blog dominique autie

 

Mercredi 2 août 2006

08: 21

 

Saint-Ex alcoologue

 

lepetitprince

© Éditions Gallimard.……

 

 

La planète suivante était habitée par un buveur. Cette visite fut très courte, mais elle plongea le petit prince dans une grande mélancolie.

 

C'est au hasard de mes déambulations sur la Toile que j'ai découvert cette page, visuellement bien rebutante, sur l'alcoolisme dans la littérature.

Je soutiendrais volontiers la thèse qu'il est encore plus difficile, pour un romancier, de camper un personnage d'alcoolique que de sortir grandi d'une scène d'amour. Encore qu'il convienne de tenir compte d'une donnée – même si c'est pour la balayer d'un rapide non-lieu : ceux qui, majoritairement, décideront de la qualité intrinsèque de son travail romanesque jaugeront la figure du buveur, telle que dépeinte par l'auteur, à des critères étrangers à la psychologie même de celui qui, souffrant d'une addiction à l'alcool, aura servi de modèle – l'auteur eût-il, par conscience professionnelle, fait exploser son taux de transaminases et de gamma-GT avant de tremper sa plume dans son propre sang. Milton Loftis, le père alcoolique d'Un Lit de ténèbres de William Styron [1] me semble plus réussi et efficace que le consul dipsomane de Lowry [2], constamment invoqué. Mais, justement, mon point de vue est doublement [dé]formé par mon expérience d'alcoolique et ma pratique d'abstinent.

Je me suis précipité sur mon exemplaire du Petit Prince, que cinq ou six déménagements avaient à peine tiré de son sommeil depuis ma dernière visite.

 

– Que fais-tu là ? dit-il au buveur, qu’il trouva installé en silence devant une collection de bouteilles vides et une collection de bouteilles pleines.
– Je bois, répondit le buveur, d’un air lugubre.
– Pourquoi bois-tu ? lui demanda le petit prince.
– Pour oublier, répondit le buveur.
– Pour oublier quoi ? s’enquit le petit prince qui déjà le plaignait.
– Pour oublier que j’ai honte, avoua le buveur en baissant la tête.
– Honte de quoi ? s’informa le petit prince qui désirait le secourir.
– Honte de boire ! acheva le buveur qui s’enferma définitivement dans le silence.
Et le petit prince s’en fut, perplexe.
Les grandes personnes sont décidément très très bizarres, se disait-il en lui-même durant le voyage.

 

Le Petit Prince m'a toujours paru une exception dans l'œuvre de Saint-Exupéry – qui, de façon diffuse, suscite en moi une sorte de léthargie de l'esprit dont je reconnais qu'elle procède pour une large part de la mauvaise foi : de mon dépit, plutôt, devant quelques-unes des citations à l'emporte-pièce qu'on en a extraites comme sujets de rédaction [de mon temps] dans les collèges. En revanche, sous ses allures feintes de livre pour la jeunesse, Le Petit Prince pourrait fort bien être un texte crypté, acheminant à l'intention de quelque société d'initiés un message sans commune mesure avec l'apparente limpidité de son contenu.

Je me garde bien de trancher, on s'en doute. J'affirme juste qu'il n'existe pas, à ma connaissance, une formulation de la psychologie de l'alcoolique plus économe dans sa redoutable rigueur, pour ainsi dire chirurgicale, que les quelques répliques du chapitre XII du Petit Prince.

 

 

[1] Traduit de l'anglais par Michel Arnaud, Gallimard, 1953 ; diponible en collection de poche « L'Imaginaire ».
[2] Malcolm Lowry, Sous le volcan, traduction de Jacques Darras, Grasset, 1987. Sur les raison qui me font préconiser cette traduction, voir une chronique antérieure, Deux volcans, deux lolitas ?….

Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince, avec des aquarelles de l'auteur, Gallimard, 1946, pp. 43-45.

 

 

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Vendredi 9 juin 2006

05: 56

Célébrations

 

X

 

L'abstinence

 

 

pygargue

 

Appelons, cette fois, un chat un chat. La page que voici ne redouble pas cette autre-là. Je m'avance à mains nues, je renonce à situer mon propos entre la définition du dictionnaire et je ne sais quelle thèse officielle, nécessairement bourrée de bons sentiments. [J'ai entré le mot dans la recherche d'images de Google, pour voir : je suis tombé sur tous les sites américains qui prônent l'abstinence sexuelle jusqu'au mariage. C'est à hurler. À fuir – d'autres diront : à se prendre une bonne cuite, illico.

