blog dominique autie

 

Vendredi 9 juin 2006

05: 56

Célébrations

 

X

 

L'abstinence

 

 

pygargue

 

Appelons, cette fois, un chat un chat. La page que voici ne redouble pas cette autre-là. Je m'avance à mains nues, je renonce à situer mon propos entre la définition du dictionnaire et je ne sais quelle thèse officielle, nécessairement bourrée de bons sentiments. [J'ai entré le mot dans la recherche d'images de Google, pour voir : je suis tombé sur tous les sites américains qui prônent l'abstinence sexuelle jusqu'au mariage. C'est à hurler. À fuir – d'autres diront : à se prendre une bonne cuite, illico.

Le mot paraît hors d'usage. Au premier pas, la langue ferait-elle défaut ? C'est partir du plus loin. Du fond du trou.]

*

L'évidence est telle qu'on doit la rencontrer formulée ici ou là, peut-être même dans les lieux nauséabonds que j'évoquais il y a un instant : elle est le contraire du manque. C'est d'ailleurs pour cette raison que le mot existe. On dispose, sinon, de renoncement, privation, refus, déni. Ou encore de : morale, dogme, interdit (volontairement, je laisse à part règle, qui peut servir, et Loi, avec sa capitale, qui nous surplombe).

[J'oubliais : peur.]

*

L'alcoolique abstinent n'a pas peur. Juste froid aux yeux.

*

Au début, l'abstinence de l'alcoolique est un fragile équilibre entre d'immenses bénéfices qui ne sont encore qu'entrevus et un manque que la cure a déporté vers une forme très étrange de faim : une salivation parfois intempestive, toujours réglée sur l'heure des repas. Hors de question de ne pas répondre par retour à ce message enzymatique. Entre les repas, c'est le quartier de pomme salvateur. Et un rigorisme étroit – qui donne le ton à l'entourage – quant au moment de passer à table. Une négligence domestique peut vous faire rechuter. Au point qu'être seul signifie être maître de ses heures (il ne doit plus exister, peu s'en faut, que les moines et les militaires encasernés pour se plier collectivement à l'horaire immuable, pour l'ingérer comme modus vivendi).

Heures [qui signifie office dans le vocabulaire liturgique, et prière par ellipse puis métonymie], grandes et petites. La sonnerie du réveil, la perfusion de café fort, la gamelle des chats, la grande gorgée d'eau du milieu de la matinée (au goulot) : je prie, sans savoir que je prie. La prière – l'heure – me prend en charge. Me porte, me déleste et m'allège d'une ancienne angoisse qui rôde encore [je parle des premiers temps de l'abstinence, qui peuvent durer de six à douze mois]. C'est la seule chose – cette dimension primale mais essentielle de la prière – qu'il serait inutile d'enseigner à l'alcoolique abstinent novice d'un ordre régulier.

*

[Vous trouvez que tout cela n'est pas très vendeur ?
À la bonne heure ! – aurait dit ma grand-mère maternelle.]

Il n'y a rien à vendre au candidat à l'abstinence, et l'alcoolique abstinent n'a rien à revendre à personne. Une forme de tyrannie, du moins les premiers mois, préside à ses rapports avec ce et ceux qui l'environnent.

Il me faut, sur ce qu'on nomme la postcure, être aussi clair et rigoureux que possible : cette période n'est pas de tout repos pour l'alcoolique ; elle est désespérante pour l'entourage, contrairement à toutes les idées reçues par angélisme et bien-pensance ; dans le couple, notamment, l'alternative se profile très souvent : ou bien l'horreur de la rechute, ou bien l'explosion [provisoire ? il y faudrait un talent peu commun] du couple – ce n'est pas mon sujet d'aujourd'hui, mais il conviendra d'y venir, car la discrétion et la pudeur qui incitent les professionnels de la prise en charge à contourner ce versant de la postcure laisse l'alcoolique démuni devant l'épreuve du retour, de la sortie de cure.

