blog dominique autie

 

Dimanche 4 mai 2008

06: 53

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

 

44 – Jean-Pierre Lacroux
intertresetroit
Opus major

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Avec du papier, on ponce, on emballe, on fume, on parfume, on filtre, on sèche, on essuie, on se torche, on fait des fleurs, des cocottes, des cerfs-volants, des éventails, on tapisse les murs, on se mouche, on attrape des mouches. Les Japonais le considèrent comme un matériau de construction raisonnable. La plupart de ces activités ou de ces usages sont honorables. Manque, bien sûr, l'essentiel.

Depuis que les Arabes ont fait découvrir aux Européens cette judicieuse invention des Chinois, le papier est le support privilégié de nos œuvres. Elles s'y créent, s'y reproduisent, s'y conservent. On pense avant tout à l'écriture et au dessin, mais le temps lui-même, et la musique, y sont couchés. Plus que la pierre et les vieillards bavards, le papier est notre mémoire.

Ainsi s'ouvre Une Petite Histoire du papier [1], précieux édicule lexical, d'une érudition élégante et subtile, dressé par Jean-Pierre Lacroux : il avait trouvé à se glisser dans ma bibliothèque entre des volumes bien plus m'as-tu-vu d'histoire du livre et de l'édition, mais ma main est allée droit à lui quand j'ai eu vent – par un courrier électronique judicieusement ciblé – de l'existence de son Orthotypographie.

Les sept cent cinquante pages que rassemblent ces deux volumes valent par la tessiture des informations, des repères et des conseils qu'elles recèlent. L'histoire de la typographie, stricto sensu, y côtoie des rubriques souvent lacunaires dans les dictionnaires des difficultés de la langue française – où l'on trouve si rarement ce qu'on y vient chercher en toute hâte, pour finir presque immanquablement par une grande heure de promenade impromptue dans le Grevisse.

Le caractère non scolastique de la démarche s'appuie, de façon presque ironique, sur une critique circonstanciée de ce qu'indiquent ou préconisent les ouvrages conventionnels pour les principales entrées traitées : travail minutieux dans les sources, curiosité boulimique et contagieuse, aiguillonnée à tout propos…, cette confrontation permanente au “thésaurus” de la typographie et de l'écrit n'est pas l'aspect le moins précieux de l'entreprise ; en prime à l'utilité d'un tel corpus, elle active un évident agrément de lecture.

Que Jean-Pierre Lacroux ait la dent dure pour les pratiques introduites (en fait : rendues possibles) par l'informatique et les logiciels de PAO n'est pas pour me le rendre antipathique : Les règles de la composition typographique ne sont pas destinées à faciliter la tâche ou la vie du scripteur mais celles du lecteur. Principe bien oublié par les néocommunicateurs, les paoïstes et beaucoup de typographistes [2]. Nous sont toutefois épargnés la psychorigidité et le saturnisme du typographe inconsolable : ce sont des livres pour notre temps qu'il s'agit de produire, une langue qui circule de support à support – une langue on ne peut plus disponible à qui souhaite ou doit y recourir.

Loin de constituer un code typographique de plus, Orthotypographie – tel que le collectif qui l'édite en a conçu la finalisation éditoriale après la mort de Jean-Pierre Lacroux en 2002 – restitue d'étonnante façon un matériau rassemblé, commenté, ordonné, touchant à la mise en forme de la langue. L'ensemble a été enrichi de fort précieuses séquences des dialogues au cours desquels l'auteur ferraillait parfois dur avec ses pairs du métier, typographes, correcteurs ou simples piétons amoureux de la langue. Les deux volumes sont émaillés de ces « minutes », toujours passionnantes ; leur intégration a notamment permis de compenser efficacement le fait qu'Orthotypographie n'était pas, en 2002, un ouvrage abouti.

D'ailleurs, dès 2003, ses colistiers de la liste Typo ont rassemblé sous le titre Typographique Tombeau de Jean-Pierre Lacroux – comme une première sauvegarde, combien judicieuse – un florilège de ses interventions « en ligne » et en live. D'abord publié sous forme d'un beau recueil hors commerce de 148 pages (mais disponible auprès des éditions Talus d'approche), il est téléchargeable au format pdf sur le site La Part de l'ange. Ma fréquentation d'Orthotypographie, qui promet de rester en vue et à portée de main dans cette pièce, passe par cette variété des niveaux de discours : ils se complètent, se répondent, s'éclairent mutuellement ; ils jettent des ponts praticables entre la tradition et le pragmatisme nécessaire à toute pratique conséquente de l'écrit.