Le mot paraît hors d'usage. Au premier pas, la langue ferait-elle défaut ? C'est partir du plus loin. Du fond du trou.]

*

L'évidence est telle qu'on doit la rencontrer formulée ici ou là, peut-être même dans les lieux nauséabonds que j'évoquais il y a un instant : elle est le contraire du manque. C'est d'ailleurs pour cette raison que le mot existe. On dispose, sinon, de renoncement, privation, refus, déni. Ou encore de : morale, dogme, interdit (volontairement, je laisse à part règle, qui peut servir, et Loi, avec sa capitale, qui nous surplombe).

[J'oubliais : peur.]

*

L'alcoolique abstinent n'a pas peur. Juste froid aux yeux.

*

Au début, l'abstinence de l'alcoolique est un fragile équilibre entre d'immenses bénéfices qui ne sont encore qu'entrevus et un manque que la cure a déporté vers une forme très étrange de faim : une salivation parfois intempestive, toujours réglée sur l'heure des repas. Hors de question de ne pas répondre par retour à ce message enzymatique. Entre les repas, c'est le quartier de pomme salvateur. Et un rigorisme étroit – qui donne le ton à l'entourage – quant au moment de passer à table. Une négligence domestique peut vous faire rechuter. Au point qu'être seul signifie être maître de ses heures (il ne doit plus exister, peu s'en faut, que les moines et les militaires encasernés pour se plier collectivement à l'horaire immuable, pour l'ingérer comme modus vivendi).

Heures [qui signifie office dans le vocabulaire liturgique, et prière par ellipse puis métonymie], grandes et petites. La sonnerie du réveil, la perfusion de café fort, la gamelle des chats, la grande gorgée d'eau du milieu de la matinée (au goulot) : je prie, sans savoir que je prie. La prière – l'heure – me prend en charge. Me porte, me déleste et m'allège d'une ancienne angoisse qui rôde encore [je parle des premiers temps de l'abstinence, qui peuvent durer de six à douze mois]. C'est la seule chose – cette dimension primale mais essentielle de la prière – qu'il serait inutile d'enseigner à l'alcoolique abstinent novice d'un ordre régulier.

*

[Vous trouvez que tout cela n'est pas très vendeur ?
À la bonne heure ! – aurait dit ma grand-mère maternelle.]

Il n'y a rien à vendre au candidat à l'abstinence, et l'alcoolique abstinent n'a rien à revendre à personne. Une forme de tyrannie, du moins les premiers mois, préside à ses rapports avec ce et ceux qui l'environnent.

Il me faut, sur ce qu'on nomme la postcure, être aussi clair et rigoureux que possible : cette période n'est pas de tout repos pour l'alcoolique ; elle est désespérante pour l'entourage, contrairement à toutes les idées reçues par angélisme et bien-pensance ; dans le couple, notamment, l'alternative se profile très souvent : ou bien l'horreur de la rechute, ou bien l'explosion [provisoire ? il y faudrait un talent peu commun] du couple – ce n'est pas mon sujet d'aujourd'hui, mais il conviendra d'y venir, car la discrétion et la pudeur qui incitent les professionnels de la prise en charge à contourner ce versant de la postcure laisse l'alcoolique démuni devant l'épreuve du retour, de la sortie de cure.

Il a déjà perdu quelques kilos et il va continuer à maigrir pendant plusieurs semaines. Cet allègement de lui-même en vient à dessiner l'ascèse sur ses traits (le spectre d'une longue maladie pour ceux qui ne sont pas informés de ce qui lui advient, son entourage professionnel par exemple). Alors qu'intérieurement, ce déficit énergétique – compensé par un traitement de vitamines B1, B6, B12 –, correspond à une véritable recomposition du métabolisme, à la mise au point définitive d'un pacte biologique avec son corps, que l'alcool ne suralimentera plus. Il lui faut désormais apprendre à se nourrir. Il a faim, je l'ai dit. Son corps, pendant ces mois, devient une sorte d'alambic, de laboratoire où se concoctent des recettes dont il n'a pas le temps ni l'énergie de parler, c'est sa seule affaire du moment, qui le concentre, le recueille, le ferme en quelque sorte. C'est son grand œuvre : il est en train de transmuer de la lie en or. Il demande qu'on lui foute la paix – simplement, que le dîner soit prêt à 19 h 40 (à 45, il ne répond plus de rien).

