blog dominique autie

 

Samedi 9 février 2008

05: 53
Actualité dans l'agenda [cliquer ici]
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Anatomopathologie
intertresetroit
du sourire

 

leonard_sourire

 

Nous croyons avoir rendu théoriquement et pratiquement vraisemblable
notre idée que l'expression du sourire est de pure mécanique,
et qu'elle résulte d'une excitation légère des nerfs moteurs de la face.
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Georges Dumas, Le Sourire,
Presses universitaires de France, 1948, p. 36.

 

sourire_couverture
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L'odieux petit livre !

Il trônait, dimanche matin, sur la table d'un des derniers libraires à n'avoir pas déserté la place Saint-Sernin pour celle de Saint-Aubin (par moi infréquentable en raison d'une culture du bruit festif sur quoi ce marché dominical, faute de basilique, a fondé son identité). Quelle fautive association – si ce n'est la marque de l'éditeur – m'a fait songer à Éloge de la main [1] d'Henri Focillon et rendu enviable la perspective d'une brève étude sur le sourire ?

J'ai bu le calice jusqu'à la lie. L'auteur, Georges Dumas, était membre de l'Institut et de l'Académie de Médecine, professeur honoraire de psychologie pathologique à la Sorbonne. Il a compté parmi ces premières générations de scientifiques qui se sont mises en devoir de procéder au grand nettoyage qu'appelait le positivisme d'Auguste Comte. Pour sa part, M. Dumas a délibérément choisi – il s'en explique – la méthode mécaniste pour expliquer l'Homme : physiologie et neurologie, étude expérimentale du tonus musculaire par impulsions électriques, anatomopathologie, voilà sur quoi s'appuient exclusivement les connaissances de M. Dumas en matière de psychologie. Toute prise en compte des émotions engagées dans un sourire qui ne référerait pas au tracé et aux ramifications du nerf facial est divagation de jean-foutre.

Scientifiquement, les théories et la méthode expérimentale de M. Dumas sont si assurées qu'elles lui permettent d'affirmer (page 45) que le chien, le chat et la pie sourient avec leur queue.

Le livre est disponible dans son intégralité sur le site de l'Université du Québec à Chicoutimi, un soin particulier a été mis dans la reproduction des dix-sept clichés (quinze sont des photographies) qui émaillent la démonstration de M. Dumas. L'ensemble est effrayant. En témoigne ce passage (page 37) :

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Quand la tonicité disparaît, les joues s'effacent ou se creusent, la mâchoire inférieure pend, les yeux s'élargissent démesurément par suite de la paralysie des orbiculaires, à moins qu'ils ne se ferment tout à fait par suite de la paralysie des releveurs des paupières. C'est l'expression bien connue de la dépression, de la tristesse et de la mort. Au contraire, pour un tonus normal, les joues s'arrondissent, la mâchoire remonte, les yeux s'ouvrent sans excès, et le visage se rapproche du sourire par son expression, sans toutefois l'exprimer réellement. Dans ce cas, les excitations très légères qui, partant des différentes parties du visage, sont transmises aux centres par les fibres sensitives du trijumeau, reviennent aux muscles par les fibres motrices du même trijumeau et du facial, mais ne sont pas assez intenses pour provoquer une rupture d'équilibre au profit des muscles du sourire ; cependant elles tendent naturellement à produire cette rupture et c'est pourquoi la tonicité normale, l'expression propre de la vie, est déjà voisine du sourire [2].

Voilà le grand embarras d'un nécrophile devant l'évidence de la vie, dont il doit consentir qu'elle est souriante.

Ces gens-là ont la rage, et ce n'est pas d'hier. Vers la fin de son libelle contre le sourire humain, M. Dumas – nous répétant pour la nième fois que le sourire est une affaire de nerfs, de tonus et de muscles – se place sous l'invocation de Descartes. C'est trop facile ! On m'a parfois posé la question : Quand vous êtes-vous mis à boire, et pourquoi ? Ma réponse a le mérite de la constance : je bois comme je respire, je fus dans le ventre de ma mère un fœtus addictif, c'est ainsi [ne varietur]. Nul besoin d'en appeler à René ou à Charles, M. Dumas fut un bébé sans âme. Il aurait fait un parfait garde-barrière mais le malheur a voulu qu'il se prenne de passion pour les sciences de l'Homme. Depuis, de plus illustres que lui ont suivi sa voie. Et, parmi eux, de bien plus redoutables, s'il est possible : ils se regroupent eux-mêmes sous la bannière de ce qu'ils nomment les neurosciences.

