blog dominique autie

 

Vendredi 2 décembre 2005

05: 59

 

 

L'aurore est mon couchant
taj_calligraphie

 

Je me suis retenu de gifler le jeune camérier hindou à la langue coupée venu pour les soins de la nuit. Il attendait dans l’embrasure, son plateau à la main, avec les quartiers de limon, les linges tièdes et la décoction qui me soulagent un moment du bicho qui me ronge. Sans doute m’a-t-il entendu gémir et cru que je l’appelais.

Chaque nuit m’inverse. L’aurore est mon couchant. Le poids de ma vie est à venir. Je m’use à renaître, à subir l’émerveillement des choses à leur commencement. Et la mort, que j’attends – la sourate la plus brève –, sera le déchirement d’entrailles qui me laisse choir en pleine lumière. Et tout sera, de nouveau, à reprendre. Et je te chercherai, toi le plus clair de ma nuit, et tu me seras prise. Et dans le jour aveugle et flamboyant, il me faudra, les yeux en feu, t’invoquer, redessiner le Taj, mon seul entendement !

Chacune de mes nuits est la première, chacune est le terme auquel j’aspire et chacune me répète. Je suis le lapidaire qui fend la gemme et sait que, loin d’accéder au cœur inerte et neutre des choses, sa coupe va déployer sous des ciels de tourmente un horizon de sables et de falaises, avec ses oiseaux de proie et son cavalier solitaire. Il s’abîme dans ce paysage, lui-même y figure ; dans la pierre-à-image, il est le caillou informe qu’il ramasse et qu’il fend.

J’ai fait ciseler le Taj pour qu’il te fixe. Pour que tu ne sois plus qu’une intaille dans son silence orfévré. Voilà l’unique prière de ma nuit.

Prier la pierre. Faute des astres.

Non que j’aie failli à l’autorité qu’on leur prête. J’ai entretenu des écoles d’astrologues, nous les avons interrogés avant chacune de nos campagnes, nous n’avons pas tiré une seule première salve de couleuvrine sans leur accord, retardant parfois au péril de nos corps d’élite l’heure d’engager l’assaut. Ils ont tout prévu, anticipé mes plus beaux faits d’armes, garanti mes triomphes. Par leur voix, c'étaient les voix de Babur et d’Akbar, toute ma dynastie respectueuse de leur science, qui m’intimaient. Mais leurs astres, qui ne se laissent lire qu’aux ténèbres, n’en remontrent qu’au Soleil ; les étoiles sont sourdes aux sentences de la nuit, aveugles aux errances du mal au plus obscur de la chair, muettes aux noirs desseins des conjurés. Les astrologues ne m’ont gardé ni de la mort de Mumtaz, ni de ma disgrâce. Et toi, Jahanara, qu’ont-ils proféré à ton usage qui, ne fût-ce d’un pas, ait infléchi ton destin ?

La pierre, Jahanara, prier la pierre ! faute des hommes.

Est-ce à toi qu’il faut l’enseigner ! Ma lignée m’a fait roi, l’amour m’a fait père. Le roi commande aux rois mais le père ne commande qu’à ses larmes quand ses propres fils s’entretuent. Et comment attendrais-je que s’apitoient sur mon sort ceux que j’ai soumis, maintenus sous la coupe de l’Empire au prix souvent d’une tête que j’ai fait trancher à l’un des leurs ou broyer sous un pied d’éléphant ? On supporte beaucoup d’un roi, mais s’il dépose son turban, sa nudité est insupportable, il devient alors le dernier des hommes. Ce qui est vrai du peuple l’est plus encore de ses conseillers, des obligés du pouvoir et, il ne tarde pas à le comprendre, des fidèles entre les fidèles, qui assuraient l’ubiquité du pouvoir : comme la lumière et l’air, il était partout en même temps, les distances et les jours mis sous sa coupe ! Et voilà que, par la désertion des hommes, l’espace se rétrécit aux courtes frontières de cette chambre, et le temps au décompte des heures.
Psalmodier mon silence pour le marbre du Taj, faute de parler aux dieux !

J’envie ceux dont la foi me ferait dire devant le marbre vide : « Voilà qu’à m’aimer elle a épuisé son karma, heureuse entre toutes, il lui sera épargné de renaître ! Puissé-je en larmes épuiser le mien, que je la rejoigne ! Que ma voix rejoigne sa voix qui a rejoint le Feu, que mon esprit rejoigne le sien qui a rejoint la Lune, mes yeux ses yeux dans le Soleil – et notre souffle, que la mort n’a pas disjoint, rejoigne le Vent ! » Je l’envie celui qui ferait chanter le mutisme de sa douleur : Que la terre fasse voûte ! Que les pères soutiennent les mille colonnes ! Que Yama roi des morts te dresse ici demeure (je retiens la parole à venir comme le mors l’étalon).

J’envie ces autres-là qui, autour du marbre livide, appointeraient les castrats de la Sixtine, qu’ils exécutent les Répons des Ténèbres de Don Carlo l’insomniaque, le prince fou dont m’a entretenu Amanat – je crois entendre ses vocalises dans la nuit d’encre du miroir. Pour eux l’aube atteste, au tombeau déserté, que l’Aimé renaît. Son souffle a triomphé de l’apnée, la mort n’a pu trancher le nœud du souffle.

J’envie les hommes du Livre, les Compagnons à qui le vertige de la mort restitue le Vrai – car voilà ce que tu éludais, dit le Prophète dans l’entrelacs des versets de la sourate du milieu. J’envie les quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu et j’envie les hommes au manteau de laine qui les crient à bouche close.