Cerise sur la casse typo, l'homme avait de l'humour : Jamais un coup de deleatur n'abolira le bazar – voilà le genre de petit cul-de-lampe que Jean-Pierre Lacroux déposait volontiers au terme de ses interventions dans les forums et listes de discussion dans lesquelles il intervenait.

Tout cela constitue un véritable trésor vivant, accessible grâce aux soins d'une poignée de fous de la langue qui veillent et font rayonner l'héritage. La langue est, ici, sous belle escorte. Toute esperluette n'est pas perdue.

 

 

[1] Éditions Quintette, 2001.
[2] Orthotypographie, volume I, p. 46. Citation et extrait ont été importés par copier/coller de la version html disponible sur le site d'Alain Hurtig, la pagination indiquée est celle des fichiers pdf des deux volumes mis en pages à fins d'impression.

 

 

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[Extrait]

L’éternuement de McLuhan n’a ébranlé aucune galaxie.

La composition « typographique » a régné sans partage pendant un demi-millénaire, la photocomposition n’aura pas même vécu un demi-siècle : quelles que soient les évolutions techniques à venir, la chaleur du plomb n’a pas fini d’irradier la langue écrite. Aujourd’hui, l’informatique bouleverse le monde des arts graphiques et multiplie les possibilités de la typographie. Naguère considérable, l’investissement nécessaire à la création d’un poste de composition est devenu dérisoire. C’est très réjouissant. Les machines sont un progrès, on l’a observé il n’y a pas si longtemps dans le domaine des transports, où le Code de la route n’est devenu une nécessité vitale qu’après la pose de moteurs sur les véhicules : quand tout le monde circule vite, il vaut mieux prendre des précautions. Quand tout le monde écrit, pas nécessairement ; mais quand tout le monde compose ? quand n’importe qui imprime ?

Depuis que la « typographie » est morte, les codes typographiques sont devenus indispensables. La publication assistée par ordinateur fait courir de graves dangers à la langue écrite, des dangers « à la mesure de la puissance des machines », comme disent quelques communicateurs. Les protes et les correcteurs étaient souvent tatillons, du moins connaissaient-ils leur langue ; aujourd’hui nous avons des paoïstes improvisés. Il suffit de feuilleter les publications, les brochures, les rapports annuels des entreprises pour constater que certains desk-topeurs ont constamment le pied au plancher, même dans les virages les plus serrés. Sans risque, sauf pour le français, fracassé, et le bon usage, à l’agonie. La chose imprimée bénéficiait jusqu’alors d’une autorité naturelle… Il serait bon pour la santé de la langue écrite que cet a priori favorable disparût ou, mieux, disparaisse au plus vite. L’industrie et le commerce ne font pas de quartier ; inutile d’évoquer la publicité, elle se charge de promouvoir ses petites audaces.


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Jean-Pierre Lacroux

Jean-Pierre Lacroux, auteur, avec Pym, des Affreux, petite bande dessinée publiée dans les pages de « L’Huma » de 1977 à 1981, est mort le 12 novembre [2002] à Bruxelles à l’âge de cinquante-cinq ans. Dessinateur de presse à Pilote, au Monde, à France-Nouvelle, puis à Révolution, Jean-Pierre Lacroux était aussi romancier (Panique à Calixta chez Ramsay) et l’auteur d’ouvrages de référence (Papier chez Seghers, La Mémoire des Sergent-Major coédité par Ramsay et les éditions Quintette ainsi qu'Une Affaire de stylos coédité avec Seghers, Une Petite Histoire du papier toujours chez Quintette). Rédacteur et correcteur pour plusieurs encyclopédies, cet érudit recourait à l’humour en toute circonstance. Jusque sur la Toile, où il intervenait dans des forums de discussion de spécialistes de la langue française ou de la typographie.

© L'Humanité, 20 novembre 2002.

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Liens utiles :
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La présentation d'Orthotypographie sur le site d'Alain Hurtig
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La version en impression à la demande sur le site de La Part de l'ange
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Depuis mars 2008, les éditions Quintette commercialisent l'ouvrage
cadratin_blogsous le titre Orthotypo au prix de 19 € (ISBN : 9782868501479).