 

 

[1] Texte publié à la suite de Vie des formes, Presses universitaires de France, 1943.
[2] C'est, bien évidemment, moi qui souligne.

 

En ouverture : Léonard de Vinci, La Vierge, l'Enfant Jésus avec sainte Anne et saint Jean enfant (détail), 1507-1508, fusain rehaussé à la craie blanche, National Gallery, Londres.

 

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Mardi 9 octobre 2007

06: 31

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Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

 

 

… l'enfer, c'est les Autres.

Petite phrase [1] au terrible destin – ou, pour mieux dire, phrase facile, comme on l'insinuait jadis d'une femme, jugement sans appel qui n'excluait pas qu'on reconnût, en son for intérieur, quelque panache enviable à celle qui disposait des moyens d'une telle facilité. Phrase prononcée, toutefois, à point nommé : l'époque n'attendait qu'elle, sans trop savoir le profit qu'elle en tirerait, dont on mesure aujourd'hui pleinement l'étendue. Jamais comme aujourd'hui – sur le bref laps et la courte surface de mon commerce avec le monde, il n'aura été plus problématique, douloureux, humiliant d'être l'autre des autres.

Que professe le penseur glaucomateux juché sur son bidon d'huile de vidange ? Que l'autre singulier n'est jamais qu'une pièce détachée de la géhenne – émissaire ou agent double, qu'il n'est rien pour lui-même, que sa langue de bois est celle du martyre qu'il anticipe, de la souffrance qu'il préfigure, plus anonyme encore et irresponsable que l'espèce, insolvable par principe : les autres, collectif infernal au faciès de faux pluriel par quoi nous est désigné l'enfer mou. Voilà quel poison nous a inoculé la pensée torve de ce curé contre nature, ce penseur par-derrière – chez qui la littérature a suscité un tel effroi qu'il a passé une œuvre entière à tenter de la conjurer au scalpel, tout en la connaissant bibliquement, comme un nécrophile.

Examinée sur le terrain de la morale de convenance et de contenance qui prévaut sur la place publique, la question que j'aborde est sans objet : l'autre n'a pas de statut propre dans une pensée qui se revendique comme laïque. Il faut recourir au beau concept du prochain pour le rencontrer, et venir buter sur le judéo-christianisme pris dans la masse du mot lui-même. Si je m'en tiens un instant à ce registre, pas plus que l'autre mon prochain n'est quelqu'un, ce serait trop facile. Il est personne, il est à venir, probable ou improbable, annoncé ou impromptu. Importun parfois, – souvent, pour tout dire. Je n'ai pas à le nommer, ce qui devrait rendre la tâche moins lourde à qui dispose de peu de mots, à qui se sent mal dans sa langue. De cette franchise, on a préféré faire une licence : celle qui permet de ne pas le voir quand il se présente. Tentons le déni devant le cloaque nauséabond – c'est ce à quoi nous autorise, voire nous encourage, hâtivement lue, épinglée comme un insecte mort dans une boîte d'entomologiste, la petite phrase facile de Huis clos. Et c'est ainsi que la pensée de l'autre (l'autre dans la pensée de chacun de nous) est devenue excrémentielle – honteuse, comme de s'accroupir en certain lieu qui ne se conjure qu'au prix d'une éreintante asepsie.