J’envie les larmes d’une seule foi. Malheur à celui qui a bu à trop de sources, pour qui l’eau a d’autres goûts que celui de sa soif ! Le sang mêlé de mes pères, l’écheveau des langues descendues, les mille dialectes des vaincus sous nos lances quand ils jurent ou parjurent, à l’agonie… Avec quels mots prier, désormais ? C’était bien assez qu’elle meure, il a fallu que meure en nous le seul mot pour dire le nom de Dieu qui m’eût été suave. J’ai fait élever le Taj faute du mot Dieu ! Malheur au don des langues face à la mort !

[Seul le jour existait. Non la nuit. Yamî ne pouvait oublier son jumeau mort. “Yamî, quand donc est mort Yama ?”. Et Yamî répondait : “Aujourd’hui, Yama est mort aujourd’hui, et le jour n’en finit pas.” Les dieux convinrent que jamais Yamî n’oublierait. “Créons la nuit”. Il y eut la nuit, il y eut un lendemain, et Yamî s’apaisa.] J’exigeai des peintres de l’Atelier impérial qu’ils missent au point une technique qui rendît la nuit dans leurs miniatures. Ils s’y exercent toujours, avec bonheur. Je les ai mis sur la voie, mais nul à ce jour n’a pressenti l’objet de ma demande.

La nuit venue est sans relève. Voici venir l'aurore qui blanchira mon sang.

 

 

Dominique Autié
blanc
Extrait de Nocturne.

 

 

[Amanatkhan est le calligraphe qui dessina les textes qui figurent sur les murs du Taj Mahal. Jahanara est la fille aînée Shah Jahan et de Mumtaz.]

Décor calligraphique par incrustations dans le marbre du Taj Mahal, D.R.

 

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Vendredi 25 novembre 2005

06: 45

 

Chapitre XII, versets 12 à 21
autoportrait

 

[12] Satan lui prit alors le bras et, tout en marchant, se rapprocha : « Combien de fois t’ai-je dit ce que j’en pense… Ta Création prête à tant d’ambiguïtés ! Tu as beau répéter que tu l’as conçue à ton image, bien des doutes subsistent, tu le sais. »

[13] Il faisait une journée splendide. pas un cumulus, pas un souffle, seulement un air tiède et léger. Ils avaient pris coutume de telles promenades afin de rompre avec la stricte solennité des entretiens protocolaires. Les premiers temps, ceux-ci avaient été guindés, voire orageux. L’un usait de ses prérogatives de droit divin, l’autre de ses intelligences. Puis, comme il arrive toujours aux diplomates et aux politiciens, l’habitude avait émoussé leur nervosité ; il n’était plus une ruse qui ne fût déjouée avant même tout calcul, un argument qui prît l’interlocuteur au dépourvu, un coup — si bas fût-il — qui portât.

[14] Lassés, ils convinrent de substituer à leurs joutes oratoires de simples entrevues qu’ils menaient sans contraintes devant un verre, au salon, au bar, ou quand la saison l’autorisait, dans les allées du grand jardin. Leur dialogue, du même coup, avait changé de registre : l’étroitesse de la négociation céda le pas, peu à peu, aux nuances d’un dialogue qui variait de la pluie au beau temps, des considérations idéologiques à la métaphysique la plus éthérée. De longs silences, lourds de réflexions plus que de rancunes, s’instauraient souvent, ponctués par leurs deux pas sur le gravier. Et si ce que tu mets au compte des lacunes était la marge consentie à l’exercice de leur liberté ? Y as-tu songé ? Tu sais que je les ai voulus responsables. Tu es d’ailleurs le premier à bénéficier de ce privilège. Imagine quelles seraient tes critiques et les leurs si j’avais tout fixé, jusqu’en son moindre détail, ne laissant la matière ni la place d’autres choix…

[15] Satan sourit. Combien de fois avait-il entendu ce raisonnement qui lui avait toujours paru fallacieux. Un dieu sans arrière-pensées n’aurait même pas eu à s’en prévaloir. Mais lui, qui reprochait à ses créatures de n’avoir pas respecté sa loi, de s’être servi de leur liberté dans le mauvais sens, lui qui prodiguait d’implacables sanctions, comment pouvait-il avancer ce prétexte éculé ? Qu’il abusât les plus fragiles passait encore ! Mais lui, le malin, qu’il traitait en égal depuis l’éternité… Satan, aujourd’hui, n’avait pas le cœur à entamer une altercation. La sérénité de l’atmosphère communiquait au contraire un rien d’euphorie.

[16] Et l’affaire Jésus, oseras-tu affirmer qu’elle ne prêtait pas à confusion ? Ce type que tu présentes comme ton fils, issu d’un couple ignorant les devoirs conjugaux que tu as toi-même imposés, ce puceau entouré d’hommes, que les femmes ont adulé cependant. Cette façon qu’il eut d’inviter les siens à ripailler de son propre corps, sa mort sordide et sa disparition miraculeuse… Tu inventes l’intelligence et tu la bafoues aussitôt. Tu ne leur reconnais même pas le droit d’être incrédules ! Est-ce bien là ce que tu nommes liberté ? Ton Jésus…
Tu m’ennuies avec ça !

[17] Ils s’étaient éloignés du palais plus que d’ordinaire. Ils cheminaient maintenant à travers champs et sous-bois, poursuivant leur conversation. Parvenus en terrain plus accidenté, ils devaient ajuster chacun de leurs pas. Soudain, au bord du talus, Dieu saisit Satan à l’épaule. Baissant la voix, Regarde, lui dit-il, en contrebas ! Deux êtres étaient là, en effet, qui ne semblaient pas avoir remarqué l’arrivée des promeneurs et poursuivaient leurs ébats. Ils étaient nus et, à première vue, très beaux. L’un tenait l’autre par le bras et lui parlait à voix basse, les yeux tournés vers le ciel. Les herbes folles à flanc du monticule permettaient de les voir sans être vu. Leurs mots parvenaient distinctement. On ne rencontre jamais personne par ici.