C'est, ordinairement, invivable pour le proche témoin tant impliqué dans le processus alcoolique. Je ne jette aucune pierre. Je ne suis pas loin de penser que, dans cette phase-là, c'est l'autre (le conjoint, ou le plus proche interlocuteur de l'abstinent, s'il vit seul) qui devrait bénéficier de toute la compassion de l'entourage et de la société. Il ne suffit pas d'informer les familles et d'ouvrir à leur usage quelque vague groupe de parole ; c'est une véritable prise en charge qu'il conviendrait de prévoir pour ce traumatisme profond asséné par celui qui revient de la mort, qu'on ne reconnaît plus.

*

Je continue (il va sans dire que nous avons de la suite dans les idées, c'est d'ailleurs ce qui sauve l'addictif, le moment venu).

Comment, donc, évoquer toutefois de quelle sérénité se trouve comptable l'abstinence ? Comment rendre sensible ce point d'ancrage qu'elle scelle dans nos vies d'addictifs ? Je cherche une image, ce sont des sensations tactiles et des sons – des musiques – qui me viennent.

Une piste, peut-être. L'abstinence dériverait – comme on détourne le cours d'un torrent – notre sensualité liquide de la gorge vers la peau et l'oreille interne. [Je n'ai aucune certitude, je m'interroge à haute voix.]

Le résultat, quel qu'en soit le processus profond, est d'un absolu confort (je ne pense pas [à] mon abstinence, la façon dont je cherche mes mots pour en parler en est la preuve).

*

J'aurai encore à méditer ici sur deux points, au moins.

D'une part, la survenue dans ces lignes – dans ma langue organique pour écrire l'abstinence – d'images qui renvoient à une certaine forme de vie religieuse, celle des ordres réguliers notamment (questions subsidiaires : l'abstinence serait-elle un intégrisme ? existe-t-il quelque rapport entre la règle d'abstinence de l'alcoolique et la chasteté du religieux ?)

Cette forme étrange de dissidence, d'autre part, qu'instaure l'abstinence dans une vie : ce principe dérogatoire que le corps-esprit de l'alcoolique abstinent reconnaît, plus qu'il ne le revendique, dans son commerce avec le monde et ses lieux communs, ses évidences bon marché, ses injonctions à obtempérer. Jusque dans son imaginaire – la photographie qui illustre cette page en fournit un exemple : les métaphores qui me viennent ont partie liée avec le froid, la glace, l'air raréfié d'altitude – et non avec la chaleur de la commensalité, d'un cocooning intellectuel et moral.

Roger Caillois a vingt-cinq ans lorsqu'il écrit ce texte [1] :

Alors parfois, comme l'ombre d'une aile froide, un souffle aigu, descendant du glacier, transit soudain le passant, l'arrache à la tiédeur qui l'endort, raidit ses muscles, coupe ses nerfs. L'homme aspire malgré lui l'air glacial et raréfié des cimes et s'en trouve lavé, puissant et comme neuf, inquiet de ce frisson qu'il sent implacable et séduit par cette pureté, cette noblesse, ce vertige – le froid.
Au point extrême où se fondent les sens et la volonté, il est ainsi une lucidité, une ivresse qui balaie d'un souffle scrupules et incertitudes. Elle ne laisse subsister que les dures aiguilles et la glace d'une rigueur sereine et délibérée. C'est cette brûlure froide qui trempe l'être et lui confère l'investiture royale des élus qui, au plus creux de l'amour et jusque dans les bras de l'amante, ne sont jamais ce que les femmes les plus amoureuses tentent toujours de faire des hommes qu'elles aiment : des enfants.

 

*interlettreinterlettre*

*
À suivre.

 