En quoi, plus que prophétique, Sartre fut-il providentiel ? En cela qu'il nous dédouane. Sa sentence, in fine, encourage nos sociétés à se retrancher derrière un diagnostic, à ne prendre en compte que la dimension pathologique – la phobie sociale – d'une attitude qui se généralise à mesure que s'accroît l'effet de serre. Je ne me lasserai pas de recommander la lecture de deux études, déjà signalées dans ces pages [2], qui décrivent ce syndrome dans la société japonaise. Avec l'alexithymie, le shinkeishitsu compose un précipité clinique – cette peur mutique que nous croisons chaque jour, pour laquelle il faudrait opérer à langue ouverte (sur le modèle de la chirurgie cardiaque dite à cœur ouvert). Voilà ce que tentent de suggérer ces pages, ces minuscules cailloux que je sème ici avec bien plus de conviction qu'il n'y paraît sans doute : il existe, me semble-t-il, un danger équivalent à laisser l'ethnopsychiatrie s'approprier notre malaise (réduire l'autre au statut d'agent pathogène et dire, dans le même temps, qu'il objective l'enfer) comme à proclamer que l'alcoolisme est une maladie et rien d'autre, tout en banalisant la dérive et l'exclusion de celle ou celui qui s'y noie ; dans les deux cas, c'est entériner la souffrance et abdiquer toute opportunité de l'alléger ou d'en conjurer les causes. Dans les deux cas, c'est mentir sciemment. Voyez d'ailleurs comment, quand il est question de l'autre, le bout du nez de nos sociétés remue.

De cet autre qui pue l'enfer, je me défie et crois me protéger de deux façons : j'apprends à ne plus le désigner par son nom et j'élude, à titre individuel, toute prise en compte des diverses postures dans lesquelles il se trouvera quand, nécessairement, nos chemins se croiseront ou, plus certainement encore, il se trouvera intervenir à ma suite – dans des situations de travail, d'utilisation de l'espace public, principalement. Je m'en remets à la société, de façon privilégiée à l'État, pour organiser la mise à l'écart de celui qui, sinon, menacerait de devenir mon prochain. Il suffit d'ailleurs d'initier la méthode au niveau collectif, celle-ci fonctionne par copier-coller dans la sphère individuelle : quelques textes réglementaires, voire législatifs, édicteront qu'on ne dirige plus l'autre, qu'on ne lui donne plus d'ordre (surtout, ne plus prendre le risque de devoir lui appliquer une sanction s'il s'y refuse ou déroge, car ce serait encore étalonner mon pouvoir sur son existence – exit l'existence de l'autre, vous dis-je !) mais qu'on se conforme aux techniques de la nouvelle gouvernance ; on pliera l'architecture et le mobilier urbains à la prolifération des couloirs réservés aux vélos, aux accès aménagés pour les personnes à mobilité réduite ; on mettra la quadriphonie à la disposition des personnes si gravement malentendantes que le sens de l'ouïe n'est pas, chez elles, réduit mais absent ; on fera savoir avec force fierté que les malvoyants – si absolument malvoyants qu'on les disait jadis aveugles – peuvent désormais surfer sur Internet face à l'écran d'un ordinateur ; dans les cas douteux, on mettra en place sans délai une cellule de soutien psychologique et le tour sera joué : on m'aura montré la voie, qui consiste à évacuer l'autre de ma langue et à considérer que tout a été prévu pour qu'il fasse son affaire de n'importe quelle situation sans que j'aie à m'en préoccuper, puisque ses postures (qu'induisent ses besoins, ses difficultés éventuelles, son statut – et jusqu'à son discours [3]) sont prises en compte et formalisées par la collectivité.

Je peux, dès lors, ne plus voir l'autre singulier.

J'ai, de justesse, contourné l'enfer. Suis-je pour autant l'hôte envié, enviable d'un quelconque paradis ? C'est le versant opposé d'une problématique dont je me demande, soudain, comment elle peut m'occuper l'espace même et le temps d'une page, puisque tant d'efforts sont mis en œuvre, à mes frais, pour qu'elle n'existe pas.