[18] Ils avaient dû s’aventurer assez loin des regards par souci d’intimité ou simplement de calme. Il est vrai que certaines zones souffraient de surpeuplement et qu’il était bien difficile de s’y accorder ne fût-ce qu’une illusion de silence et de paix propices aux confidences, aux gestes simples de l’amitié et de l’amour. Trouver ainsi le Grand Jardin, sans effraction, qui n’en rêve ? Mais non pour lui seul : qu’importent les délices personnelles au cœur d’une telle beauté ?

[19] Leurs visages s’étaient insensiblement rapprochés. leurs mains évoluaient sans hâte. Bien qu’aucun vêtement ne les dissimulât, il était encore impossible de discerner leurs sexes réciproques. Lovés l’un contre l’autre, les deux corps ne laissaient deviner qu’une grande aisance, due sans doute à l’équilibre de leurs proportions. Les voix non plus n’étaient pas marquées. Oui, tu as raison, tant de beauté se partage. Et qui saura jamais, de toi, de moi ou d’eux, à qui nous échappons pour l’instant, la vraie nature de notre lien ? Nous, dès lors, ne sommes contraints de l’inventer, de nous la formuler en secret, de nous en fournir les preuves toujours plus intimes et irréfutables qu’en raison même de leur regard et de leur jugement. De tels moments nous libèrent de nos masques, de nos costumes et de nos rôles, puisqu’il n’est personne pour nous identifier. Jusqu’à notre nom perd toute signification.

[20] Lentement, leurs corps pivotèrent, sans perdre l’étreinte qui maintenant les soudait. Leurs mains glissaient, fraternisaient avec un torse, une épaule, une autre mains, logeaient provisoirement un cou, se creusaient à la joue, cardaient avec douceur la masse des cheveux. La bouche murmurait un langage de chat vers l’autre, vers ses aisselles, vers les deux salières au creux des clavicules, le nombril, le poivre du sexe, vers la bouche. Un long baiser muet croisa leurs mains qui vinrent couvrir leurs deux ventres identiques.

[21] Soudain passa un souffle de vent, semblable à ceux qui précèdent l’orage, brouillant de milliers d’ondes minuscules et régulières la surface de l’eau, jusqu’alors parfaitement lisse, où Satan et son maître se miraient sans le savoir. Ils étaient seuls, eux seuls avaient parlé, avaient agi. La première surprise passée, Satan se tourna vers Dieu, dont le visage parut s’assombrir.

 

Dominique Autié.

 

 

 

Ce texte a paru dans la revue Brèves aux éditions L'Atelier du Gué,
n° 3, septembre 1981.

Hervé Guibert, Autoportrait, 1984, in Hervé Guibert, Photographies, Gallimard, 1993.

 

 

Vendredi 30 septembre 2005

07: 09

 

Notule sur les pièges
poumeyrol

 

Le but de la traînée est de créer une trace odorante
destinée à amener l’animal qui la suivra à un piège.
Cette traînée n’est valable que pour une nuit.
blanc
André Chaigneau, Manuel du piégeur,
Éditions Payot, 1970, p. 51.

 

Si j’en crois le rapport que vous m’avez demandé d’annoter, vous auriez, en la circonstance, épuisé les ressources de la cynégétique. Restent, dites-vous, le pendule du radiesthésiste et les moyens logistiques que l’armée serait disposée à mettre en œuvre.

Outre qu’une intervention militaire sur l’aire concernée rencontrerait, je le crains, des obstacles de nature imprévisible, il est difficile d’en apprécier les effets sur les populations limitrophes, chez qui le passage à basse altitude des commandos aéroportés ne manquera pas de raviver d’anciens cauchemars.

J’ajoute à ces remarques le risque de bouter l’objet de vos battues hors de la zone où vous l’avez, jusqu’alors, circonscrit. Je suggérerais volontiers aux autorités, dont je comprends le souci d’en finir en faisant montre de toute la fermeté que la presse attend d’elles, de surseoir à des mesures trop spectaculaires. D’autant qu’il existe, à mes yeux, un recours dont vos interlocuteurs se sont privés. Les raisons qui vous ont été opposées lorsque, sur mon insistance, vous en avez évoqué l’hypothèse me semblent, devant l’urgence d’un dénouement honorable, devoir être reconsidérées. L’honneur, en pareil cas, sera bien d’avoir mis un terme à une situation critique, dans laquelle les responsables s’embourbent un peu plus chaque jour, tandis que le mal court et nargue leurs efforts.

Sans doute convient-il de mettre en exergue, mieux que je ne l’ai fait d’abord, la haute connaissance des proies dont procède l’art en question. Les échecs successifs rencontrés ces derniers jours font regretter que nul n’ait imposé, avant de lancer les opérations de rabattage, l’examen minutieux des quelques indices — traces et laissées — dont nous disposions. On a jugé qu’on l’emporterait par le nombre, de sorte qu’aujourd’hui nous n’en savons guère plus. La seule issue consisterait, dans cet esprit, à multiplier les armes quand il suffit peut-être d’en ajuster une seule, conçue aux mesures de l’adversaire.

Ah, que l’on délègue n’importe lequel de ces messieurs ! Je fais mon affaire de l’introduire auprès de celui dont je vous ai parlé. Qu’il entrevoie les nasses, les trébuchets, les boîtes de formes les plus diverses qui encombrent l’atelier, les collections de ressorts et de goupilles, les mâchoires à l’affûtage sur l’établi, les crocs, les anneaux, les crémaillères ; qu’il s’enquière des flacons étiquetés contenant les appâts, les décoctions aromatiques ; qu’il se laisse confondre par la fidélité des leurres et des appelants consignés par taille, chacun flanqué de la série d’appeaux correspondant aux cris de l’animal qu’il simule. Le maître des lieux, je m’y engage, sortira du légendaire mutisme dont se drape la petite communauté de ceux qui, par le pays, partagent sa science. Il confirmera au plus sceptique d’entre vous qu’il n’est pas, à la ronde, un terrier de renard dont il ne connaisse les accès, les coulées, un fauve dont il ne sache où il se remise par grosse chaleur, un nid, une bauge, une tanière dont il n’ait décompté les locataires.