Il a déjà perdu quelques kilos et il va continuer à maigrir pendant plusieurs semaines. Cet allègement de lui-même en vient à dessiner l'ascèse sur ses traits (le spectre d'une longue maladie pour ceux qui ne sont pas informés de ce qui lui advient, son entourage professionnel par exemple). Alors qu'intérieurement, ce déficit énergétique – compensé par un traitement de vitamines B1, B6, B12 –, correspond à une véritable recomposition du métabolisme, à la mise au point définitive d'un pacte biologique avec son corps, que l'alcool ne suralimentera plus. Il lui faut désormais apprendre à se nourrir. Il a faim, je l'ai dit. Son corps, pendant ces mois, devient une sorte d'alambic, de laboratoire où se concoctent des recettes dont il n'a pas le temps ni l'énergie de parler, c'est sa seule affaire du moment, qui le concentre, le recueille, le ferme en quelque sorte. C'est son grand œuvre : il est en train de transmuer de la lie en or. Il demande qu'on lui foute la paix – simplement, que le dîner soit prêt à 19 h 40 (à 45, il ne répond plus de rien).

C'est, ordinairement, invivable pour le proche témoin tant impliqué dans le processus alcoolique. Je ne jette aucune pierre. Je ne suis pas loin de penser que, dans cette phase-là, c'est l'autre (le conjoint, ou le plus proche interlocuteur de l'abstinent, s'il vit seul) qui devrait bénéficier de toute la compassion de l'entourage et de la société. Il ne suffit pas d'informer les familles et d'ouvrir à leur usage quelque vague groupe de parole ; c'est une véritable prise en charge qu'il conviendrait de prévoir pour ce traumatisme profond asséné par celui qui revient de la mort, qu'on ne reconnaît plus.

*

Je continue (il va sans dire que nous avons de la suite dans les idées, c'est d'ailleurs ce qui sauve l'addictif, le moment venu).

Comment, donc, évoquer toutefois de quelle sérénité se trouve comptable l'abstinence ? Comment rendre sensible ce point d'ancrage qu'elle scelle dans nos vies d'addictifs ? Je cherche une image, ce sont des sensations tactiles et des sons – des musiques – qui me viennent.

Une piste, peut-être. L'abstinence dériverait – comme on détourne le cours d'un torrent – notre sensualité liquide de la gorge vers la peau et l'oreille interne. [Je n'ai aucune certitude, je m'interroge à haute voix.]

Le résultat, quel qu'en soit le processus profond, est d'un absolu confort (je ne pense pas [à] mon abstinence, la façon dont je cherche mes mots pour en parler en est la preuve).

*

J'aurai encore à méditer ici sur deux points, au moins.

D'une part, la survenue dans ces lignes – dans ma langue organique pour écrire l'abstinence – d'images qui renvoient à une certaine forme de vie religieuse, celle des ordres réguliers notamment (questions subsidiaires : l'abstinence serait-elle un intégrisme ? existe-t-il quelque rapport entre la règle d'abstinence de l'alcoolique et la chasteté du religieux ?)

Cette forme étrange de dissidence, d'autre part, qu'instaure l'abstinence dans une vie : ce principe dérogatoire que le corps-esprit de l'alcoolique abstinent reconnaît, plus qu'il ne le revendique, dans son commerce avec le monde et ses lieux communs, ses évidences bon marché, ses injonctions à obtempérer. Jusque dans son imaginaire – la photographie qui illustre cette page en fournit un exemple : les métaphores qui me viennent ont partie liée avec le froid, la glace, l'air raréfié d'altitude – et non avec la chaleur de la commensalité, d'un cocooning intellectuel et moral.