 

 

 

intertresetroit
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[1] Jean-Paul Sartre, Huis clos, scène V, in Théâtre, tome I, Gallimard, 1947, p. 167. Sur aucune des premières pages de résultats dans lesquelles Google liste, en neuf centièmes de seconde, les cent trente sept mille occurrences de cette phrase ne figure la capitale qui affecte les Autres dans le texte original. La formule ne s'y trouve d'ailleurs pas dans le splendide isolement sentencieux qu'on lui suppose en la citant ; au point qu'elle semble même avoir échappé à son auteur à la fin d'une des dernières répliques de Garcin : Eh bien ! voici le moment. Le bronze est là, je le contemple et je comprends que je suis en enfer. Je vous dis que tout était prévu. Ils avaient prévu que je me tiendrais devant cette cheminée, pressant ma main sur ce bronze, avec tous ces regards sur moi. tous ces regards qui me mangent… (Il se retourne brusquement.) Ha ! Vous n'êtes que deux ? Je vous croyais beaucoup plus nombreuses. (Il rit.) Alors, c'est ça l'enfer. Je n'aurais jamais cru… Vous vous rappelez : le soufre, le bûcher, le gril… Ah ! quelle plaisanterie. Pas besoin de gril, l'enfer, c'est les Autres. La majuscule n'a, bien évidemment, aucune portée scénique dans l'écriture théâtrale : seule une didascalie pourrait inciter l'acteur à suggérer que ce mot est capital, qu'il lui faut improviser une astuce pour que le public en prenne bien conscience. Cette majuscule est une majuscule d'intellectuel : quand vous en lirez le livret, cher spectateur, souvenez-vous que c'est un philosophe qui a écrit la pièce.
[2] Jean-Claude Jugon, Phobies sociales au Japon, éditions ESF, 1998 [LIRE LE TEXTE DE PRÉSENTATION DU LIVRE – cliquer ici] ; Shoma Morita, Shinkeishitsu – Psychopathologie et thérapie, préface de Pierre Pichot, Les Empêcheurs de penser en rond, 1997 [ci-contre].
[3] Rien de plus normé désormais, on en conviendra, de plus codifié, de plus sévérement précontraint que le discours obligé de la victime.

 

 

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Mardi 18 septembre 2007

07: 21

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

 

Lire la Bible

 

saint_jean_fleury

 

Pour Karim-Louis,
par-delà les silences du temps.

 

 

La lecture, dont j'ai rendu compte ici, du petit livre que le père Philippe Dagonet a consacré au seul chapitre quatre de l'évangile de saint Jean a opéré comme une baguette de sourcier. Informé et encouragé par un couple ami, j'ai participé mercredi dernier à la soirée de rentrée du groupe biblique qu'anime le père Lizier de Bardies, responsable de l'ensemble paroissial Saint-Sernin et Notre-Dame du Taur. Au programme, la lecture de ce même évangile, engagée en début d'année, parvenue avant l'été au terme du cinquième chapitre. De sorte qu'il y eut certainement coïncidence presque parfaite entre ma lente progression dans le récit de la rencontre de Jésus avec la Samaritaine au puits de Jacob et la méditation qu'en faisait la petite quinzaine de personnes qui se retrouve, un mercredi soir chaque mois, autour du théologien.

Ces deux heures ont passé comme à peine la moitié d'une. Le chapitre sept et les premiers versets du suivant ont été lus à haute voix par le prêtre, par séquences dont le découpage, parfois inattendu [1], comme dans le travail du monteur au cinéma, induit une première indication. Dans un dosage subtil d'autorité et de questionnement, le père de Bardies met le passage en perspective – dans l'évangile de Jean, dans les autres évangiles, dans les autres livres du Nouveau comme de l'Ancien Testament. Sans qu'il soit besoin d'y inviter pesamment les participants, des remarques personnelles scandent l'exposé : ni glose à proprement parler collective, ni groupe de parole démagogique, ni incitation à s'approprier un texte qui ne l'appelle pas, un protocole tacite semble régler ce que je suis tenté de définir a minima comme une rigoureuse et sensible attention au texte.

Dès l'instant où la lecture d'une deuxième séquence fut engagée, l'évidence m'était claire : chez chacun de nous [2], le texte biblique avait restauré, sans préavis ni artifice, la souveraineté de la langue – la langue, le don de langue(s), l'Esprit [Car en quelque lieu que se trouvent deux ou trois personnes assemblées en mon nom, je m'y trouve au milieu d'elles (Matthieu, 18,20 [3])].