Il dira combien l’homme est desservi par son odorat grossier, qui lui fait commettre tant d’erreurs sur le terrain – à commencer par la négligence de sa propre odeur, qui souvent le précède et dont il pollue ses itinéraires. Comment, enfin, l’arme la mieux réglée fait figure de rudiment auprès du mécanisme qu’il ajointe, telle une horlogerie, après des jours et des nuits d’observation. Malgré l’abondance de son matériel, il ne dispose que fort rarement du modèle adéquat, offrant le calibre, la délicatesse de tendue, la résistance qu’appellent la nature et l’environnement du gibier. Chaque bête prise a tiré de ses doigts l’œuvre unique qui — jusqu’au dernier rouage — n’articule sa cohérence qu’à la parfaite identification de la victime.

Mais comment gérer, dans l’opinion, cette ultime lâcheté qui fait quitter la place à l’heure de la capture et substituer quelque engin de fabrication improvisée au courage et à la sagacité des chasseurs ? Dites-leur, je vous en prie, quelle intelligence requiert la collecte des données ; la délectation des mains qui assemblent les pièces, corrigent la course d’un assommoir ou bandent un ressort ; l’intimité des heures passées à concevoir le corps dont il faut anticiper le poids, l’allure et l’esquive, tant le piège fonctionne comme un organisme moulé en creux sur la proie.

À présent, on prétexte l’inexpérience des spécialistes devant un enjeu sans précédent, aux conduites déroutantes, ses revirements, voire un don d’ubiquité qu’on avance ici avec sérieux. Or, le choix de la raison et de la force, en l’occurrence, ne peut conduire qu’à ridiculiser nos meilleurs experts. Celui dont je vous propose les services, quand il prépare ses collets, ses trappes, ses gluaux, parvient à épouser la cause du gibier au point de se couler lui-même, par la pensée, dans le goulet de la nasse. Mentalement, par amour — quand ce mot signifie qu’on se confond à l’autre — il devient un instant le cobaye de son dispositif. Est-ce à vous que j’apprendrai que, pour s’en prendre à la pègre, le flic doit s’être fait voyou ?

Je conçois la répugnance des responsables à devoir au braconnage une telle planche de salut, s’ils en venaient à cette solution. Vous pouvez cependant faire état d’une assurance : l’homme ne revendiquerait aucune publicité. Bien au contraire, il conviendrait de ménager sa réserve en négociant par mon intermédiaire, si vos supérieurs l’acceptaient. Non qu’il redoute des sanctions à venir ou quelque entrave à des activités qui, jusqu’alors, il faut en convenir, n’ont soulevé aucune plainte. Mais il a — et je compte sur votre discrétion — ses habitudes en ville. Il y descend de temps à autre. Et, curieusement, il se fait un monde de se rendre, le soir, dans le quartier où, au terme d’un trajet inutilement compliqué qui lui prend une partie de la nuit, il monte avec une fille. Toujours la même, m’a-t-on dit.

 

Dominique Autié.

 

 

Jean-Marie Poumeyrol, Les Nasses, 1976,
acrylique sur panneau, 100 x 73 cm. D.R.

 

Ce texte de Dominique Autié a paru dans la Nouvelle Revue française, n° 492 – janvier 1994, Éditions Gallimard, pp. 115-117.

 

 

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Vendredi 16 septembre 2005

07: 16

 

La Cure
tassel

 

Le Grappin a chanté toute la nuit dans la cheminée comme un rossignol.

Il a, ce matin, la mine pire que jamais, le teint terreux, ravagé. Verchère, Cotton et Mandy — l’Antoine qui me reluque à la sauvette — ont renoncé, à sa demande, aux tours de garde qu’ils assuraient, le fusil à portée de main, depuis le mois dernier. Il a prétexté la neige : il n’y avait pas la moindre trace aux abords de la maison ; ce qui prouve bien que le Grappin seul, et non quelque maraudeur, est coupable de ce vacarme qui fait trembler les murs de la cave au grenier et réveille la fille Chaffangeon, la couche-toi-là des voisins.

Ils en ont avalé des couleuvres, tous ceux d’ici ! À commencer par le père Chaffangeon, le fidèle parmi les fidèles, qui s’est battu contre l’évidence devant le ventre de sa Catherine, qui enflait de jour en jour. Il ne fallait pourtant pas chercher bien loin : les deux bâtisses sont mitoyennes et les jardins communiquent ; et le regard creux du vieux Jean-Marie, son étrange rictus en disaient long, au petit matin, sur la sève vitale que la petite échauffée lui avait tirée des heures durant, comme on vide un crustacé en lui aspirant goulûment la substance.

Je venais de m’installer auprès de lui, à l'époque. Malgré son empressement à mon égard, j’ai vite compris qu'il attendait que le fruit fût mûr dans le jardin d'à côté et que cette impatience le rongeait : à mesure que la Catherine s'épanouissait, que sa silhouette d'enfant promettait de s'alourdir, de s'arrondir, qu'il croyait discerner sous la blouse l'esquisse d'un renflement, son peu de sang lui montait aux tempes. Il rentrait alors, les premiers temps où je fus près de lui à demeure, dans un état de grande confusion que je m'efforçais de soulager. Son corps était pris de soubresauts. Seules ma bouche et mes mains parvenaient à dériver les ondes qui semblaient enfermées en lui et le faisaient tressaillir comme une bête agonisante. À l'automne, gorgée tout un nouvel été du soleil fauve qui pétrifie la terre des Dombes et visite la vigne, la Catherine est venue porter elle-même à l'étendage ses premiers linges de femme.