Deux questions que vous ne manquerez pas de vous poser :
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Quelle publication choisir ?
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Quel est l'exemplaire parfait ?

Les sites des principaux acteurs de cette édition :
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Le site d'Alain Hurtig
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Le site de La Part de l'ange
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Dimanche 23 mars 2008

08: 37

 

La stratégie
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du tombeau vide

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Zoom

 

 

Comme nombre d'entre nous, j'ai pris connaissance du document filmé de sept minutes au cours duquel Chantal Sébire décrivait le calvaire qu'était devenue son existence et exprimait, en présence de ses enfants, sa volonté qu'on l'aide à mourir.

Parce que Chantal Sébire est morte durant la semaine sainte, ma méditation m'a conduit jusqu'aux abords du tombeau pascal – la plus folle affirmation du droit de Vie qui nous est offert (et non le dénouement incongru d'une comédie macabre en forme de mythe, que l'Occident n'en finirait pas de congédier). Nous savons que les femmes seront sidérées de le trouver vide ; il faudra qu'un ange les informe : Celui que vous cherchez n'est plus ici. Les anges servent à cela ; dans la Bible, la presse c'est eux.

Vous avez, Chantal, laissé la clique des anges rôder autour de ce moment d'amour douloureux au cours duquel, entre vos enfants et vous vivante, ont été passées au crible les dernières pépites de vie. Quelqu'un a filmé votre dialogue avec eux. Il n'était peut-être pas inutile que chacun puisse venir, une fois encore, chanter sa partition, sa leçon de Ténèbres : représentants des associations, des Églises, de l'État, professionnels de l'éthique ; et peut-être ne fut-il pas superflu qu'un ministre – une femme ! – rappelât à quel étiage de basse haine l'homme peut consentir à venir échouer.

Encore une fois, il s'est agi de droit – et j'ai éprouvé une grande tristesse à constater qu'il ne s'est agi que de cela – qu'il ne pouvait en être autrement : droit de mourir (a-t-on pris quelques instants pour méditer ces trois mots ? leur extravagance, ainsi ajointés ?)

Vendredi, à l'aube, j'ai laissé mon esprit cheminer. J'avais appris, la veille, par les anges journalistes, qu'on vous avait retrouvée sans vie mercredi soir. Un scénario différent se jouait. On vous cherchait, car il s'était ébruité que, parmi l'humanité souffrante, votre passion était d'une singulière cruauté, pour vous-même et pour vos proches. On vous cherchait, mais vous sembliez brouiller les pistes, afin qu'on ne puisse vous atteindre. J'ai entrevu l'interminable cortège des délégations, des comités, des associations, des commissions chargées de remettre leur rapport au chef de l'État ; ils étaient venus refaire avec componction l'itinéraire insensé, expertiser les cailloux du chemin qui serpente vers le Golgotha, ils convoquaient jusqu'au dernier témoin, exigeaient de soupeser les clous, demandaient à voir le marteau. Les anges cameramen, les anges perchistes, les putti responsables du banc-titre et du sous-titrage Antiope triplaient le nombre des officiels et des politiques. À tous, cela devait valoir deux nuits blanches. Enfin, on allait une bonne fois trancher cette agaçante question du droit de mourir. On devrait, comme toujours, ce grand pas vers moins d'humanité aux archanges du JT de vingt heures.

Mais, dimanche matin…

 

 

En ouverture :
Bouts, Dieric the Elder (ca. 1415-1475), Résurrection (détail),
Norton Simon Museum of Art, Pasadena, U.S.A.