Le chapitre sept de Jean évoque la montée de Jésus à Jérusalem lors de la fête des Tentes. De façon pour ainsi dire sociologique, l'apôtre bien-aimé (Matthieu et lui sont les deux évangélistes qui furent témoins directs de la vie publique du Christ) rend palpable la confrontation de Jésus avec une société bloquée – pour mieux dire : l'impossibilité d'une société, dont la langue est verrouillée par le formalisme social et politique, d'accueillir le moindre mot du Nazaréen ; et de l'entendre sur le niveau de sens que ce propos exige – si ce n'est pour être compris d'emblée, du moins pour être entendu. J'ai cru devoir suggérer combien ce passage s'insère de lui-même, sans qu'il soit nécessaire d'en forcer la lecture, dans la problématique contemporaine, pour peu qu'on ressente celle-ci douloureusement : ce mur qu'opposent à toute parole singulière nos dispositifs de pensée unique, notre usage d'une langue essorée de son registre spirituel, réduite à l'efficacité servile envers la stricte immédiateté (de l'économie, du plaisir – dans les groupes de parole – de cette parole-là –, cette immédiateté est nommée le vécu, le ressenti : il est impératif d'exprimer son ressenti (quelque part) ; les cellules de soutien psychologique qu'on met en place à tout propos désignent les confins, les limites extrêmes de cette langue non plus surveillée, mais sous haute surveillance).

Le texte de Jean ne me semble pas plus difficile que celui des trois autres évangélistes. Peut-on dire que, moins anecdotique – ou mettant à distance l'anecdote au profit de dialogues auxquels il fut mêlé –, Jean accorde une plus vive participation à son lecteur ? Il faut, provisoirement au moins, oublier qu'il est aussi l'auteur de l'Apocalypse. Quel Occidental, aujourd'hui, à moins de se vautrer dans un ésotérisme de Tout à deux euros, peut s'avancer de plain-pied dans La Divine Comédie, le Bardo Thödol (le Livre des morts tibétain) ou la Bhagavad-Gîtâ ? De tels textes réduisent au silence d'une initiation passive. Les gourous imposent un tel silence à l'initié. L'Évangile est parole – la Parole, pour qui fait acte de foi. Comme les autres livres de la Bible, l'évangile de Jean ne fait pleinement sens qu'au moment (nunc) et à dans le lieu (hic) de son énonciation partagée. Voilà ce que rend d'emblée sensible le groupe biblique.

Non qu'il soit vain de procéder à la lecture solitaire a bocca chiusa. Celle-ci, cependant, n'abdique pas aisément son caractère profane. Je ne suis pas assuré que, dans les meilleures dispositions, quiconque aborderait l'Évangile pour la toute première fois s'ouvrirait aux dimensions dans lesquelles opère la Parole. Je ne parle pas de résistance intellectuelle, rationaliste, humaniste au personnage du Christ, à ses propos, aux actes d'exception que lui prêtent les auteurs du Nouveau Testament. Je songe très précisément à l'état de la langue que toute lecture courante active : c'est la langue endolorie, langue anémiée, asthénique qui, le plus souvent, fait mine de nous assister quand nous trouvons enfin le temps de nous mettre à l'écart, un livre ouvert devant nous. Et cette lecture somnolente, dans la plupart des cas, suffit ; elle a ses vertus sédatives, un juste plaisir ne lui est pas interdit. Lu ainsi, toutefois, je crois que Jean peut paraître allusif, sans consistance : le texte siffle comme la lame du sabre avec lequel on fait des moulinets. Je crois comprendre comment, dans ces conditions, on peut n'éprouver aucun intérêt pour un texte dont on connaît assez vaguement le contenu (les évangiles : quatre versions à peine démarquées de la vie de Jésus, face à quoi nous avons en tête le modèle littéraire du roman historique) ; dont la découverte, dès lors, est décevante : tant de passages sembleront plomber la chronique, tant de dialogues, notamment chez Jean, passeront pour des longueurs pour le simple amateur de biographies romancées.