Je l'ai vu aux aguets, des journées entières et jusque longtemps après la tombée de la nuit. Lorsque la dernière lumière s'était éteinte aux volets des Chaffangeon, il allait s'étendre une heure ou deux, frappé d'hébétude. Vers une heure du matin, il se relevait, se glissait jusqu'à ma chambre. J'étais avertie par les craquements du plancher, par le loquet, la porte qui grinçaient. J'ai dû m'accommoder de ses insomnies, de ses effractions auxquelles j'ai fini par me préparer. Il se jetait à mon chevet en sanglotant et me prenait à témoin de sa souffrance : Tu n'as pas vu ses hanches, ce soir, dans la lumière frisante du couchant ! Elle portait sa robe en toile blanche. Sur l'écran du tissu, le soleil a projeté ses reins, dessinés pour l'amour. Et ses seins… Tu n'as pas vu sa poitrine, aujourd'hui ! Sa robe en devient trop étroite…

Le printemps suivant, un soir, j'ai su qu'elle l'avait consommé. Dès lors, c'est vers la remise aux outils qu'il courait à la nuit noire attendre qu'elle le rejoigne. Il languissait tout le jour, s'embrasait le soir venu, se dévorant de désir et de doute auprès de moi. Tu n'as pas vu son ventre ! Son bel abricot tout de velours encore… Dis-moi qu'elle va descendre, qu'elle ne s'endormira pas, que le chien ne va pas nous dénoncer. Jure-le ! Il était repris de tremblements et suffoquait à chaque mot. Ses yeux parfois se révulsaient. Comment lui aurais-je avoué que la petite Chaffangeon me privait désormais d'un office auquel, je l'ai dit, je m'étais soumise, mais dont je mesurais avec un soudain effroi qu'il venait à me manquer ?

Il y eut l'enfant, le scandale. Les nuits dans la remise s'espacèrent. Il m'était rendu, avec sa fièvre, avec la lame incandescente des égarements passés qui lui fouillait l'intérieur du corps.

 

Quand il m'a implorée, le jour même de notre rencontre, je fus rebutée d'abord par sa maigreur, ses dents, son haleine de vieux. Je n'imaginais pas exactement ce qui m'attendait mais, au fond de moi, une force plus puissante que ma volonté me poussait à répondre à ses invites, qui se faisaient chaque jour plus pressantes. Je ne manquais pas d'amants enviables que ma jeunesse attirait. J'étais lasse pourtant de leurs ferveurs de routine, des litanies de la séduction qu'on me susurrait recto tono, aux lisières de l'ennui. On me béatifiait jusqu'au bâillement. Dans le nimbe de mon plaisir canonique, je rêvais d'autres transports, d'extases d'hérésiarque. Mes chevaliers servants d’alors n’avaient de cesse qu’ils ne m’exhibent à leur bras dans les bals, les tavernes, les cabarets de mon village natal. À ma lassitude, à leur désœuvrement s’ajoutaient pour moi les sarcasmes à peine contenus des anciens qui m’avaient vue grandir et la réprobation des miens, à qui les allusions et les gloses n’étaient pas épargnées. Ici, nul ne me connaissait. Pendant l’interminable journée passée dans l’omnibus, avec mes maigres effets dans une malle, je songeais qu’il serait sans doute délectable de paraître, pour la première fois, aux yeux de toute une minuscule bourgade perdue dans le silence des Dombes ; j’imaginais les sous-entendus égrillards, je les guetterais sur les faces chuchotantes des bigots, dans les éclats de gueule et les rires gras des journaliers attablés dans l’auberge — peut-être un gamin se chargerait-il de me prendre à partie, répétant à voix haute ce qu’il aura entendu sur toutes les lèvres depuis mon arrivée : Eh ! la sacristine, la bedeaute, hou ! la suissesse… On ne doit pas s’ennuyer à la cure ! Quoi qu’on dise, il en coûte toujours à une femme d’être mise en cause ; mais, en la circonstance, il ne me déplairait pas de bousculer un peu les âmes qui doivent, sur ce coin de terre, inventer bien des compromissions intimes pour s’accommoder de l’isolement et du sombre décompte des saisons qui constitue, pour jeunes et vieux, la maigre raison d’exister.

Lui, cependant, prit l’exact contre-pied. On me fit descendre de l’omnibus dans un gros village qui était encore à une heure de ma destination. Une femme sans âge me conduisit chez elle et m’informa qu’on viendrait me chercher le soir même pour effectuer, en voiture, la dernière étape. Elle m’offrit à dîner ; mais son peu d’aménité par ailleurs me fit renoncer aux questions qu’il me brûlait de lui poser sur les motifs de cette étape, sur ses liens avec l’homme que je rejoignais, sur les coutumes du pays. En fait, on me convoya beaucoup plus tard qu’on ne me l’avait laissé entendre d’abord et je parvins à bon port au milieu de la nuit. Depuis cette arrivée clandestine, je n’ai pas eu l’occasion ni le droit de quitter la demeure. Je prends soin de ne jamais me montrer aux fenêtres côté rue. J’ai vite su par l’Antoine que mon maître ne se prive pas de parler de moi, d’invoquer mon nom à tout propos. Mais il déploie toutes les ruses pour écarter les curieux. Il a fallu cette levée de boucliers contre le tapage nocturne et les exactions du Grappin pour qu’une poignée d’hommes du village franchisse son seuil.