[1] Roger Caillois, L'Aile froide, Fata Morgana, 1989, pp. 12-13. Ce titre est emprunté au nom du glacier (dont la graphie est aujourd'hui : Ailefroide) qui descend de la Barre des Écrins. Caillois renonça, au dernier moment, à la publication de ce texte – l'un des tout premiers qu'il écrivit – dans la Nouvelle Revue française, au printemps 1939, le jugeant trop lyrique en en relisant les épreuves. Il fallut attendre 1989 pour le découvrir. Roger Caillois est mort en décembre 1978. Il me reçut à quelques reprises cette année-là, la dernière fois moins d'un mois avant son décès. Odile Felgine ayant explicitement évoqué la dipsomanie de Caillois dans la magnifique biographie qu'elle lui a consacrée (Stock, 1994), je m'estime autorisé à mentionner ici combien l'alcoolisme du maître, partagé durant ces heures, servit de troublante et perverse caution au mien. Relisant les lignes d'une terrible beauté qui s'imposent, comme une sorte d'envoi, au texte d'aujourd'hui, il me vient soudain que l'auteur donne ici l'indice irrecevable – mais cohérent avec le reste de son œuvre – d'un alcoolisme abstinent qui aurait précédé l'expérience active de l'alcool. L'hypothèse paraîtra d'emblée évidente, je suppose, aux lecteurs du Fleuve Alphée. Il est probable que cette intuition, qui m'a saisi à l'instant tandis que je rédigeais cette note en bas de page, appelle quelque développement ultérieur. Ne serait-ce que par égard pour mon visiteur d'aujourd'hui à qui l'œuvre de Roger Caillois n'est pas familière. Je déteste assez moi-même ces clins d'yeux entendus entre spécialistes pour ne pas en insulter ceux qui me font l'honneur de me lire.

Pygargue à tête blanche (Haliaeetus leucocephalus).
Cet oiseau de proie nord-américain vit au bord des lacs et des rivières, sur les lagunes côtières, dans les estuaires, sur les côtes escarpées et les îles. Il se reproduit en l'Alaska et au Canada. Il hiverne sur les côtes du Canada et de l'Alaska, et dans quarante-huit États des U.S.A., jusqu'en basse Californie et depuis le Maine jusqu'à la Floride. Il est commun en hiver le long du Mississipi et du Missouri. Cliché D.R. (proposé en téléchargement gratuit comme fond d'écran).

 

Plusieurs autres chroniques ont été consacrées, sur ce site,
à l'alcoolisme abstinent :

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*

 

Célébrations

de la gomme du fond de robe de l'eau minérale
des myopes de la pistache de la vapeur
de l'œuf à la coque de la machine à écrire
de la paternité

 

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Mardi 6 juin 2006

06: 20

 

Cesser de boire
blanc_mince
pour retrouver l'amour de mon nom

 

 

vierge_inconnue

 

blanc_marge3


Qui donc (pouf… pouf…) va bien finir par poser la question ? C’est vous qui vous jetez à l’eau, si j’ose dire ? C’est méritoire. Eh bien non, je n’adhère pas aux A.A., car j’ai toujours été persuadé que, dans mon cas, tout recours à une communauté artificiellement constituée d’alcooliques qui tentent de s’en sortir — prônant de surcroît l’anonymat jusque dans sa raison sociale — aurait procédé d’un double contresens : abstinent, j’ai commencé par retrouver une expérience vivable de la solitude. Et le goût des mots, l’amour de mon nom.

Le Bec dans l'eau, Phébus, 1998, p. 138.

 

La jeune femme dont Albert Rudomine a photographié le masque mortuaire en 1927 est la Vierge non pas anonyme, mais inconnue, du canal de l'Ourcq. Elle avait un nom, quand elle vivait. Peut-être le donnait-elle avec quelque fierté quand on le lui demandait. Si l'on avait intitulé cette œuvre La Vierge anonyme du canal de l'Ourcq, une part essentielle de la grâce qui nous touche dans ce visage et son mystère aurait aurait été réduite à rien. La vie qui s'éternise sur les traits de l'inconnue nous fascine ; anonyme, la jeune fille serait à jamais morte.

Aux diverses définitions qui ont été données de l'alcoolique, j'ajoute celle-ci : l'alcoolique est celle ou celui qui a perdu l'amour de son nom. Toute cure, toute prise en charge devraient s'assigner comme priorité première de restituer cet amour à qui l'a – notamment – noyé dans l'alcool. Il me semble que l'abstinence (que je préfère à la sobriété, pour plus de clarté) lui serait offerte par surcroît.

Récemment encore, Les Alcooliques anonymes ont rappelé avec fermeté ce qui fonde leur principe d'anonymat. Ce texte, destiné aux médias, est consultable sur la version française du site des AA. On y lit ceci : Plusieurs [membres de notre association] s’empressent de souligner que le rétablissement individuel chez les AA devrait venir en premier lieu ; la tradition d’anonymat, souvent appelée le battement du coeur des AA, est destinée à garder l’ego sous contrôle, à fournir aux membres une façon de résister à l’envie de rechercher le prestige et le pouvoir personnel, bref, à rester abstinents.