En revanche, j'en pose ici l'hypothèse – que je vérifierai en préparant la soirée d'octobre –, la lecture marmottante, qui prévalut en Occident jusqu'à la fin du onzième siècle [4], est peut-être à même de stimuler la langue en ses registres de vibration les plus profonds, d'en étendre considérablement la tessiture, presque dans l'instant. Celle-ci offrirait une sorte de pratique de passage entre la surdité (ou l'assourdissement) de notre temps et le sobre et fécond exercice que propose le groupe biblique. Je n'oublie pas que, dans ce bien-lire, ce bien-être du texte, se profile pour certains d'entre nous, qu'il m'arrive d'envier souvent, la liturgie de Parole – qui se situe encore au-delà : dans la célébration.

 

 

[1] Très différent de celui auquel procéderait un commentaire universitaire.
[2] Trois couples – dont Nadine et Daniel, à qui je dois de me trouver là –, des personnes venues seules, parmi elles deux religieuses.
[3] Traduction de Lemaître de Sacy.
[4] Entre autres références possibles, le magnifique essai d'Ivan Illich, indiqué plusieurs fois déjà dans ces pages, Du lisible au visible – sur L’Art de lire de Hugues de Saint-Victor, traduit de l’anglais par Jacques Mignon, Éditions du Cerf, 1991. Repris dans le cadre des Œuvres complètes d'Ivan Illich en cours de publication aux éditions Fayard.

 

En ouverture :
intertresetroit
Saint Jean l'évangéliste, détail du tympan du portail de l'abbaye de Fleury (Saint-Benoît-sur-Loire), XIe-XIIIe siècle.
intertresetroit
[Ouverture et zoom – Source : Wikipedia Commons]

 

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Mercredi 6 juin 2007

07: 25

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

 

Inactualité

de l'alexithymie

 

glisse

 

 

Il est instructif de savoir comment de nouveaux visiteurs parviennent sur votre site. Les mots clés qu'ils ont inscrits dans les moteurs de recherche sont parfois déconcertants. Plus étonnante encore, la découverte de votre site en toute première page de la sélection d'occurrences que le visiteur a eue sous les yeux – surtout, comme cela se produit assez régulièrement, si l'internaute inconnu cherchait des sites correspondant à une série du genre : jeune gériatre rousse en train de faire une pipe à un unijambiste [j'édulcore, évidemment, et je reformule en français ; entre-temps, une demande plus convenable, pour laquelle je figure parmi les dix premières pages recensées par Google sur soixante mille pertinentes, m'a valu un visiteur très probablement déçu de ne pas trouver chez moi la réponse qu'il cherchait [1]].

C'est ainsi que, depuis de longs mois désormais, je sais que le blog est donné par Google dans les trois ou quatre premières réponses pour le mot clé alexithymie. Mais je n'ai constaté que ces jours-ci la rivalité pugnace (et, il faut bien le reconnaître, triomphante) que m'oppose l'excellent site Le Garde-mots d'Alain Horvilleur. Sa définition initiale de l'alexithymie était partie d'un assez bon pied. Mais les commentaires l'ont fait irrésistiblement glisser vers la pensée dominante, presque partout obéie sur les pages, somme toute assez rares, où l'on fait mention de ce mot et de la réalité clinique qu'il recouvre. Avec plus de deux ans de retard sur sa mise en ligne, je me suis introduit dans les commentaires de cette page, nouant un dialogue très courtois avec « le gardien », ainsi qu'il se désigne. Parce que son site figure parmi les premiers que consultera toute personne francophone à la recherche de quelque lumière sur l'alexithymie, parce qu'Alain Harveilleur n'a, à ma connaissance, pas plus de raison que moi d'obtempérer à la doxa psychiatrique ou psychanalytique, il ne m'a pas semblé vain de laisser trace du débat – pour ne pas dire de la polémique – que s'évertuent à éluder ceux qui, aujourd'hui, s'affirment les seuls garants de la définition française dévoyée d'un mot que nous devons à un clinicien américain d'avoir forgé de toutes pièces.