Roger Caillois a vingt-cinq ans lorsqu'il écrit ce texte [1] :

Alors parfois, comme l'ombre d'une aile froide, un souffle aigu, descendant du glacier, transit soudain le passant, l'arrache à la tiédeur qui l'endort, raidit ses muscles, coupe ses nerfs. L'homme aspire malgré lui l'air glacial et raréfié des cimes et s'en trouve lavé, puissant et comme neuf, inquiet de ce frisson qu'il sent implacable et séduit par cette pureté, cette noblesse, ce vertige – le froid.
Au point extrême où se fondent les sens et la volonté, il est ainsi une lucidité, une ivresse qui balaie d'un souffle scrupules et incertitudes. Elle ne laisse subsister que les dures aiguilles et la glace d'une rigueur sereine et délibérée. C'est cette brûlure froide qui trempe l'être et lui confère l'investiture royale des élus qui, au plus creux de l'amour et jusque dans les bras de l'amante, ne sont jamais ce que les femmes les plus amoureuses tentent toujours de faire des hommes qu'elles aiment : des enfants.

 

*interlettreinterlettre*

*
À suivre.

 

[1] Roger Caillois, L'Aile froide, Fata Morgana, 1989, pp. 12-13. Ce titre est emprunté au nom du glacier (dont la graphie est aujourd'hui : Ailefroide) qui descend de la Barre des Écrins. Caillois renonça, au dernier moment, à la publication de ce texte – l'un des tout premiers qu'il écrivit – dans la Nouvelle Revue française, au printemps 1939, le jugeant trop lyrique en en relisant les épreuves. Il fallut attendre 1989 pour le découvrir. Roger Caillois est mort en décembre 1978. Il me reçut à quelques reprises cette année-là, la dernière fois moins d'un mois avant son décès. Odile Felgine ayant explicitement évoqué la dipsomanie de Caillois dans la magnifique biographie qu'elle lui a consacrée (Stock, 1994), je m'estime autorisé à mentionner ici combien l'alcoolisme du maître, partagé durant ces heures, servit de troublante et perverse caution au mien. Relisant les lignes d'une terrible beauté qui s'imposent, comme une sorte d'envoi, au texte d'aujourd'hui, il me vient soudain que l'auteur donne ici l'indice irrecevable – mais cohérent avec le reste de son œuvre – d'un alcoolisme abstinent qui aurait précédé l'expérience active de l'alcool. L'hypothèse paraîtra d'emblée évidente, je suppose, aux lecteurs du Fleuve Alphée. Il est probable que cette intuition, qui m'a saisi à l'instant tandis que je rédigeais cette note en bas de page, appelle quelque développement ultérieur. Ne serait-ce que par égard pour mon visiteur d'aujourd'hui à qui l'œuvre de Roger Caillois n'est pas familière. Je déteste assez moi-même ces clins d'yeux entendus entre spécialistes pour ne pas en insulter ceux qui me font l'honneur de me lire.

Pygargue à tête blanche (Haliaeetus leucocephalus).
Cet oiseau de proie nord-américain vit au bord des lacs et des rivières, sur les lagunes côtières, dans les estuaires, sur les côtes escarpées et les îles. Il se reproduit en l'Alaska et au Canada. Il hiverne sur les côtes du Canada et de l'Alaska, et dans quarante-huit États des U.S.A., jusqu'en basse Californie et depuis le Maine jusqu'à la Floride. Il est commun en hiver le long du Mississipi et du Missouri. Cliché D.R. (proposé en téléchargement gratuit comme fond d'écran).

 

Plusieurs autres chroniques ont été consacrées, sur ce site,
à l'alcoolisme abstinent :

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1interlettre 2 interlettre3interlettre 4interlettre 5interlettre 6interlettre 7interlettre8interlettre9

 

*

 

Célébrations

de la gomme du fond de robe de l'eau minérale
des myopes de la pistache de la vapeur
de l'œuf à la coque de la machine à écrire
de la paternité

 

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Mardi 23 mai 2006

05: 57

Célébrations

 

IX

 

La paternité

 

 

bauret_kinski
Zoom

 

 