Je ne comprends décidément pas en quoi l'abstinence est liée au renoncement à tout prestige et pouvoirs personnels. Je crois avoir l'honneur et le pouvoir de ne pas être inutile, en certaines circonstances, à l'homme ou à la femme en difficulté avec l'alcool : j'ai peine à imaginer m'adresser à eux singulièrement après leur avoir dit, d'emblée, Je dis que je m'appelle Jacques, mais c'est faux. Volta Faraday, Tiny Sémaphore et Baba Moleskine pratiquèrent, jadis, l'art du nu au Crazy Horse Saloon, mais nous voulions bien qu'elles nous jettent aux yeux ces sobriquets poudreux. Et toute l'ambiguité repose, justement, sur le fait que cet anonymat n'est qu'un « pseudonymat » dans le cadre fermé des réunions des AA – pratique désormais banalisée par Internet, sur les forums, les sites d'enchères…

Or, avec l'anonymat, c'est bien l'irréductible singularité de chaque homme et de chaque femme alcooliques qu'il s'agit de brider, de mettre sous le boisseau : comme une sorte de vague punition, comme le prix d'un étrange péché originel – et Dieu sait, justement, si le discours des AA n'est pas libre, loin de là, du moule judéo-chrétien de la culpabilité.

Sur un plan politique, cet anonymat fait le jeu, me semble-t-il, des lobbies et conforte la frilosité des pouvoirs publics : il est finalement pratique de choisir pour interlocuteur une association américaine, dont la délégation française prend ses ordres loin de la France viticole, et qui interdit de surcroît à ses membres de se présenter au grand jour, à visage et nom découverts. Il suffit d'ailleurs de chercher (en vain) la moindre allusion désobligeante aux AA dans les publications corporatistes qui, officiellement, ne font que défendre l'économie de l'alcool. Et de jauger ce silence bienveillant à l'aune des bordées d'insultes qu'a essuyées Hervé Chabalier après la publication de son rapport [1] – même si je tiens que dénoncer les pratiques pour partie occultes qui consistent à initier le jeune consommateur à la dépendance alcoolique (car Hervé Chabalier a rappelé qu'il ne s'agit de rien de moins que de cela !) est une cause perdue d'avance. Il n'y a pas à craindre de tels désagréments avec les AA, qui se contentent de faire l'appel de ces malades insupportables que nous sommes et de les réduire au silence public. Je force à peine le trait.

J'ai conscience d'aborder l'un des aspects les plus problématiques de la prise en charge des alcooliques dans nos sociétés. Ne serait-ce qu'en raison du nombre de ceux qui doivent aux AA la pérennité de leur abstinence, toujours si cher payée quel que soit le cheminement suivi jusqu'à la libération, jamais définitive (elle ne doit jamais, en tout cas, être tenue pour telle par l'alcoolique : on ne guérit pas de l'alcool, lui seul le sait). Mais il existe, en matière d'alcoologie, une forme de pensée unique, qui a pour nom les Alcooliques anonymes. Que cette thèse officielle comprenne ce coup de gomme sur ce que nous avons de plus singulier – notre nom – ne laisse de me gêner. Pour mes frères dans l'alcool.

J'ai évoqué cette conscience latente du péché, qu'on retrouve dans la profession de foi de l'AA, quand il prend la parole en réunion. À mes frères et mes sœurs alcooliques, déjà abstinents ou encore désespérés, qui côtoient ou côtoieront cette sorte de malédiction (que ce mot est riche, ici ! je m'en aperçois, l'écrivant) de leur nom, j'offre ces versets de Nezamî de Gandjeh [2] :

Le Nom de Dieu est le début de la pensée
et la fin du discours.


[…]

C'est Lui qui, sur la joue d'Adam,
a posé le grain de beauté du péché.

 

 

[1] Parmi bien d'autres pages qu'on pourra lire en ligne, celle des vignerons de l'Hérault, ou encore du portail vitisphere.com.
[2] Poète soufi persan du douzième siècle. Ces lignes sont tirées du distique initial et du distique 38 du Trésor des Secrets, traduit du persan par Djamchid Mortazavi, Desclée de Brouwer, 1987. Je propose ici une formulation personnelle du second passage, pour des raisons d'harmonie, le sens étant strictement préservé.

 

*

 

Plusieurs autres chroniques ont été consacrées, sur ce site,
à l'alcoolisme abstinent :

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La Vierge inconnue du canal de l'Ourcq, photographie d'Albert Rudomine, 1927. D.R.