En effet, la base d'une définition de l'alexithymie sur Wikipedia a été mise en ligne fin août 2005. Elle contenait, dès l'origine, la substance de cette page en son état actuel. Elle me semble très respectueuse de l'histoire du concept. Quant à l'approche de Jacques Dufresne dans L'Encyclopédie de l'Agora, elle témoigne de cette hauteur de vues des sciences humaines nord-américaines francophones, respectueuses des concepts qu'elles utilisent (quitte à en disputer) : il faut l'arrogance des maîtres de chapelles hexagonales pour superposer d'emblée sur le mot lui-même, par convenance corporatiste, la définition qui ne fâche pas.

Or, le diagnostic d'alexithymie, tel que l'a posé le Pr Sifneos, a tout pour froisser la psychorigidité des experts de l'âme humaine – et pas seulement le quant-à-soi de nos psy : toute l'engeance orthophonique d'une société se découvre une soudaine et improbable solidarité théorique pour déclarer que celle ou celui qui ne verbalise pas sa joie d'être au monde et d'être à l'autre ne saurait souffrir que d'un déficit affectif, en aucun cas d'un manque à gagner lexical, encore moins syntaxique.

Glissons.

Tout semblait concourir à ce que, faute d'un interlocuteur préparé et disposé à débattre sur le fond, je conclue à l'inactualité de l'alexithymie – stratégie, plus fine qu'il n'y paraît, que je soupçonne les sciences humaines françaises d'avoir adoptée d'un commun et tacite accord : s'écharper entre spécialistes, laissant même voix au chapitre à quelques bavards qui ne sont pas du sérail, c'est prendre le risque d'une certaine publicité (se reporter à un siècle d'échauffourées sur la question, vaine s'il en est, de l'authenticité du Suaire de Turin) ; nier l'objet même de la polémique c'est renvoyer aux coulisses celle ou celui qui ferait irruption sur la scène sans qu'on l'y convie.

Et voilà que j'acquiers, un samedi après-midi place Saint-Étienne, un essai de Pierre Emmanuel ; ébloui par la lecture des premiers chapitres, je m'en procure un autre dès les jours qui suivent. Tous deux ont été rédigés dans les mêmes années où Peter E. Sifneos formalisait le syndrome que d'autres avaient pressenti avant lui, dont souffrent des êtres dépeints à l'époque comme des illettrés émotionnels par ces cliniciens attentifs.

Et voilà que, refermé La Face humaine – dont je ne discerne pas d'emblée qu'il n'y est question que de ça –, j'ouvre Le monde est intérieur : Que signifie : être un homme ? Vivre au monde et à soi-même, être dans l'osmose continuelle et vivifiante de l'intérieur et de l'extérieur : sagesse perdue. Nous n'avons plus de mots pour rétablir le rapport entre le dedans et le dehors, l'équilibre de la personne et du monde. L'écrivain est ainsi lié à l'aventure humaine, à la crise historique de l'être, d'une manière plus directe que la plupart des hommes, puisqu'en cette crise le langage est en question [2].

Du coup, je me déchausse de mes patins à roulettes pour prendre quelques notes.

 

 

[1] La nature de ces résultats de recherche tient évidemment au fait que l'utilisateur n'a pas eu recours à la fonction recherche avancée de son moteur de recherche, soit pour demander Cette expression exacte, soit pour composer une série de mots clés susceptibles d'orienter les robots vers l'information requise. Nombre de requêtes sont formulées par une phrase complète, à la manière de celle-ci. Ce qui témoigne, chez un grand nombre encore de nos concitoyens, d'une méconnaissance quasi absolue des règles de base de l'informatique et de l'indexation. Ainsi exprimée, la demande fait songer à une démarche pour ainsi dire animiste, à tout le moins religieuse : on parle à son ordinateur comme, en son for intérieur, à la Vierge, à quelque saint patron, voire à Dieu lui-même (Bon saint Antoine, faites que je retrouve mes clés…).
[2] Pierre Emmanuel, Le monde est intérieur, Le Seuil, 1967, p. 21. [La Face humaine a été plublié deux ans plus tôt, chez le même éditeur.]