Une opinion communément admise veut que le verre, mieux que la roche la plus compacte, nargue le temps. Et d'avancer pour preuve de son exceptionnelle intégrité le fait que le diamant seul serait à même de l'affecter. Or, le verre vieillit. J'entends le verre blanc ordinaire, obtenu depuis des siècles par la fusion de sable et substances riches en carbonates. Je ne parle pas des différents dérivés organiques de la cellulose, du phénol ou du vinyle : d'invention récente, ils offrent une apparente perfection ainsi que des qualités inédites. Réputés incassables, malléables pour certains, ils déclinent toutes sortes de propriétés dans leur commerce avec la lumière, y compris celle de ne renvoyer aucun reflet. De telles matières ont subi en laboratoire les épreuves les plus contraignantes. On sait pourtant qu'aucune technologie ne simulera tout à fait le travail des décennies qui voile, altère la compacité cellulaire et rend susceptibles les vitres des anciennes demeures, qu'un geste à peine vif, une infime pression lézardent.

Il en va de même pour ces encadrements : certains sont parvenus intacts au terme de plusieurs déménagements. Une simple manipulation et, sous l'effet d'ondes imprévisibles, la vitre se fend. J'ai pu en concevoir de l'agacement, une rancune immédiate. Toutefois, je ne saurais dire quelle illumination soudaine accompagna le crissement bref et douloureux du verre quand l'immense Christ sulpicien s'est balafré sous mes yeux. L'éclair dans la nuit diurne, dont témoignent les Écritures ? Toujours est-il que cette crucifixion doit aux lacunes d'un matériau manufacturé censé la protéger sa ligne la plus pure et la plus nécessaire. De sorte que je fus, dès lors, attentif aux caprices de tels accidents. Mais lorsque s'est brisé le portrait de Klaus Kinski – l'artiste nu, son enfant dans les bras, figurant sur l'affiche du photographe Jean-François Bauret – je mis en doute le strict hasard et compris que j'avais suspendu ce blason pour qu'il me renvoie l'image ébréchée de ma propre existence.

*

L'exposition de Jean-François Bauret à la galerie du Château d'eau, dont j'acquis l'affiche, s'est tenue en mars 1980. Je venais d'arriver à Toulouse. J'écrivis ce texte peu après (de mémoire – mais cela relève-t-il de la nouvelle ou de la chronique ? –, j'ai cassé le verre en accrochant le cadre). Il fut publié sept ans plus tard [1]. Depuis, j'ai déménagé sept fois. Dans la maison que j'habite ces temps-ci, le cadre est posé au sol face contre le mur, avec d'autres, dans le couloir qui conduit à la chambre où je dors.

*

On voit le bout, semble-t-il, d'un harassant travail de décryptage du génome humain. [Je songe à Gagarine, revenant du premier vol spatial : Je n'ai pas rencontré Dieu, là-haut. D'où il appert qu'un cosmonaute soviétique était plus crédible que nos généticiens.]

*

Parce qu'elle implique d'identifier un héritage – en conséquence, de nommer le passé –, la paternité est le sujet le plus nul dans une civilisation dont le mot d'ordre est l'innovation. La flexibilité, la réactivité, la traçabilité, l'excellence et l'éthique sont du côté de la gestation et du gène. On dit de l'artiste qu'il accouche de son œuvre, mais qu'il en assume la paternité : il la titre et y associe son nom. Le triomphe conjoint de l'obstétrique et du chromosome a été scellé dans une loi qui autorise désormais le libre choix du nom de famille dévolu aux enfants : celui de la mère ou du père (les deux, si on le souhaite). Que Michel-Ange se le tienne pour dit : Moïse a voix au chapitre. Et si quelqu'un était pris d'un doute ou que vienne au jour une affaire de gros sous, un bon test génétique suffit à trancher ce qui ne l'aurait pas encore été. Quitte à exhumer un cadavre – ça s'est vu, déjà.

*

Un Dieu homosexuel ne saurait trouver mieux que la paternité pour montrer à Adam de quoi il en retourne.