Les premiers temps, je fus effrayée par la survenue du charivari, les bruits de chaînes, les coups de bélier dans les murs de la cave, qui secouaient tout dans la bâtisse. Il tentait bien de me rassurer, jurait que ça provenait d’à côté, que le père Chaffangeon travaillait la nuit dans sont cellier pour meubler ses insomnies. Mais je ne pus manquer de faire bientôt le rapprochement entre le vacarme et les brusques sautes d’humeur de mon hôte. Il ne parvint d’ailleurs pas à composer bien longtemps et, au bout de quelques jours, résolut de quitter la chambre précipitamment aux premiers appels. Le temps qu’il dévale l’escalier, les bruits changeaient d’intensité et de nature. Des râles, des cris alternaient avec un brame lugubre. Si je tendais l’oreille, je discernais des tintements de ferraille qu’on remuait, des chocs mats — un gros sac de grains qu’on aurait jeté de toute la hauteur d’une maison. Cela pouvait durer une heure, mais il arrivait qu’il ne remonte qu’au point du jour, la démarche incertaine, comme si les os le faisaient souffrir à chaque pas ; pourtant, il dansait un feu de malice au fond de ses orbites de masque mortuaire, à la façon dont les grosses bougies d’autel se consument en se creusant de telle sorte que la flamme se devine seulement dans la pâleur phosphorescente de la cire.

C’est moi qui suis descendue. Sans doute, tôt ou tard, m’aurait-il enjoint de l’accompagner à la cave. Mais, de jour en jour, je me surpris à guetter les échos de leur commerce, dont les épisodes se succédaient tel un cérémonial immuable. Je ne pouvais en détacher mon esprit, bien qu’il eût toutes raisons de profiter de ces répits, et mon corps ne tarda pas à se conformer aux figures imposées de leur rituel : le sang me venait au visage, le ventre me bouillonnait comme un chais qui fermente, ma bouche, mon sexe, mon anus étaient pris de contractions irrépressibles. Bien avant que je ne cède au désir de les rejoindre, j’avais compris que le Grappin est sodomite.

De ce jour, la maison entière devint le théâtre de nos congrès orageux. Ils oublièrent toute retenue à mon égard. Il n’est pas une abomination qu’ils ne transgressèrent. Pourtant, cible de leurs encerclements orduriers, enjeu des surenchères les plus extravagantes, je me ressentais diaphane, inexistante sous des assauts dont je finissais par douter d’être l’objet. Il m’arriva de les défier, de venir les provoquer de ma peau, de tendre jusqu’à leurs orifices et leurs pédoncules les replis liquides et brûlants de mon ventre ; ils semblaient ne pas même éprouver ma présence : je n’étais que le prétexte de leur folie.

Ce n’est qu’à force de m’invoquer, de mêler mon nom à ses étranges cérémonies de la nuit, qu’il est parvenu, dit-il, à me donner corps. Il lui suffit dès lors de prononcer mon visage, de réciter chacun de mes membres, d’épeler mon sexe : Ceci est mon corps, m’entend-il lui murmurer dans son délire ; et ces mots, il me contraint à les répéter pendant tout le temps qu’il gît à mon chevet. Il est vain, dans ces circonstances, que je m’approche, que j’offre de le toucher ; il proteste que je le priverais de la puissance sacrée de la parole, qu’il veut jouir de ma présence réelle. C’est ainsi, peu à peu, à me refuser les gestes et m’interdire des soirées entières le séjour de sa peau fanée, qu’il est parvenu à me rendre avide d’un commerce charnel qui répugnerait à toute autre que moi. Tandis que j’ânonne, comme un écolier s’abrutit des vers qu’il peine à retenir ou fait des lignes, je songe à son membre noueux de cachectique, à ses bourses efflanquées. Il y a un temps pour le Sacrifice, un autre pour l’oraison. Et lorsque ce dernier s’annonce enfin, ma fièvre n’est pas mieux traitée. S’il consent à ce que mes lèvres le fouillent, provoquent la crampe douloureuse qui lui fait bientôt son regard d’agonisant, je dois conformer mon désir à l’exercice d’abstinence qu’il m’impose par ses orgasmes secs : je sens le corps caverneux se tordre, le gland se durcir sous le spasme, je le vois virer à l’encre et le méat palpiter comme une gueule d’anguille — mais pas une glaire, pas un filament de foutre (tel un enfant qui n’a plus rien à vomir, dont les entrailles pourtant se révulsent dans de tragiques haut-le-cœur). Irais-je lui gober la semence à même le testicule, lui planterais-je dans la hampe la lance de mes dents, il me refuserait encore les espèces !

Si l’on savait ce que c’est, on mourrait, geignait-il. Et c’est là ce qu’il nomme sa connaissance convulsive de la transsubstantiation : Circa res oblatas, ainsi que l’a posé l’Ange de l’École. L’oblation sacrificielle… Le Docteur Angélique enseigne qu’il y a sacrifice lorsqu’à l’égard des choses offertes quelque chose est fait. Et que fait-on, petite, sinon cette fraction des espèces sacramentelles, le corps et le sang séparés ex vi verborum, par le seul pouvoir des mots. Mais les grands controversistes s’affrontent à ce propos. S’ils savaient, s’ils savaient ce que c’est, ils mourraient ! Et la raideur lui revient, le verbe lui embrase le gland de nouveau, comme gonfle soudain la langue de feu surgie sous le souffle hors d’un lit de cendres qu’on aurait dites refroidies. Comme s’il n’avait pas suffi qu’on s’empoigne sur l’objet de l’immutation, qu’on doute de la portée du sacrifice, il leur a fallu gloser sur la nature originaire de la chose offerte, argumenter sur la materia ex qua. Ah, petite ! comme si la sérosité de tes liqueurs devait faire défaut à ma langue !