 

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Vendredi 14 mars 2008

10: 44

 

La Zone
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Quatre années de tranchées

 

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Lazare Ponticelli, le dernier ancien combattant de 14-18 tire sa révérence après avoir, quatre-vingt-dix ans durant, martelé à qui voulait l'entendre l'horreur et l'inutilité de la guerre. Ce vendredi, le public est admis à arpenter les allées du nième salon du livre de Paris, vaste entreprise d'autojustification d'une production culturelle mondialiste sur un support que ceux-là mêmes qui le promeuvent s'épuisent à exténuer. Enfin, ces jours-ci, Juan Asensio rappelle que ses quatre années d'exercice assidu de la médecine légale sur le cadavre de la littérature ne sont ni pure partie de plaisir, ni propension incorrigible à ramer à contre-courant des complaisances du temps. Nulle intention de forcer le trait en rapprochant ces trois données d'inégal impact en matière d'audimat – ce n'est faire injure à personne que de le reconnaître d'emblée : c'est que Juan Asensio lui-même plaide comme principal mérite la constance qui reste la sienne dans la démarche entreprise en 2004. Et c'est sur ce terrain – celui d'une présence et d'un travail sur le support qu'est la Toile – que je rendrai, à ma façon, hommage à La Zone et à son maître d'œuvre.

Brièvement, je me contente ce matin de pointer à nouveau ceci [1] – simples points techniques destinés à nourrir et, je l'espère, éclairer le dossier d'un bilan d'étape :

– les quelque six cents pages qui forment aujourd'hui l'ensemble intitulé Stalker – Dissection du cadavre de la littérature, construites sur le mode hypertextuel, constituent de facto une base de données accessible, étoffée, cohérente dans ses thèmes et ses perspectives : l'objet électronique que voici, porteur de ses contenus, répond sans le moindre doute possible aux objectifs des promoteurs "historiques" de l'Internet ;

– ces contenus présentent la singularité d'être originaux : tout familier des moteurs de recherche témoignera qu'un nom d'auteur, une citation, un concept recherchés par Google aboutissent ordinairement à des dizaines – quand ce ne sont pas des centaines d'occurrences où le même paragraphe, dépourvu de toute source ou référence qui permette d'en vérifier l'origine, se trouve reproduit jusqu'à la nausée, par simple copier/coller ; ce qui est écrit dans La Zone est le fruit d'une lecture personnelle, d'une analyse, d'une formulation singulière, le jeu des liens permet toujours de se référer à la citation, au rapprochement, à la cible visée par une critique ou une contestation, fût-elle vive et tranchante ; oui – quelqu'un l'a souligné parmi la soixantaine de témoignages que je n'ai malheureusement fait que parcourir ce matin – c'est bien d'un travail de Titan qu'il s'agit, respectueux de règles qu'il s'est lui-même fixées ;

– je m'en tiendrai à une troisième caractéristique de l'entreprise : La Zone est un lieu d'édition, et à deux titres ; d'une part, des textes, des voix y sont non seulement accueillis mais encore sollicités ; une communauté de pensée et d'écriture – bien plus contradictoire qu'il ne pourrait y paraître à regard trop rapide (ou strictement polémique) – s'y développe, y crée ses échos et invente son rayonnement ; j'y reconnais strictement les vertus d'un catalogue d'éditeur – et je prends le risque de tenter d'apporter, par cette remarque, un surcroît de sens au tout premier commentaire laissé sur ce billet anniversaire, celui de l'éditeur Léo Scheer : un tel hommage me semble à tant de points significatif ! quelque chose s'est passé en quatre ans pour qu'un professionnel du livre de cette trempe – et opérant sur le registre très précis, très étroit, que laisse encore disponible l'aberrante machinerie qui s'exhibe porte de Versailles ces jours-ci — donne d'emblée la mesure ; d'autre part, les publications personnelles sous forme traditionnelle de Juan Asensio (en volumes comme en revues) apportent la preuve d'une efficience conjointe et complémentaire de la Toile et du livre.

*

Pour les mal-lisants, je confirme que je m'en suis tenu, dans ces quelques lignes, à un propos de stratège, opérant sur Internet depuis quelques mois de moins que Stalker. Que l'on n'y voie, je vous prie, ni frilosité à exprimer la moindre réserve intellectuelle sur le fond des textes publiés et écrits par Juan Asensio (ces réserves existent, comme elles existent, je suppose, ponctuelles ou plus constantes, dans l'esprit de beaucoup de ceux qui lui rendent aujourd'hui un juste hommage), ni paresse devant l'impressionnant corpus d'auteurs au sein duquel un possible cheminement nous est rendu disponible dans La Zone. Il m'a semblé que ce bilan d'étape avait, du vœu même de Juan Asensio, une autre fonction qu'hagiographique – une mise en perspective, un retour sur investissement sous forme d'une réponse simple : Faut-il continuer ?