*

Ce matin, pour le photographier, je me suis contenté de retourner le cadre et de réajuster sur le montant de gauche le triangle de verre, qui avait glissé. Les vibrations du plancher sous mes pas – ou les chats – le feront choir. Il faudra que je tourne à nouveau le cadre contre le mur, afin d'éviter qu'on se blesse. Le couloir est étroit.

*

 

Story-board

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*

 

 

Célébration de la gomme
Célébration du fond de robe
Célébration de l'eau minérale
Célébration des myopes
Célébration de la pistache
Célébration de la vapeur
Célébration de l'œuf à la coque
Célébration de la machine à écrire

 

À suivre.

 

 

[1] « Bris », Le Cabinet du naturaliste, Éditions Clancier-Guénaud, 1988, pp. 107 sq.

Voir le portrait original de Klaus Kinski et de son fils Nanhoï sur le site du photographe Jean-François Bauret (rubrique « Couples »).

 

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Mercredi 12 avril 2006

07: 30

Célébrations

 

VIII

 

La machine à écrire
Les merveilleux gymnasiarques
(sous bénéfice d'inventaire)

 

underwood_5

 

 

Je me suis appliqué. Comme à l'époque. Surtout que, maintenant, je sais intégrer de la typographie dans les images de Photoshop, déformer le texte, donner une ombre aux caractères. C'est qu'il s'agit de lui rendre hommage, à ELLE, en fait. Non aux machines à écrire. Ou, du moins, à travers une machine à écrire bien particulière – celle qu'elle m'a offerte pour mon seizième anniversaire, sans me demander mon avis –, célébrer l'apprentissage orthodoxe du clavier auquel elle m'a contraint, sous sa férule, dès le papier cadeau mis en boule et le bolduc récupéré par mon père (qui en tenait des réserves de toutes tailles, de toutes couleurs, pour toute circonstance fériée ou non).

*

Sa stratégie consista à tuer dans l'œuf toute mauvaise habitude : hors de question qu'en attendant la première leçon je m'amuse à dactylographier avec l'index de la main droite l'un de mes poèmes hermétiques de l'époque. Ce seraient les cinq doigts de chaque main correctement distribués sur les touches, selon le canon du certificat d'aptitude professionnelle de sténodactylographe, qu'elle s'honorait de détenir – grâce à quoi elle avait pu mettre du beurre dans les épinards non assaisonnés que mon père cultivait dans le jardin de derrière de notre pavillon de Sceaux (celui de devant, où il avait appris à marcher, lui était concédé pour les roses et les troènes).

*

A Z E R … P O I U
Q S D F G … M L K J

Cela sentait les gammes. J'avait sottement délaissé le Gaveau quart de queue à l'orée de l'adolescence : ce que mon père n'avait pas voulu exiger de moi (je n'ai jamais pu lui en vouloir, quoi qu'il m'en coûte aujourd'hui de ne pouvoir me réparer de mes journées d'écran par un contrepoint de Bach, les yeux fermés, sur l'ivoire d'un tout autre clavier), ELLE l'obtiendrait d'emblée, de force, d'autorité. De guerre lasse, pour ce qui me concernait – je voulais voir mes poèmes hermétiques sacralisés sur l'extra strong.

*

Ce fut terrible. Quand je sus, les yeux clos, frapper le K ou le X du bon doigt de la bonne main, sans la moindre approximation, je dus apprendre à taper le plus vite possible deux phrases, l'un constituée de mots courts, l'autre de mots longs. La première (qui aurait pu être : Ton thé t'a-t-il guéri ta toux ?) me manque, aujourd'hui, et je n'ai trouvé nulle part sur la Toile trace d'une méthode, en faveur dans les années où elle-même apprit la sténo et la dactylographie, comprenant cet exercice. Mais il m'arrive encore de me réveiller la nuit d'un rêve dans lequel, pour un cénacle de vieilles au menton planté de soies de goret (Goya revu par Fellini), je radote la seconde : Ces merveilleux équilibristes sont d'excellents gymnasiarques.

