitution en studio – du concert d’un artiste de variétés de l’époque. Nous n’avions pas de tourne-disque et nous n’allions jamais au spectacle ; la solennité du présentateur et les applaudissements qui paraissaient monter de mon assiette de soupe conféraient à l’émission sa portée quasi religieuse.

Parmi tout cela, l’actualité de la planète dut me sembler sans relief. Il fallait d’ailleurs me faire taire pendant les informations. Les seuls événements dont je garde mémoire comme de circonstances qui firent impression furent le sacre d’Élisabeth d’Angleterre, en 1952 (j’avais trois ans) et, beaucoup plus tard, l’assassinat de Kennedy (j’en avais quatorze). Entre les deux, les limites du monde furent celles justement de mon assiette, dans laquelle ma mère se plaisait à verser, pour mon bien, tout ce que je n’aimais pas.

Où était passé le monde ? Lacune dans la pédagogie civique, conjointe à l’absence de toute éducation sexuelle ? L’énergie consumée, dans la souffrance, à corriger la seconde par mes propres moyens m’aurait fait défaut pour investir quelque curiosité que ce fût dans les affaires d’intérêt général ? D’autres facteurs se seront mêlés à cette éviction originaire du réel, à quoi concourut mon enfance (toute enfance ?). Il serait, aujourd’hui, vain de chercher la clé d’une mise à distance du monde qui, peu ou prou, me semble affecter diversement nombre de baby-boomers.

Difficile, aussi, de déterminer ce qui m’a rendu définitivement hostile la présence, dans une pièce où je me trouve, d’une télévision allumée. Mes grands-parents maternels furent parmi les premiers à se doter d’un récepteur. Le désir des fins de semaine que j’étais autorisé à passer chez eux se confondit aussitôt à la hâte stupéfaite de me river devant l’écran rudimentaire, aux fréquentes sautes d’humeur, qui trônait dans leur salle à manger. Comment expliquer qu’une telle fascination disparut à l’adolescence ? Dois-je voir dans ce revirement un motif commun à l’absence de tout intérêt sérieux pour le cinéma ? Le plus significatif, sans doute, réside dans le fait que, pendant plusieurs années, rien ne vint se substituer, semble-t-il, à l’image en noir et blanc des premiers feuilletons de cape et d’épée pour lesquels j’avais éprouvé ce massif et provisoire engouement. J’écrivais, plus ou moins en cachette, des pièces de théâtre grandiloquentes et quelques poèmes. Mais je ne lisais pas. Au cours de ma dix-huitième année seulement, la littérature me saisit par la tignasse et ne me lâcha plus.

On peut juger que, dès lors, le train du monde ait constitué une pâle concurrence aux états intérieurs qu’entretenaient mes lectures. Ce serait négliger toutefois que, dans le même temps, le monde se mit à faire de plus en plus de bruit, tout spectacle à prendre modèle sur les jeux du stade, tout énoncé de l’actualité politique et sociale à calquer sa rhétorique sur la glossolalie du commentaire sportif. Le texte du monde a fini de me rendre inaudible la musique du monde – et la bande-son indigeste le film des événements.

Depuis de nombreuses années, je vis donc sans télévision et j’évite la proximité de toute source sonore dont je ne maîtrise pas la production. Si bref soit-il, un simple flash d’information est motif de contrariété, tant il est rare que la raison n’y soit insultée. Lire la presse écrite avec, le plus souvent, plusieurs jours, voire semaines, de décalage sur l’actualité me procure l’illusoire sentiment de me ménager un certain recul avant de céder à la rumeur d’État.

[À la lumière de ce qui précède, je pose ici une question, conscient que cette chronique n’est probablement pas le lieu d’une réponse argumentée ; l’écho des événements que celle-ci interroge me semble gagner toutefois en lisibilité dans la formulation même d’une telle hypothèse : la désaffection liée au déficit de crédibilité du jeu politique et de son discours, auprès de ma génération notamment (celle qui, pour la dernière fois, a brûlé les planches de la scène politique avec le happening de Mai 68), n’est-elle pas d’ordre esthétique plus qu’idéologique ? Le texte politique ne fait-il pas défaut, plus que le politique lui-même, plus que sa nécessité ?