Il importe, à ce point de son oraison, que je lui donne à contempler l’effigie de mon désir : la véronique, le linceul de la mise à mort, l’objet du délit qui porte, empreint, le chrême sapide de mon rut. Je lui présente l’image achéropite — non peinte de main humaine — de mon visage intime, l’icône odorante. Sniffe, sniffe, lui dis-je, ma présence réelle. Ceci est la lettre et l’esprit, mon foutre perdu pour toi. D’étranges crépitements accompagnent la fournaise qui monte alors de la couche, une odeur piquante de bois brûlé nous fait tousser. Le cadre du lit porte les stigmates de ces brefs brasiers.

Une nuit, parvenue à m’endormir bien que brisée par le verbe, je fus réveillée par la voix égrillarde du Grappin qui se faisait chuintante à mon oreille. Son souffle court me balayait l’épaule et je reconnus l’haleine lourde, chargée des miasmes de mille cadavres en décomposition. Philomène, je vais te transverbérer… Par la fenêtre sans volets entrait un faux jour de nuit américaine. Écartant le drap, il approcha la bouche de ma poitrine, sans me toucher. Telle une lame chauffée à blanc, la douleur me fendit l’intérieur du corps, je sentis qu’on me chantournait, qu’on me sculptait en dedans. Je crus mourir jusqu’à ce que le Grappin se redressât et, dans l’obscurité, répandît plusieurs salves d’une chaleur suave sur la peau intacte de mes seins — dont je compris qu’elle s’était, en surface, refroidie comme l’épiderme d’une morte.

Il s’éloigna et, en ricanant, prononça quelques mots indistincts auxquels un autre rire fit écho. Le Grappin n’était pas venu seul ; pendant tout ce temps, Jean-Marie était resté en retrait dans l’encoignure.

 

Je me sens lasse, comme désertée par les mots eux-mêmes. Lui se consume, sans relâche. La tempête — avec la foudre qui calcine le bois du lit et les grincements de dents du Grappin parmi les éclairs — naît de cet écart entre les basses et les hautes pressions du langage entre nous. Cette fois, il n’a pas protesté et m’a épargné ses chantages habituels quand je lui ai annoncé que je partirais demain dans le Calvados auprès de ma cousine Thérèse. L’hiver y est doux.

Thérèse dit souvent, pour me taquiner, que je n’existe pas, que je suis une pure légende, une invention de l’esprit torturé de mon maître. Ou pire encore : un fantasme du Grappin. Pour Thérèse, j’existe. L’été, nous passons la journée entière cachées dans la campagne. Et pendant des heures je l’écoute, nue, me parler de Dieu.

 

Dominique Autié.

 

 

 

Vendredi 26 août 2005

08: 38

 

La ligne de Sceaux

 

 

ligne_de_sceaux

 

On construisait un petit immeuble en bordure de la ligne, entre Sceaux et Bourg-la-Reine. Un jour de vent — ou à la suite d’une fausse manœuvre ? — la grue du chantier s’abattit. La flèche, à laquelle était accrochée la cabine de pilotage, tomba sur la voie ferrée. Aucun train ne passait au moment de l’accident. Le grutier ne fut que légèrement blessé. L’infirmière qui venait nous faire les piqûres quand nous étions malades habitait à deux pas de là. C’est elle qui apporta les premiers soins à l’ouvrier. Elle nous a raconté qu’elle avait entendu de chez elle un grand bruit. L’événement se situe, je suppose, en 1954, ou 1955. J’avais cinq ans.

Tous les jeudis après-midi, Maman et moi descendions à pied à Bourg-la-Reine (où habitaient mes grands-parents) et remontions le soir en métro. L’accident a dû survenir en début de semaine. Il est certain que j’ai attendu le jeudi avec plus d’impatience qu’à l’ordinaire.

Il y avait les trois énormes chiffres blancs sur fond noir à l’avant de la voiture de tête de chaque rame : ils étaient imprimés sur des rouleaux de tissu et on les changeait aux terminus en actionnant de petites manivelles, à l’extérieur du wagon ; quand nous attendions sur le quai de la gare de Bourg-la-Reine, je savais en fonction de l’heure quelle serait l’immatriculation du métro que nous prendrions. Comme les vols sur les lignes régulières, chaque rame était ainsi affectée d’un numéro selon une nomenclature qui ne variait qu’à l’occasion d’un changement d’horaire, les samedis, dimanches et jours fériés par exemple.

Nous habitions rue du Lycée et notre numéro de téléphone était ROBinson 00 59. Nous avions été parmi les tout premiers abonnés à cause de ma grand-mère paternelle qui était très malade à la fin de sa vie. Je n’ai gardé d’elle aucun souvenir. Elle est morte bien avant la chute de la grue. Le pavillon — où mon père était né — était au 66 de la rue. Quand je fus à la grande école, s’ajouta Bouvines, 1214. Même comptage des armures, des cottes de mailles, des carénages, cardans et bielles de la soldatesque. Pour le train de l’Histoire, mêmes aguets.

Un employé poinçonnait encore votre billet dans le hall de la gare — plus rarement, l’été, dans une petite guérite à l’entrée du quai. Je jouais parfois des heures entières, installé sur les premières marches du perron, à contrôler des voyageurs imaginaires aux heures d’affluence. Je m’étais fabriqué une poinçonneuse avec mon Mécano pour perforer les tickets usagés que je récupérais à chacun de nos voyages. Plus souvent encore j’aurais conduit le métro, assis sur la cuvette des cabinets, si ma mère ne m’en avait promptement délogé chaque fois qu’elle m’y surprenait.

Je nourrissais une autre dévotion encore pour la benne à ordures qui passait chaque matin devant notre pavillon. Au jardin, je jouais à l’éboueur. On s’inquiétait toujours de ce que je fabriquais dans mon coin. On craignait que je ne manque d’ambition.