Oui, bien entendu, il le faut ! Plus que jamais.

 

 

[1] Voilà deux ans, Juan Asensio avait accueilli un texte – Les nœuds de paille – dans lequel je tentais de situer la fonction et le sens de notre présence sur la Toile.

 

 

En ouverture et en vignette ci-dessous :
Stalker, d'Andreï Tarkovski, 1979 – (images du film par captures d'écran).

 

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Dimanche 17 février 2008

14: 12

Lire la Bible – 4

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D'un déhanchement
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dans la langue

 

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Il s’est levé en pleine nuit, il a pris ses deux femmes, ses deux servantes, ses onze enfants et il a passé le gué du Jaboc. Il leur a fait passer le torrent et il a fait passer tout ce qu’il avait. Jacob restait seul. Alors quelqu’un a lutté contre lui jusqu’au point du jour. Et quand il a vu qu’il n’aurait pas le dessus il a frappé Jacob au joint de la hanche. Il lui a démis la hanche pendant la lutte et il a dit : Lâche-moi maintenant que le jour vient. Mais Jacob lui a dit : Je ne vais pas te lâcher sans que tu m’aies béni. L’autre a dit : Comment t’appelles-tu ? Il lui a dit : Jacob. L’autre a dit : Tu ne t’appelleras plus Jacob mais Israël, car tu as lutté contre Dieu comme contre des hommes et tu as eu le dessus. Jacob lui a demandé : Oh, dis-moi ton nom. L’autre a dit. Pourquoi me demander mon nom ? Et là, il l’a béni. Jacob a appelé cet endroit Pénuël, car il disait : J’ai vu Dieu face à face et j’ai eu la vie sauve. Au lever du soleil Jacob dépassait Pénuël mais il boitait de la hanche [1].

 

Il est insolite, parfois, de parvenir à reconstituer le phylum d'une image à laquelle on a eu recours en se contentant, dans l'instant où elle s'est présentée à l'esprit, d'acquiescer à ce qu'elle semblait offrir de rigoureux au propos qu'on entendait tenir. Car les coupes transversales auxquelles procède la langue à l'intérieur de séries apparemment disjointes présentent alors un caractère d'évidence qui force l'admiration : non seulement l'image est légitime, son patrimoine génétique dit d'elle tout ce que nous voulions savoir, mais encore a-t-elle emprunté le plus court trajet, le plus économe, pour venir se mettre à notre service.

Pour une raison très technique, étrangère à tout exercice résolu de lecture de la Bible, j'ai dû me reporter à l'épisode de la Genèse le plus souvent désigné comme « La lutte avec l'ange » – alors que d'ange il n'est nullement question dans les trois ou quatre traductions contemporaines de référence auxquelles je me suis reporté (c'est bel et bien avec Dieu que Jacob se mesure, dans la nuit). Quelques jours plus tôt, j'avais acquis L'Ironie christique – Commentaire de l'Évangile selon Jean de Jean Grosjean, afin de prolonger le travail réalisé dans le cadre du cercle de lecture biblique. J'y trouve ces quelques lignes. Elles concernent le récit que l'évangéliste donne de la présence de Jean le Baptiste sur la rive du Jourdain, occupé à annoncer la venue du Messie. Jean Grosjean envisage le texte – la langue – de saint Jean :
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cadratin_blogLe style de Jean n'est ni discursif ni pittoresque. Il a le naturel discret des mouvements vitaux, leur imbrication, leur ordre profond qui est une démarche de symbiose. C'est une de ces écritures apparemment simples et, par endroits, légèrement gauches qui doivent leur déhanchement au fait qu'elles portent la vie, et leur effacement au fait qu'elles servent la lumière. Aussi Jean, après avoir situé la naissance divine des humains, se met à nous dire la naissance humaine du langage. Car, oui, justement, le langage de Dieu s'est fait homme. Le langage a dressé sa tente de nomade parmi nous, dans notre campement de nomades [2].