Il conviendrait d’étudier aussi finement que possible les modes de contamination empruntés par le discours télévisuel dès l’époque qui fut celle de ma formation : l’accélération des changements de plan, induisant le raccourcissement drastique de toute séquence sémantique, l’abandon progressif d’un discours grammaticalement construit au profit d’une démonstration par juxtaposition et par empilement de symboles iconiques de plus en plus formels, à mesure de leur émission en salves – jusqu’à fonder l’autorité d’un discours vide de tout contenu, dont Loft story peut être provisoirement considéré comme la manifestation la plus aboutie, puisque la plus récente. Sous ces rafales de monades clignotantes produites en flux tendu, devant ces pages cathodiques, sonores ou tabloïdes criblées de pictogrammes, ce n’est plus, chez certains d’entre nous, la raison qui réplique par un contre-discours élaboré, mais l’imaginaire qui résiste, mobilise le stock d’images qui lui fait office de place forte, de contre-monde. Une guerre des icônes devenue purement intérieure, intime : à sa façon de ne pas tenir en place, de toucher à tout, de parler à tort et à travers, de roter, l’information froisse les lois de l’hospitalité de mon imaginaire, insulte à proprement parler ma façon de voir le monde.]

Il est étrange de constater – pour n’en tirer d’ailleurs aucune gloire ni un quelconque sentiment de légitimité – combien cette mise à distance, chez ceux qui la pratiquent, n’est pas plus source d’incurie ou d’impréparation face à ce qui survient que ne le sont, chez ceux qui produisent cette information calibrée, la modélisation et la fragmentation du sens, l’effort pour frapper l’image d’alignement, l’usinage d’un bruit suffisant à couvrir ce qui serait la mélodie du monde. Pas plus que nous ils ne perçoivent celle-ci, ne sont à même d’en anticiper les syncopes, d’en guetter les silences. Nous sommes les deux modes symétriques d’une même surdité, d’un seul autisme. C’est cela, il le faut craindre, qu’ont assimilé – dire qu’ils l’ont compris serait leur concéder un excès de crédit – ceux qui d’assez longue date, à ce qu’il paraît, ont investi le dispositif. Un ver que l’on savait dans le fruit, dont nul n’a perçu la métamorphose, jusqu’au moment où la chrysalide laisse échapper son monstrueux phalène.

Dans ces conditions, rien ne nous prépare à traiter différemment l’ordre privé. Ce qui est vrai du politique pour le corps social l’est, pour chacun de nous, de notre relation à la mort. Le discours du corps malade, surtout lorsque le pronostic vital est en cause, a été mis sous haute surveillance. Il n’y a pas plus convenu, dans nos sociétés, que le rôle du grand malade ni d’uniforme plus raide que celui de la longue maladie. La médecine contemporaine comporte un rigoureux dressage destiné à aligner la conduite du mourant sur un discours qui a éradiqué toute syntaxe de la mort.

Dès lors que ce dressage concerne l’un de nos proches, nous devenons la proie désignée de la désinformation à laquelle nous avions pu nous boucher les oreilles quand elle traitait de la planète : clouer le bec au premier rappeur venu qui ânonne son flash d’infos dans l’aire sonore que nous estimons soumise à notre juridiction ; plus délicat est de pratiquer la suspicion de principe lors du bulletin de santé téléphonique que nous-même sollicitons quotidiennement de nos propres parents, l’un et l’autre malades.

Il est déjà si rebutant de se concevoir mortel. Comment ne pas accepter d’un cancéreux en phase terminale la dose de morphine qu’on refuse de se faire injecter chaque soir par un présentateur encravaté de jeux télévisés ?

Voilà presque trois ans, dans ce qui n’est pas un journal – tout au plus un fourre-tout que j’ai intitulé Balles perdues (l’existence d’un titre hausse la chose au statut d’œuvre en cours, ce qui est une façon de sauver la mise) – que je tiens table ouverte à mes colères et à mes abattements. Début 2001, devant la tessiture de mes humeurs, le médecin que j’ai consulté a évoqué l’une de ces grandes crises existentielles, qui ne sont pas l’apanage des créateurs tourmentés mais qui font belle figure, a posteriori, dans le tableau de chasse de l’écrivain. Une dépression endogène, pour m’en tenir avec modestie à la nomenclature. Décidément, on me flatte, consignai-je toutefois le soir même dans mes notes.