*

Je crus, dès lors, avoir accédé à l'autarcie tant espérée. Pour la première fois, elle posa cette question, qui lui devint familière : Est-ce qu'un jour tu vas gagner trois sous avec ce que tu écris ?

Quelque temps après, j'ai publié, ma première plaquette de poésie, à compte d'auteur.

*

1976 : contrat de première embauche [Je suis désolé, ça m'a échappé, comme si cette expression avait quelque chose de très naturel, comme si elle disait bien ce qu'elle veut dire, bon, je reprend ?] 1976, tout juste libéré des obligations militaires, je me trouve devant celui qui sera mon premier patron dans le domaine de la communication. Donc, vous me dites que vous vous sentez de taille à faire ce journal [1] seul ? Vous auriez besoin de quoi pour y réussir ?
Et moi d'énoncer : un bureau, une chaise, un téléphone et une machine à écrire.
– Et, devant la machine à écrire, la plus jolie de mes secrétaires, je suppose ?
– Non, Monsieur
 [sic], je tape avec mes dix doigts, et j'irai plus vite en dactylographiant directement mes textes qu'en les écrivant à la main.

Il appela son assistante : Voulez-vous préparer un contrat pour ce garçon. Il commence cet après-midi.

Merci Maman. [Cette phrase courte, libre de toute coquille, est à sa place dans ce texte. Elle n'est le produit ni d'un bourdon ni d'un mastic.]

*

 

Ces merveilleux équilibristes sont d'excellents gymnasiarques
Ces merveilleux équilibristes sont d'excellents gymnasiarques
Ces merveilleux équilibristes sont d'excellents gymnasiarques
Ces merveilleux équilibristes sont d'excellents gymnasiarques
Ces merveilleux équilibristes sont d'excellents gymnasiarques
Ces merveilleux équilibristes sont d'excellents gymnasiarques
Ces merveilleux équilibristes sont d'excellents gymnasiarques
Ces merveilleux équilibristes sont d'excellents gymnasiarques
Ces merveilleux équilibristes sont d'excellents gymnasiarques

Ces merveilleux équilibristes sont d'excellents gymnasiarques, vous dis-je.

*

Modèle allemand du début des années 1960, réputé portable, de marque Grundig. Un coffrage caréné comme celui d'une machine à coudre.

1992 [Ce n'est pas si vieux] : Mes voisins ont compté les trois cents feuillets de Blessures exquises, mon premier roman.

*

Lors de mon dernier déménagement, il y a un peu moins de deux ans, je l'ai donnée à mon futur ancien voisin, un addictif du vide-greniers.

Pour voir.

Le deuil est un exercice de filedefériste. Et, depuis toujours, j'ai le vertige.

 

*interlettreinterlettre*

*

 

 

Célébration de la gomme
Célébration du fond de robe
Célébration de l'eau minérale
Célébration des myopes
Célébration de la pistache
Célébration de la vapeur
Célébration de l'œuf à la coque

 

À suivre.

 

 

[1] Il s'agissait du magazine destiné au corps médical Impact Médecin, alors mensuel, que venait de lancer à grands frais l'agence spécialisée France 1. Mon interlocuteur était Daniel Martet, prêt à mettre à terme à l'expérience, à moins qu'un « fou », avait-il dit, ne s'engage à assurer seul les fonctions cumulées de rédacteur en chef, de secrétaire de rédaction et de pigiste. Je fus ce kamikaze.

Underwood No. 5, 1925, U.S.A. © The Classic Typewriter Page.

 

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aurora_web

 

Vient de paraître !

 

 

Le premier numéro
de la revue Aurora.