 

 


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…………

 

 

Vendredi 17 mars 2006

06: 48

 

Honneur à l'homme
à celui qui a dit non à l'alcool
que je ne reverrai peut-être jamais

 

 

chemin_jerome-ducros

 

Chemin en Haute-Provence, dans les environs de Méailles.
Cette photographie est de Louis-Paul,
à qui j'ai proposé de l'offir à l'homme dont il est question dans ces lignes.
Nous sommes tous trois abstinents. La Toile est, aujourd'hui, un lien de plus entre nous.

 

 

Il s'est retourné dans l'encadrement de la porte et, comme d'habitude, nous nous sommes serré la main. Bon retour. Portez-vous bien. Merci de votre confiance. Il m'a souri, comme d'habitude, a semblé hésiter un instant, puis s'est éloigné.

J'avais évoqué, lors de nos deux précédentes rencontres, l'hypothèse que nous suspendions un jour le rythme régulier des rendez-vous. Samedi, nous sommes convenus, à sa demande, de ne pas reprendre date. Il appellera, éventuellement, dans un mois, dans deux… jamais… Demain, en cas d'urgence.

Depuis plus d'un an, cet homme a fait deux cents kilomètres en voiture, un samedi matin sur trois d'abord, puis sur quatre depuis l'automne, pour descendre de ses « montagnes » – son village est à 900 m d'altitude, il y avait quinze centimètres de neige samedi matin au moment de partir, il est arrivé ici avec cinq minutes de retard, gêné de m'avoir fait attendre.

Voilà peu d'années, il a repris l'entreprise paternelle de bâtiment. Il a trois maçons avec lui. C'était à l'époque où son frère cadet s'est tué en voiture.

Quand je lui ai ouvert la porte, la première fois, je me suis trouvé face à sa carrure énorme d'homme des terres rudes, sa main aurait aisément broyé la mienne. Son sourire m'a frappé, son regard clair qui a pétillé à mon sourire. Son entreprise allait à la dérive, son entourage l'avait contraint à consulter un « spécialiste » à l'hôpital général du chef-lieu, il avait juré qu'il n'y remettrait pas les pieds de son vivant, on ne traitait pas ainsi un homme, dans ses montagnes. Tout se mettait à sérieusement partir en couilles dans sa vie, mais ce n'était pas une raison pour lui parler comme ça.

Que mon nom lui ait été indiqué est un pur hasard. Qu'il ait décroché son téléphone a certainement dépendu d'un concours de circonstances intimes sur lequel je me suis interdit de l'interroger. (L'alcoolique passe cent fois à côté de la décision d'en finir avec l'alcool – les experts ne peuvent sans doute pas comprendre comment la première acrobatie consiste à saisir ce moment de grâce, qui peut ne durer que quelques secondes et qui est un absolu préalable à leur entrée en scène : ce moment où l'alcoolique est prêt à [presque] tout pour se libérer de son joug – avec une préférence marquée pour courir au plus improbable, au plus singulier, au plus acrobatique : image que l'expert n'offre jamais, il faut bien en convenir.)

Ces deux premières étapes acquises, il aurait dû paraître problématique à ceux qui nous ont mis en relation que nous puissions efficacement communiquer : le rat des villes et le rat des champs, le manuel et l'intellectuel, l'homme des bois et l'addict au béton (la chlorophylle me rend malade). Un samedi, pourtant, à 13 h 30 précises, je me suis retrouvé assis au salon devant lui. Il m'a écouté lui dire que nous mangerions chacun une pomme durant l'heure que nous allions passer ensemble, que les assiettes, les couteaux, les serviettes en papier étaient là pour cette raison sur la table, entre nous. Que je m'abstiendrais de fumer et que je lui demandais d'en faire autant, s'il était fumeur. J'ai rempli nos verres de Volvic. À partir de cette minute, ce que nous nous sommes dit relève d'un secret non professionnel, que nul code de déontologie n'a besoin d'édicter tant il va de soi.

Samedi, après son départ, j'ai lavé les deux soucoupes, les deux verres à pied, les deux couteaux à dessert qui, depuis des années, ne servent qu'à ce rituel. Ils sont rangés à part, il est hors de question qu'ils servent en d'autres circonstances. Ils n'avaient pas servi depuis plus de deux ans. Ils ne serviront peut-être plus jamais. Ni à cet homme (je m'en rejouirai, et d'ailleurs j'en nourris l'intime conviction), ni à personne (je n'ai rien à vendre, je ne fais pas de publicité, et je sors si peu qu'il est rare que je sois conduit à parler de cet accompagnement des personnes en difficulté avec l'alcool).