Mon entourage ne put qu’assister, impuissant, à ces montées d’adrénaline qu’un rien provoque, suggérant parfois que je serais mieux inspiré de ménager une énergie qui, l’instant d’après, me déserte. S’il fallait qualifier d’une référence grammaticale mon rapport au monde depuis tous ces mois, hiatus s’impose : entre ce qui me parvient de mon environnement et ce que j’éprouve, l’absence de toute copule [de toute médiation, diraient les bonnes âmes des ressources humaines] noue les articulations. L’existence souffre de rhumatismes articulaires.

Je picore, presque au hasard, dans les pages qui précèdent, pour certaines de deux ans, les événements de septembre :
« Quarante-six.
– 46 ?
– Oui, quarante-six paires de claques perdues, mais données mentalement.
– ?…
– À quarante-six petites pintades croisées entre ici et ici, le temps de faire trois courses en ville.
– ! […]
– Peut-être, mais la faute de goût prend de telles proportions entre cette caricature de féminité fardée d’autisme et la logorrhée du village global que, plutôt que de se risquer à tarter l’écran de son ordinateur, mieux vaut conspuer virtuellement quelques catins à face de templates [1] »

Cette autre notation remonte à l’hiver dernier : « Je me suis lancé dans la lecture de ces deux mille pages [L’Homme sans qualités de Musil] parce qu’il s’agissait de l’œuvre la plus volumineuse dont je disposais dans ma bibliothèque (les quatre volumes de la première édition du Seuil rachetés aux puces). Dans l’état qui est le mien ces temps-ci, où lever le petit doigt consiste à tracter des tonnes de lassitude, je me suis imposé ce vrai “pavé” – afin que le poids ne fût plus un fantasme, mais bien une masse, en l’occurrence de texte, dont j’aurais laissé la chape me recouvrir. Et voilà que, passée la montée en régime des premiers chapitres, j’ai été emporté dans la plus aérienne, la plus oxygénée des fictions : celle qui, collant à la chronologie sociale dans toute sa suffisance, injecte à celle-ci le poison des mots. Une langue d’entomologiste qui ruine toute vanité morale dans un monde pris pour modèle (celui de l’Europe en état de décomposition avancée de 1914 dans laquelle Musil écrit), qui ressemble à s’y méprendre à celui auquel je me cogne, comme une abeille contre la vitre. »

J’ai conscience d’avoir eu parfois recours à des formulations qui ne furent pas du meilleur goût (mais il peut justement s’avérer que le plus pénible, dans certains états dépressifs, est le manque d’allure et de tenue que votre existence revêt soudain à vos propres yeux) : « Le miroir de la salle de bain me renvoie, ce matin encore, l’image d’un Juif sans âge, réchappé malgré lui d’une Shoah métaphysique et affective. »

Entre deux coups de gueule, les pages qui se sont accumulées depuis l’été 1999 sont émaillées d’apostilles de ce genre : « À ce signe vous reconnaîtrez que la mort rôde : la musique ne suffit plus à vous réparer. »

Tant il est vrai que, dans ces conditions, tenter de dire le monde décoche une affreuse douleur intercostale. Et, quelques jours plus tard :
« J’ai mal partout. J’ai mal nulle part. »

Nul doute. Je couvais quelque chose.

 

11 septembre, 18 heures. Je rentre d’un rendez-vous. Tout l’après-midi, j’ai auditionné les cadres d’une entreprise d’ingénierie mécanique spécialisée dans la sous-traitance aéronautique. La communication industrielle présente le charme d’appeler une vis une vis. Mon client, en la circonstance, est l’agence de communication chargée de produire un document de présentation de l’entreprise. Nous avons été approchés pour de la rédaction spécialisée. C’est notre première mission pour cet interlocuteur, d’autres suivront sans doute si nous faisons l’affaire. Quoi qu’il en soit, chaque commande est par principe une première. En l’occurrence, je me devais d’être à la hauteur du consultant qui venait d’emporter le marché et jouer cette série d’entretiens comme si j’appartenais moi-même à son agence. Le genre d’exercice particulièrement satisfaisant pour l’esprit dans la mesure où, lorsque vous vous retrouvez à l’air libre, vous savez vraiment, pour une fois, à quoi ont servi vos neurones.