 

Une aventure éditoriale passionnante s'engage…
Je l'ai peu évoquée ici,
un site vous en dira plus :

 

 

Vendredi 31 mars 2006

06: 22

Célébrations

 

VII

 

L'œuf à la coque

 

oeuf_coque

 

 

En choisissant – croyais-je – au hasard l'œuf à la coque pour thème de ma septième célébration, j'entendais m'accorder une pause (Dieu lui-même se l'est autorisé, dit-on) : le genre de texte que l'on pond comme on peint la girafe, par lassitude de tondre les œufs, avec pour seul écueil Le Parti pris des choses (mais, comme l'échec s'essuie, le plagiat s'éponge, un petit coup dans les mollets et hop ! vous n'allez pas en faire un plat ?). Or, à peine décalotté, l'œuf s'avère regorger de tout un inconscient baveux – la tête, décidément, n'est pas assez dure encore.

*

J'aurais dû pourtant me souvenir que l'œuf à la coque charrie sous sa coquille le mot mouillette, l'une de ces crottes de nez de la langue qui vous font regretter de n'avoir pas opté pour l'espéranto.

*

Il tranchait les mouillettes de la famille comme il découpait le pur fil, avec la même lente minutie, avec le même amour pour le pain. Elle s'exaspérait à tout coup – quoi qu'il fît, elle pestait : Ils vont être cuits, agite-toi, veux-tu ! Elle le regardait faire en le morigénant, tournait le dos au sablier et nous servait, écumante, des œufs mollets. Lui et moi les adorions juste baveux. Les trois dernières années de sa vie, nous avions rendez-vous pour des agapes de filets de harengs pommes à l'huile, de fromage de tête et d'œufs morveux. Nous mangions tout cela en silence, en pensant à elle sans nous le dire.

*

L'œuf à la coque, j'y songe, les Sup' de Co n'en ont jamais rien fait et n'en feront jamais rien. L'idée que ce mien plaisir-là leur est à jamais soustrait me fait me réjouir : j'ai pourtant décidé de cette chronique à bonne franquette, sans l'avoir couvée.

*

Les saintes femmes détestent préparer les œufs à la coque : il n'existe pas, pensent-elles, de recette de l'œuf à la coque qu'elles pourraient transmettre à leurs filles, en même temps que leur haine des hommes – un œuf à la coque n'exige qu'une pure attention à l'autre. Un œuf à la coque, c'est de l'amour.

*

[Essai sur le mode malrucien] – Dès le quattrocento, l'œuf à la coque n'était pas d'abord de la gastronomie, pas plus que le Polaroïd® ne sera d'abord une photographie.

*

[Méthode rouergate [1]]
Baveux : un Je vous salue Marie et un Notre Père.
Blanc pris, jaune liquide mais chaud : deux Je vous salue Marie et un Notre Père.
Mollet : deux Je vous salue Marie et deux, voire trois Notre Père.
La recette s'entend l'œuf (à température ambiante) plongé dans l'eau bouillante et aussitôt extrait du récipient à l'Amen.

*

Ceci est mon œuf.

 

*interlettreinterlettre*

*

 

 

Célébration de la gomme
Célébration du fond de robe
Célébration de l'eau minérale
Célébration des myopes
Célébration de la pistache
Célébration de la vapeur

 

À suivre.

 

 

[1] Je garantis la traçabilité de cette méthode, recueillie auprès des religieuses d'Aveyron qui assuraient l'hôtellerie de l'institut médico-pédagogique où j'ai travaillé la nuit, de 1972 à 1976, en banlieue parisienne. S'il m'arrivait de prendre ma veille sans avoir dîné, la religieuse de garde proposait de me préparer de leurs œufs – la communauté entretenait, quasi en secret, un poulailler dans le fond du parc. Le rituel a bientôt voulu que je réponde : un Notre Père et un Je vous salue, ma Sœur, mais prenez bien le temps de les réciter.

Ceci est mon œuf : photomontage D.A.

 

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Vendredi 17 février 2006

05: 33

Célébrations

 

VI

 

La vapeur

vapeur1

 

Dieu avait placé pour ma mère deux épreuves en travers de son chemin de croix : les trains (à cause des escarbilles), et son fils aîné, qui aimait par-dessus tout les chemins de fer.