Cet homme, désormais, en sait plus long sur l'alccol que la plupart des alcoologues. Disons, pour être juste, qu'eux et lui ne savent pas les mêmes choses : ce que sait désormais cet homme – sur lui-même, sur l'alcool – et que ne savent pas les alcoologue est peut-être déterminant. Hervé Chabalier a raison de laisser entendre que nous sommes certainement le chaînon manquant dans la prise en charge des alcooliques. Proposer de nous associer à ce dispositif est méritoire.

Je pourrais faire de ce texte un volumen qui se déroule sans fin, le bouton de l'échelle de navigation ne serait plus qu'un point sans épaisseur dont le moindre déplacement ferait sauter des milliers de lignes. Alors que mon seul propos, aujourd'hui, est de dire mon admiration pour cet homme : pour l'apparente paisible résolution avec laquelle il mène son combat intérieur, pour le prix qu'il sait attacher à chacune des petites victoires qui l'ont conforté, depuis un an, dans le choix de l'abstinence. Pour la confiance qu'il m'a accordée, sans exiger d'autre garantie que notre ponctualité réciproque.

Sans doute n'ai-je prononcé, dès notre secondre entrevue, qu'une phrase décisive : Vous n'êtes pas, semble-t-il, en état de dépendance neurologique. Pas encore. Peut-être ne le serez-vous jamais – même si, sur un plan biologique, l'alcool a sans doute déjà procédé à ses ravages. Cette non-dépendance est à la fois une chance et un grand danger. Il a écouté mes explications [1]. Il m'a semblé que, dès cet instant, il avait compris pourquoi, comment et où porter l'effort. Il s'y est attelé. Comme il le fait quand il bâtit une maison pour d'autres. Mais, cette fois, c'était la sienne qui menaçait de s'écrouler.

Samedi, je l'ai remercié. J'ai en effet le sentiment qu'il m'a offert, dans notre cheminement, une gratification que bien peu d'alcooliques offrent à bien peu d'alcoologues : celle d'un bout de parcours commun d'une telle fécondité.

 

[1] Je renvoie de nouveau à l'article, ardu mais complet : Hépatopathie alcoolique (hors cirrhose), publié en ligne sur le site Internet de la Société nationale française de gastroentérologie (septembre 1999). Je commente brièvement ces données dans la note 2 de ma chronique du 13 janvier 2005. La compréhension de ces mécanismes est essentielle. Ils sont souvent très mal expliqués aux alcooliques et à leurs proches – quand ils le sont.

 

Découvrir le site de Louis-Paul
sur Méailles et ses environs.

 

 

mouette
Quand l'alcoolique dit non à l'alcool
Prise en charge non médicale des alcooliques
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Mercredi 4 janvier 2006

07: 20

Célébrations

 

 

III

 

L'eau minérale

johnnie_volvic

 

 

Le destin de l'alcoolique abstinent se décide dans quelques postures parfaitement repérées. Boire chez soi l'eau minérale à la bouteille (au magnum) en est une.

*

Le magnum à section ronde d'Évian, c'est la bouteille de J&B qui, les derniers temps, ne tenait pas la journée. J'en buvais trois en deux jours, soit un vrai litre par vingt-quatre heures. Celui à section carrée de Volvic (ou le litre en plastique d'Hépar), c'est Johnnie Walker – à prix égal, je lui trouvais quelque chose d'âpre en gorge, un feu d'alcool à brûler.

La dépendance alcoolique – et son contraire, qui en est une autre – se jouent au goulot. Vingt ans après il me serait impossible, sans frémir, d'empoigner pour y boire une banale bouteille en verre, fût-elle remplie d'eau de source.

*

Ce n'est qu'à table – par excellence devant le couvert dressé d'une table sociale – que le verre à eau prend sa dimension de sceptre, le calice, de graal. Joie intime et tacite des retrouvailles avec l'imprescriptible royauté de l'abstinence, sertie de ses fastes, entourée de ses bouffons, de ses courtisans bien intentionnés.