En pénétrant dans nos bureaux, j’entends que la radio est allumée. Au regard de Sylvie, ma compagne avec qui je travaille, je comprends que je ne peux pas ne pas être au courant qu’il s’est passé quelque chose.

À l’instant, la voix qui emplit la pièce me parvient d’un autre âge, celui, très précisément, où mon grand-père frappait une fois la table du plat de la main pour écouter le journal parlé (enfreindre la loi du silence, c’était la mornifle – le mot lui-même est hors d’usage, comme le fut un jour le poste à galène).

Sur France Info, à la façon des dix mesures du Printemps de Vivaldi qui, durant des années, ont servi d’interlude à la plupart des standards téléphoniques des entreprises françaises, l’information tourne en boucle. D’ici quelques heures, on adoptera la technique de la retransmission sportive : le sous-titrage en flux tendu du défaut d’image en radio (du défaut de sens de l’image à l’écran). Le consommateur d’infos en temps réel aura ainsi retrouvé ses repères pavloviens et la vie marchande pourra reprendre son cours, profiter des circonstances pour faire grimper l’audience. L’échantillon représentatif pourra de nouveau saliver. Pour l’heure, il a, comme nous ici, comme le speaker sur les ondes, la bouche sèche.

Je ne suis jamais allé aux États-Unis et je conviens qu’il m’aurait fallu une certaine concentration pour situer, ex abrupto, les Twin Towers au cœur du World Trade Center et, à ma honte, ce dernier, à la pointe du borough de Manhattan. (À ma décharge, j’ai vérifié, ces derniers temps, qu’une part non négligeable de mes contemporains manifeste un embarras certain à localiser le Taj Mahal dans l’espace et dans le temps historique.)

Toutefois, dès que j’ai pu, telle une première séquence de puzzle, assembler quelques-uns des fragments connus du scénario, de quoi en deviner du moins le synopsis, m’est soudain revenue – je renonce à questionner une forme si ambiguë de prémonition – cette donnée géologique qui n’avait pas manqué de me frapper il y a plus de vingt ans, lorsque j’ai quitté Paris quelques mois après la mort d’Olivier, pour venir m’y installer : Toulouse est située sur une ligne de faille tectonique qui, feu Haroun dixit, peut valoir demain à la Ville rose un tremblement de terre californien.

 

[1] Template [‘templit] n. m. – mot angl. – informatique. Littéralement « patron », « gabarit ». Chaîne de caractères servant à formater une entrée ou une sortie. Source : www.tout-savoir.net.

 

 

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Jeudi 3 février 2005

05: 59

 

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Mais qu'est-ce qu'on va devenir ?

 

azfvert

Chronique de l'automne 2001

 

2.

 

Abstract

 

Sa mort m’a toujours paru improbable. J’avais, en conséquence, admis d’envisager la mienne. J’y répugne toutefois, depuis qu’en 1985 j’ai cessé de boire pour me détruire. Elle le comprit. Il lui fallut dix ans pour s’y résigner. Dès lors, elle mit en cause son propre pronostic vital : la cirrhose médicamenteuse qu’elle déduisit d’une hépatite C muta en cancer primitif du foie ; ce triple syndrome hépatique défia pendant sept ans les thérapeutiques expérimentales au-devant desquelles elle se porta volontaire. Expiation massive de la dipsomanie de son fils, le seul qui lui restât : le second, dont elle apprit de moi, post mortem, qu’il était homosexuel, a été rappelé à Dieu sous mes fenêtres par une locomotive haut le pied, un soir de l’hiver 1978, en traversant l’un des derniers passages à niveau de la banlieue parisienne. Un dieu bien clairvoyant, elle entendait qu’on en convînt. L’intéressé m’avait en effet demandé, quelques jours auparavant, ce qu’il en était de cette rumeur de cancer qui, outre-Atlantique, ne toucherait que sa communauté ; j’étais jeune journaliste, employé dans la presse médicale et semblable référence dans le temps m’autorise à froncer des sourcils quand l’épidémiologie officielle déplace en aval de quatre ou cinq ans le curseur. Au terme d’un travail de deuil qui m’enseigna comment passer de plus en plus brutalement du priapisme au coma éthylique, un vendredi soir de janvier 1985 j’ai décidé de survivre.