Dernier chaînon, l'image jusqu'alors innocente : je reproduis ici un passage d'une chronique ancienne consacrée, non directement à la langue, mais à la mise en page des livres :
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cadratin_blogJ'aime nommer déhanchement cette rupture féconde d'un rythme qui, sinon, se perdrait dans une coda soporifique, d'une phrase qui, sans un tel accroc, aurait l'insipidité d'un lieu commun. Caillois suggère que cette entropie inverse – que la dissymétrie oppose au deuxième principe de la thermodynamique – agit aussi dans les sociétés humaines : Comme toute symétrie, la stabilité triomphante se révèle à la longue paralysie et verrou. Le respect, la règle se dégradent. Le vertige les remplace. La sollicitation du paroxysme, de la frénésie, le goût du gaspillage ostentatoire, de la destruction en pure perte, l'ivresse de la puissance, les investitures chèrement acquises, les exploits et les défis appellent un autre ordre, fondé sur le blasphème et sur la démesure, c'est-à-dire sur la rupture délibérée, provocante, de la symétrie [3].

Jusqu'alors, il m'avait semblé que mon recours à ce discret déportement du corps dans la marche avait pour seul propos d'ajouter l'évocation du rythme singulier que présentent, pour l'oreille et la pensée, une séquence de langue – ou, pour l'œil et l'esprit, des masses dans une page – libérées d'équilibres reçus (ainsi qu'on le dit des idées). Alors que l'insensible claudication authentifie le Verbe à l'œuvre dans la langue, témoigne qu'il a fallu en payer le prix – que cette présence syntaxique de Dieu n'est pas de tout repos.

 

 

Lire la Bible 1 – Le cercle de lecture biblique
[Cliquez ici]


Lire la Bible 2 – Une leçon de poétique de saint Jean
[Cliquez ici]


Lire la Bible 3 – La réanimation de Lazare – Un signe
[Cliquez ici]

 

 

[1] La Genèse, version de Jean Grosjean, Gallimard, 1987, pp. 103-104 (chapitre XXXII, versets 23 à 32, passage connu comme “La lutte avec l’ange”).
[2] Jean Grosjean, L'Ironie christique – Commentaire de l'Évangile selon Jean, Gallimard, 1991, p. 19.
[3] Roger Caillois, La Dissymétrie, Gallimard, 1973, p. 86.
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Claude Weisbuch, Lutte avec l'ange, huile sur toile. D.R.

 

 

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Mercredi 13 février 2008

06: 12

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

 

43 – Le spectateur déconcerté
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Disciplines littéraires et compétence numérique

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Lecture de La Grande Conversion numérique de Milad Doueihi,
traduit de l'anglais par Paul Chemla, Le Seuil, collection « La Librairie du XXI° siècle »,
272 pages, janvier 2008, 19 €.
[Les chiffes entre crochets renvoient aux pages de cette édition.]

 

 

 

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«
On est un peu surpris de voir un secteur intellectuel qui a tant réfléchi sur l'imprimé, sa culture, son support matériel et son potentiel de changement politique et social, aussi démuni face au cas semblable de la technologie numérique. Si les sciences sont en passe de réussir leur transition, en dictant au passage la forme et les centres d'intérêt des bibliothèques numériques de demain, les lettres et sciences humaines font un peu figure de spectateur déconcerté, qui cherche la meilleure façon de réagir dans son passé, dans ses liens historiques avec les archives imprimées et leur exploitation [194]. »

Historien du religieux dans l’Occident moderne, Milad Doueihi est fellow à l’université de Glasgow. Il a publié, dans cette même collection du Seuil, Une histoire perverse du coeur humain (1996) et Le Paradis terrestre : Mythes et philosophies (2006). D'emblée, il prévient : Je ne suis pas informaticien, ni technologue. Je ne suis pas non plus juriste, spécialisé dans la propriété intellectuelle et les subtilités du copyright. Je me considère comme un numéricien par accident, un simple utilisateur d'ordinateur qui a suivi les changements de l'environnement numérique au cours des vingt dernières années [11]. Si ce n'est tout son prix, une part importante de l'intérêt et de la pertinence de son essai tient à la parfaite maîtrise de son point de vue : d'où je parle, à qui je parle.