Nous allions à Paris de temps à autre faire des courses dans les grands magasins. Si nous partions assez tôt en début d’après-midi, par le métro de deux heures moins dix, et si nous arrivions en avance sur le quai, je voyais passer la rame de marchandises qui descendait chaque jour de Robinson vers Paris. La motrice ressemblait à une voiture de voyageurs tronquée. Elle ne tractait jamais plus de deux ou trois wagons en plus d’un immuable fourgon de queue. Le convoi roulait à basse allure et passait en gare sans faire halte. Un profond mystère entourait cette navette quotidienne — le train de marchandises est le dieu des trains, affranchi de toute contrainte à l’égard des horaires et des gares qu’il traverse avec superbe.

Le jeudi matin, le facteur déposait dans la boîte mon abonnement au Journal de Mickey. On y publiait en bande dessinée, par épisodes hebdomadaires, les aventures de Lancelot. Le chevalier arpentait de lourdes forêts où lui seul semblait capable de s’orienter. Plusieurs semaines durant, il eut à traverser un marais maudit que hantait un monstre amphibie. L’histoire était suspendue à l’imminence de la chose vivante, innommable. Chaque épisode ne courait que sur une double page et il arrivait qu’une seule vignette occupât toute une page — le cheval et son héros, vêtu de son épée et d’un fin justaucorps, cheminant parmi les flaques, le silence menaçant des déblais livrés aux herbes grasses. En rentrant de Bourg-la-Reine à la nuit tombée, la vitre du wagon ouvrait sur l’opacité de Brocéliande où je guettais, en contrebas du ballast englouti, à l’endroit où la grue avait chu, la Bête de la ligne de Sceaux.

C’était avant les pendules à cristaux liquides, l’affichage électronique des destinations, le radioguidage des rames, avant la régulation informatisée du trafic. Le machiniste disposait des signaux lumineux placés à distance régulière le long de la voie ainsi qu’à la sortie de chaque gare, en bout de quai ; si le convoi ne respectait pas un signal d’arrêt, il n’existait pour donner l’alarme que le crocodile (« cette pièce, qui offre une surface polie au milieu de la voie, ressemble à un grand lézard couché, ce qui lui a fait donner [ce] nom… », écrit Louis Figuier dans L’Année scientifique et industrielle 1882, p. 444). Le train électrique de marque Jouef que m’avaient offert mes grands-parents de Bourg-la-Reine comprenait un lot de rails-crocodiles sur lesquels se branchaient par un jack minuscule, source de faux contacts, les sémaphores lumineux et le passage à niveau dont les barrières s’abaissaient à l’approche du train. C’est ainsi que mon grand-père, conducteur d’une presse Heidelberg (l’imprimerie Larousse était située à Montrouge, dans le quartier de la Vache Noire) m’apprit qu’il y avait des crocodiles sur la ligne de Sceaux.

On ne déplorait pas plus d’accidents ni de suicides qu’aujourd’hui, les rames étaient moins longues, moins rapides, plus bruyantes mais, tout le temps que nous attendions sur le quai, il se logeait dans la gorge un muet qui-vive, une inquiétude planait dans le lointain des voies — à Denfert, au retour de Paris, c’est d’un tunnel que les voitures débouchaient soudain. Et quand approcha le temps où l’on estima que je pourrais remonter seul de Bourg-la-Reine (à la belle saison, quand il ferait encore jour) on me désigna des messieurs — et même certaines femmes — seuls, à qui par exemple il ne faudrait pas que je réponde s’ils m’adressaient la parole. Des gens de Brocéliande. Pourtant, j’étais plus que jamais Lancelot, maître de mes périls.

*

Il n’y a pas un soupçon de nostalgie dans tout cela. J’abomine ces compassions de cartophile qui confrontent, dans des éditions à trois sous, une vue d’époque en belle page avec un cliché contemporain du même panorama en vis-à-vis. Force m’est cependant de constater qu’il existait, dans les années de mon enfance, un support tangible à la partition de l’espace, à une vie organisée selon deux côtés, celui de Sceaux (pour lequel nous n’avions que nos jambes, qui devaient grimper le raidillon de la rue de Penthièvre), et celui de Bourg-la-Reine, auquel le rail conférait des qualités d’enviable lointain. Quant à Paris, c’étaient bien l’écartement des voies, la configuration du matériel roulant, le respect d’horaires aussi précis que ceux des trains de ligne qui empêchaient toute contagion entre les horizons scéen ou réginaborgien et l’empire obscur du métropolitain.

*

Les trains sont faits pour dérailler. Il s’agit d’une évidence enfantine sur laquelle je ne suis pas décidé à faire l’impasse (c’est bien assez que j’aie dû cotiser au problème des banlieues, comme n’aurait pas eu à le faire un natif d’Illiers ou de Montségur).

Mais les trains, j’ose dire, ne déraillent jamais seuls. Certes, ils sont parfois l’outil d’une fatalité individuelle. Je me souviens avoir été saisi d’un rire irrépressible le matin où j’ai appris par la presse que le cardinal Marty avait trouvé la mort à un passage à niveau. Il avait déclaré que sa 2CV l’emporterait au paradis. Il n’y avait qu’un train pour être à la hauteur d’une telle prophétie. Mon rire n’avait rien d’irrévérencieux. C’était le rire qui fait irruption volontiers à l’approche des manifestations du sacré sous ses formes les plus puissantes, les moins édulcorées par une mise en scène confessionnelle.

Un train, c’est de l’Être qui court à la catastrophe. Contre l’énergie cinétique d’un tel fatum, il suffit qu’un enfant joue aux dés — et qu’un seul dé tombe sur la voie.

 

Ligne de Sceaux, années 1950 ? D.R.

La présente chronique est constituée de passages du livre intitulé La Ligne de Sceaux paru dans la collection « Terre d'Encre » aux éditions du Laquet en février 2000.

 

 

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