De lui survivre.

Depuis quelques jours, je peux m’estimer quitte de ce défi. Ce fut d’ailleurs ma première pensée quand, remontant le long couloir du service de postréanimation de l’hôpital de Boulogne (Hauts-de-Seine), je reconnus la silhouette d’un des miens et compris, dès que je pus lire de loin sur ses traits. Toutefois, un curieux agencement de circonstances entourait cette échéance annoncée par plusieurs jours d’un coma dont il était, je me le fis expliquer par la suite, impossible qu’on la tirât. Le nœud se trouvait pris dans un écheveau à ce point confus qu’il pouvait paraître irréel de le savoir soudain tranché.

Depuis lors, il me semble qu’un marionnettiste un peu allumé m’a laissé choir, fantoccino entravé dans mes fils, assommé par mon cadre en bois, le corps en équilibre instable sur le rebord de la scène. Aujourd’hui même, deux gamins venus s’asseoir près de moi dans le métro se sont poussés du coude : Fais gaffe, dit l’un, tu bouscules les personnes âgées. Ma mémoire immédiate me confirma que j’étais bien seul jusqu’alors sur la couple de banquettes.

La scène finale n’en finit pas de se jouer à contretemps – à contre-jour serait peut-être plus juste –, comme en coulisses. Tous mes efforts échouent, ces temps-ci, pour attirer les protagonistes, parmi lesquels je compte, sous les feux de la rampe. Il conviendrait que les artistes saluent, qu’il soit loisible de les bisser, que le rideau retombe.

Je reconstitue cette chronique dans le seul propos de reprendre au maître invisible d’un étrange théâtre d’ombres la silhouette détourée par la mort d’une femme qui fut ma mère.

Longtemps, je me suis interrogé sur la légitimité d’un sentiment qui, aussi loin que j’arpente ma mémoire, a toujours exercé sur moi son emprise : une irréductible singularité tenant bien moins à certaines dispositions personnelles qu’à l’environnement dû aux hasards et aux nécessités de l’hérédité, à l’époque qui m’a vu expulsé de la chair maternelle, à un demi-siècle d’avancées technologiques, de guerres, de faits divers et de rétrécissement du temps. Tout autre, me semble-t-il, confronté au même environnement humain et non humain, aurait, sans plus ni moins de mérite, éprouvé l’inquiet orgueil d’avoir, dès le cloaque placentaire, pataugé dans l’exception. Défaut de perspective, je suis disposé à l’admettre. À cette nuance près : un désordre métabolique répondrait peut-être, chez moi, de ce qui peut hâtivement passer pour une ligne de force de mon caractère. Mon incapacité à fixer le vécu pourrait ainsi relever du même processus que celui décrit par la médecine dans le cas de non-fixation du calcium chez nombre d’individus. (À l’inverse, le saturnisme – qui fut la maladie des typographes et consiste dans la non-élimination du plomb par l’organisme – me paraît offrir le modèle de l’autre des deux syndromes fondateurs de la maladie humaine.) Je pose ici comme hypothèse que cet agglomérat de signes – séismes, frémissements d’ailes de papillon, lézardes, ombres portées –, qui forme autour de la mort de ma mère cette concrétion d’un poids volumique aberrant, est peut-être pour moi seul un objet non visible à l’œil nu ; il n’en irait pas de même pour l’ensemble de ceux qui, autour de moi, fixent jusqu’à ne plus pouvoir en éliminer l’excédent, le flux des êtres et des choses : chez eux, alluvions et sédiments finissent par former un filtre, un lit, où tout ce que charrie le fleuve de débris, de souches mortes mais aussi d’embarcations humaines, s’enlise ; tandis que mon existence roule dans un vacarme effrayant ces mêmes herpes (on nommait ainsi tout ce que l’eau abandonnait d’hétéroclite et de macabre sur le rivage). Et qu’un tronc percute l’abrupt de la rive et s’y fiche, il concasse et brise et compacte tout ce qui parvient à sa hauteur. En médecine encore, le calcul et le dysembryome (amas saugrenu de matière organique, dent, poil, ongle, qui s’enkyste dans un endroit quelconque du corps) ressortissent au mode anarchique de fixation qui est le mien.