*

Enfant, l'approche, qui vous baratte le sang, de la locomotive à vapeur. Religion première, apprentissage de la Peur. Elle vous conduit aux enfers des vacances, hostie roulante, grandes orgues en fusion, encens méphitique. Elle est un traité ambulant d'architecture sacrée.

*

On légifère, on réglemente, on pérore sur la conservation du petit patrimoine rural – on se rengorge de pigeonniers, on se gargarise d'abreuvoirs, la moindre pissotière nous tire des larmes d'archéologue – mais on a laissé massacrer toute une architecture ferroviaire et sa signalétique désuète : maisons de garde-barrière, gares de village, auvents métalliques, ferronneries, faïences… On a cru bon faire de nos gares les aéroports du pauvre.

Jamais l'obscénité de nos sociétés ne me semble plus écœurante que lorsque je prends le train.

*

Il y a des lustres que les trains ne se cachent plus les uns les autres. Mon frère n'a pas été tué accidentellement, comme l'a retenu le rapport de police. Il s'est à jamais caché les trains.

*

Mieux valut, effectivement, classer les rotondes désaffectées parmi les friches industrielles, plutôt que de les restituer à leurs antiques fonctions en y faisant dévorer de belles enfants pieuses par des lions.

*

Ces trains d'autrefois que des associations obtiennent le droit de faire circuler, les dimanches d'été, sur de brefs parcours, à grands renforts d'affiches et de dépliants de syndicats d'initiative…, je n'imagine rien de plus sinistre. Que l'élu local s'en mêle (et comment ne pas supposer qu'il s'en mêle, qu'il s'y vautre ?) et j'aurais le sentiment d'aller acheter une baguette occitane à mon voisin décongeleur dont la Jaguar barre la rue quand il fait la tournée de ses boulangeries pétrochimiques à succursales multiples.

*

Locographies – j'avais oublié le silence noir et blanc de ce livre superbe dans ma bibliothèque. Les photographies de Pierre Terbois sont tragiques. Stricto sensu.

*

Il y a, dans la machine à vapeur, avec ses bielles, sa respiration cachectique, ses claquements de vagin denté, un principe perdu : celui d'une technologie qui affichait ses boulons et sa graisse, faisait payer son juste prix de noir de fumée aux ambitions du voyageur. Nous rachetons au rabais à nos voisins pauvres leur droit de polluer, mais nous circulons sans nous salir, l'encre ne tache plus les doigts de nos enfants, nous pratiquons le dry sex.

Sans doute est-ce pour cela que nos petits travel writers malouins sont bien trop propres sur eux pour être fréquentables (lisibles, n'en parlons même pas).

*

Tel est bien mon usage de ce monde-ci : trois mesures le leçons de ténèbres, trois mesures de rap, trois mots d'amour, trois de dépit et d'insulte, un doigt de joie allongé – toujours – d'une rasade de colère.

[L'entourage même trouve éreintante une telle Weltanschauung :
je grommelle, dit-on, je peste, je scie la branche sur laquelle mon plaisir pépie – on dirait une vieille locomotive.]

 

*interlettreinterlettre*

*

 

 

Célébration de la gomme
Célébration du fond de robe
Célébration de l'eau minérale
Célébration des myopes
Célébration de la pistache

 

À suivre.

 

 

[1] Locographies, soixante-dix-huit photographies de Pierre Terbois, présentation d'Henri Vincenot, format 30 x 32 cm, coédition Edita-Lausanne et Denoël, 1976.

Illustration d'ouverture et zoom : D.R.
En zooms dans le texte :
Le temple de Sûrya - appelé aussi la Pagode noire, Konarak (Orissa, Inde) D.R.
Vue d'ensemble de la rotonde Turcot et de ses locomotives, à Montréal (Québec). Photographie anonyme prise le 10 août 1943. © Musée des sciences et de la technologie du Canada.
Galerie Locographies, prises de vue D.A. – © Édita-Denoël, 1976.

 

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vous tendent un seul
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