*

Certes, l'eau a un goût. Certes, je vois s'épanouir la gastroentérite chaque été chez quelques buveurs d'eau du robinet (qui acceptent, par ailleurs, de payer une fortune le Coca-Cola en canettes). Là n'est pas la légitimité de l'eau minérale, mais dans sa qualité de boisson industrielle, traitée, mise en bouteille, étiquetée, promue. Jusqu'au seuil de la phase terminale (où l'on a vu, dit-on, l'état de manque recourir à l'alcool à 90°), l'alcoolique entretient avec le produit une relation pleine et entière de consommateur. Il a ses goûts, son quant-à-soi, tout un dispositif de codes et de repères éminemment contraint par l'interface qu'il doit aménager entre ses mensonges et le regard entendu de la société.

*

[Chose vue.] Une quelconque sauterie d'élus. On me sert, au buffet, de la Perrier dans un verre à jus de fruits (ou à whisky, ce qui revient au même). Un type m'aborde, m'entretient de la pluie et du beau temps, de la couleur du député qui arrose puis, me sentant apprivoisé, va droit au but : Vous ne buvez que de l'eau ?
– Oui, depuis janvier 1985.

– (Sourire complice.) Vous savez que je m'en suis douté.
– ?
– Votre façon de tenir votre verre d'eau et de boire comme si c'était un scotch. Moi, j'en suis à ma cinquième année.
– Prosit !

*

Je lis dans le rapport Chabalier qu'il y a dans la société française une ségrégation des consommateurs d'alcool à l'égard des abstinents [1]. Ce bref chapitre est intitulé, en toute dramatisation, « Coupable de ne pas boire » ; la demi-page liminaire traite principalement des 4 % de sujets atteints d'un dysfonctionnement de l'enzyme hépatique impliquée dans le métabolisme de l'alcool – d'où une intolérance sévère à toute boisson alcoolisée. Suit le trop long témoignage d'un homme de 42 ans, qui souffre de ce syndrome. Il nous parle de son beau-père, général de l'armée de l'air, à qui il n'a pas osé refuser, en son temps, une coupe de champagne lorsqu'il lui a été présenté pour la première fois. D'où catastrophe, malaise, dégueulis sur la moquette de la future belle-mère. Désordre. Nous ne sommes pas loin, avec ce texte pleurnichard (qui fait tache dans ce rapport d'une vigueur sans faille, par ailleurs), des sempiternelles revendications du droit à la différence brandi à tout propos dans nos sociétés – où les chats sont sujets à la dépression nerveuse et où l'on constitue une cellule de soutien psychologique dès qu'un allergique éternue devant témoins.

C'est qu'il y a un monde entre cet homme, que l'alcool rend malade, et moi. Non que je sois guéri de l'alcoolisme, dont on ne guérit pas. Mais, selon la taxinomie employée par Hervé Chabalier, je suis un abstinent de deuxième intention (qui a cessé toute consommation après avoir bu, presque toujours excessivement) ; lui est abstinent de première intention, de ceux qui n'ont jamais intégré une consommation d'alcool à l'adolescence pour des raisons personnelles, religieuses, philosophiques ou physiologiques, si je m'en tiens aux termes mêmes employés dans le rapport. La différence, pour le coup, est de taille [si j'ose dire]. Car, intimement, ma posture est celle de Gengis Khan revenant d'une virée au cours de laquelle il a soumis toute une contrée de la steppe et dressé quelques pyramides de têtes, pour l'exemple. Il doit bien en filtrer quelque chose, malgré moi. Rien, en tout cas, du gentil gendre qui veut faire croire qu'il en a une bien grosse au militaire de carrière géniteur de sa dulcinée.

Il est vrai que mes itinéraires en ville évitent les assemblées de supporters, au sein desquelles il se peut que s'exerce quelque hostilité à l'égard du buveur d'eau. M'y rendrais-je que mon nœud papillon, le livre que je tiens à la main et/ou la moindre de mes phrases (dotée d'un sujet, d'un verbe et d'un complément) me vaudraient sans délai de patauger dans un vomi d'insultes.

Je suis, en revanche, étonné que jamais on ne relève – pas plus Hervé Chabalier qu'un autre – combien la confirmation paisible de son abstinence, un verre d'eau minérale à la main, constitue pour l'alcoolique un infaillible procédé de drague.

 

*interlettreinterlettre*

*

 

 

Célébration de la gomme
Célébration du fond de robe

 

À suivre.

 

 

[1] Alcoolisme : le parler vrai, le parler simple – Rapport de la mission Hervé Chabalier sur la prévention et la lutte contre l'alcoolisme, éditions Robert Laffont, 2005, pp. 46 sq.

Johnnie Volvic (photomontage Dominique Autié).

 

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