Tant qu’une telle branche ne s’est pas mise en travers, rien ne me garantit pour l’heure que ce qui m’advient revêt la moindre épaisseur ou pèse du moindre poids. Ce ne sont pourtant pas les arbres foudroyés qui ont manqué ces temps-ci.

Faut-il mettre sur le compte des circonstances le fait que ceux qui m’entourent se trouvent à ce point démunis pour m’aider en quoi que ce soit à prendre la mesure de ce qui se passe ? Sur quelle scène le jeu du monde se joue-t-il ? Suis-je le mauvais acteur qui en rajoute à son texte, qui gauchit le scénario ? Ou bien est-ce le théâtre du monde qui s’est laissé annexer à ma pantomime par celle qui vient de tirer sa révérence ?

L’événement a cessé d’être douteux. À moi seul, désormais, de le rendre plausible.

 

 

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Mercredi 2 février 2005

07: 05

 

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Mais qu'est-ce qu'on va devenir ?

 

azf

Chronique de l'automne 2001

 

1.

 

Liminaire

 

Quand quelques larmes tombent
dans le sang, tout devient rose.

blanc
Stanislaw Jerzy Lec.

 

 

Nul, de nos jours, n'oserait plus formuler même en son for intérieur certaines de ces petites phrases qui ont scandé la nuit des temps. Le lexique et la syntaxe de l’époque ont muselé la dimension hautement morale, et au delà civique, c’est-à-dire contraignante, du lieu commun pour y substituer ses circonlocutions conviviales, sapé l’introspection silencieuse au bénéfice des cellules d’urgence médicopsychologique et des groupes de parole.

Écrire, dans certaines circonstances, consiste à rouvrir l’accès à la formule incantatoire – tour à tour exorcisme, adjuration et sous-titrage tautologique du monde – afin de ne pas laisser d’autres imposer un usage dévoyé de sa propre langue, qui reste le plus sûr garde-fou par gros temps.

Pour des raisons dont il serait loisible d’analyser les multiples composantes, il n’est plus désormais aucun discours, même le plus grossièrement asséné, que l’on puisse tenir en respect d’un Tais-toi, tu dérailles ! qui, dans l’alcôve aussi bien que dans l’hémicycle, indiquait jadis à son auteur qu’il avait franchi les limites hautes ou basses de ce que la raison est à même d’accueillir. La rhétorique contemporaine, qui fait de la médiation un impératif catégorique, exige tout au contraire que l’argument soit repris en écho, déployé, médiatisé, voire justifié avant d’être contredit. Écrire, c’est récuser cette médiation.

On nomme, en management hospitalier, afflux massif de victimes l’engorgement du service des urgences quand survient une catastrophe.

Les pages que voici ont été mises en œuvre dans l’urgence d’un afflux massif de circonstances. Deux d’entre elles sont d’ordre public, deux autres au moins – l’hospitalisation de l’auteur, à Toulouse, dans la semaine de l’explosion de l’usine AZF [1] et la mort de sa mère en région parisienne le lendemain même de la catastrophe – relèvent de la sphère privée. Rédiger et publier cette brève chronique consistait précisément pour lui à maintenir le fonctionnement de la langue à un moment où celle-ci, sur le plan planétaire comme local, était plus que jamais surveillée (mieux, semble-t-il, que ne l’avaient été les auteurs des attentats du 11 septembre, si l’on en croit la presse internationale).

En ce sens, l’opuscule que voici peut être assimilé à un traité de ponctuation ou à un dictionnaire de dictons et proverbes.

L’une des caractéristiques de l’époque (qui commence, finit ou se perpétue, peu importe) tient à ce que tout écrivain qui se respecte ne peut plus traiter d’autre sujet que sa langue, ni exercer d’autre activité que de la tenir prête, comme un desperado nettoie chaque matin son fusil.

 

[1] Survenue le 21 septembre 2001, soit dix jours après les attentats qui ont frappé l'Amérique.

 

 

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