Au long du livre, l'exposé clarifie des notions que l'honnête homme laisse volontiers dans l'approximation : les données des problèmes juridiques touchant à la propriété intellectuelle, par exemple – non pas le détail de ces problèmes mais les conditions nouvelles dans lesquelles il convient de les formuler et de les aborder ; la véritable mutation de l'objet numérique lui-même que représentent le blogage de la Toile et l'émergence du wiki ; et, surtout, la montée en régime de ce qu'on nomme le Web OS [133 sq.], dont la meilleure illustration est Google, qui a réuni la totalité de ses services pour offrir à ses utilisateurs un système d'exploitation et un cadre de travail « de réseau » qui peuvent remplacer le système d'exploitation « de bureau » et ses applications [134]. Déport crucial pour comprendre l'évolution de la typologie d'Internet : la fin du recours total au système d'exploitation et à la mémoire de son ordinateur pour gérer sa présence et son travail en ligne, et le passage à une version réseau plus répartie, plus partagée et plus librement accessible. Ce changement de cap offre des libertés, mais comporte des risques et des dangers touchant à l'identité (à la vie privée et à la sécurité), et s'accompagne aussi de conceptions fondamentales sur la propriété des données que créent les utilisateurs et qu'hébergent les fournisseurs [201-202].

L'auteur a l'immense mérite de tenir son rang d'usager ; il questionne, convoque l'histoire récente du support et de ses technologies, esquisse des perspectives dont on comprend presque aussitôt qu'elles engagent l'essentiel – parce qu'il prend la peine de formuler ainsi : la place d'un savoir-lire lettré numérique alors que les sciences sociales et littéraires, en tant que disciplines, ont été marginalisées dans une réflexion dont les termes centraux et les concepts clés dérivent en grande partie de pratiques humanistes, à l'histoire complexe, souvent ignorée, voire totalement oubliée. Comme si la culture numérique, dans l'environnement politique et culturel d'aujourd'hui, était dissociée de son propre passé [12-13]. Le bonheur est grand, parce qu'inattendu, de sentir soudain à ses côtés un tel compagnon de navigation, qui semble se pencher vers vous pour vous dire : ce que fait oublier une foi un peu aveugle dans les pouvoirs unilatéraux de la technologie, c'est le potentiel d'émergence de formes lettrées spécifiques à l'activité numérique [47]. Et qui n'hésite pas à conclure que la culture numérique est une culture de la lecture [252].

Milad Doueihi n'incite pas à tourner le dos au monde ancien, tout au contraire, mais à contribuer activement à sa conversion radicale [229] (cette participation peut s'adosser ici à l'indéfectible conviction de l'auteur, dûment argumentée, que le cadre de la propriété intellectuelle institué par les anciens supports doit être congédié : processus inéluctable, accéléré, sublimé par le logiciel libre et l'Open Source (le Floss – Free and Open Source Sofware [153 sq.]), par la diffusion des nouveaux outils induisant de nouveaux modes de partage (blogs et wiki, notamment) et par la mise en œuvre des Archives ouvertes, question à laquelle Milad Doueihi consacre les cinquante dernières pages de son essai, les plus stimulantes sans doute. J'ai donc engagé dans la foulée la lecture de la thèse que Francois Géal a consacrée aux Figures de la bibliothèque dans l’imaginaire espagnol du siècle d’Or – mille pages, peu s'en faut, chez Honoré Champion en 1999. Voilà ce que je nomme un pont, une lecture qui en impose une autre, sans délai, en enfilade. Milad Doueihi chemine en pontonnier – sur la Toile, dans son livre impeccable –, il invite le lecteur de bonne volonté à le rejoindre, à venir faire avec lui des nœuds de paille.

*

Conjointement, on lira avec profit le texte de la leçon inaugurale de Roger Chartier, titulaire depuis 2007 de la chaire "Écrit et culture dans l'Europe moderne" au Collège de France (Écouter les morts avec les yeux, coédition Collège de France/Fayard, 80 p., 10 €). L'universitaire spécialiste de l'histoire de la culture écrite du quinzième au dix-huitième siècle semble apporter un début de réponse aux impatiences de Milad Doueihi en déclarant que la révolution numérique oblige à une radicale révision des gestes et des notions que nous associons à l'écrit – et en se faisant obligation d'inscrire la conversion numérique au cœur de sa réflexion.

 

 

En ouverture : Bibliothèque Joanina de l'université de Coimbra, Portugal. D.R.

 

L'ensemble L'ordinaire et le propre des livres
bénéficie désormais d'un
sommaire électronique [cliquez ici]
également accessible depuis le menu figurant dans la partie droite de l'écran,
en haut de page.

 

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Dominique Autié
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Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.

Dominique Autié
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février 2017
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