 

 

Liens
vers d'autres pages du blog
consacrées à l'alexithymie :

intertresetroit
Sur l'alexithymie et Peter E. Sifneos
intertresetroit
Sur l'étymologie du concept d'alexithymie
intertresetroit
Mémorisez la rubrique
intertresetroit
Minuscules cailloux votifs
pour les alexithymiques

 

En préparation, deux – sans doute trois – chroniques consacrées à Pierre Emmanuel. La dernière sera l'occasion de confronter cette figure et cette œuvre singulières à la notion d'écrivain infréquentable telle que Juan Asensio l'a développée dans l'introduction et la direction éditoriale du cahier hors série de La Presse littéraire, paru au début du printemps. Ayant contribué à cet ensemble, je m'étais interdit d'en proposer une lecture personnelle. Mon cheminement, ces temps-ci, dans l'œuvre de Pierre Emmanuel non seulement justifie, mais impose la référence à l'entreprise de Juan Asensio.

 

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Vendredi 23 février 2007

07: 26

Minuscule caillou votif pour les alexithymiques

 

 

Le don de voix

 

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……………………………………………………………………[Zoom]……………………[Démo]

 

 

Il m'était arrivé, en plusieurs circonstances, de prendre la mesure des effets d'une abstinence totale, sur deux décennies désormais, à l'égard de la télévision – que redouble, depuis plusieurs années, mon incapacité à supporter les martèlements acoustiques d'un programme radiophonique, quel qu'il soit. Sans doute mon système nerveux, autant que mon nerf optique, est-il martyrisé par l'écran de mon ordinateur : du moins y suis-je maître du pointeur.

J'insiste ici sur cette notion de rythme, de débit, de scansion de l'espace sonore. Il y a quelques années, dans la proximité d'un récepteur qui diffusait un programme de jeux télévisés, un fou rire irrépressible s'était emparé de moi, non pour le contenu débilitant de ce qui se déroulait sous mes yeux, mais par le seul effet des rythmes spasmodiques appliqués aux images et aux sons : on aurait pu songer qu'un même compresseur alimentait à la fois le marteau-piqueur du chantier voisin et l'appareil allumé devant moi. Dans une sorte de rejet massif et, tout à la fois, de démission, mon système nerveux s'était laissé happer dans le hoquet du rire, me déshumanisant de force devant ce théâtre mécanique dont le ressort aurait échappé à sa butée.

Cette semaine, je me suis trouvé manger seul, à midi, dans le petit café qui m'accueille quand je me rends à Montauban pour mes journées d'enseignement professionnel. D'ordinaire, les élèves du lycée le plus proche y tiennent bruyamment leur quartier général. Mercredi, ils étaient en vacances. Je fus, un long moment, l'unique client, assis devant mon steak-frites. Accoudé à son comptoir, le patron suivait le journal télévisé de la mi-journée. Je tournais le dos à l'écran, mais rien n'était susceptible de faire que j'échappe à la tyrannie de la bande-son.

Le présentateur ouvrit le ban sur la réunion publique que Mlle Royal avait tenue, la veille, dans une préfecture de Basse-Normandie. Le montage de séquences filmées du meeting avait été lancé sur son commentaire, le fondu enchaîné était parfaitement réglé, même sans l'image : je compris que j'allais entendre la candidate s'exprimer.

En quelques secondes, un pénible inconfort s'empara de moi. Chacun des cartons perforés d'un orgue de Barbarie semblait retenu, se coincer avant de laisser le suivant s'engager. Il en résultait une exécution hachée, les phrases mélodiques n'ayant pas de durée fluide pour s'imposer. On pouvait encore imaginer l'exercice de rééducation orthophonique d'un patient chez qui un accident vasculaire cérébral aurait affecté le centre de la parole. Les injonctions, les adresses, les formules exclamatives du discours électoral – genre dont l'exécution est aussi codifiée que celle de la valse ou du menuet – subissaient le même laminage d'une émission recto tono telle qu'en produisent les bornes automates.

Performance stricto sensu tragique de celui ou celle dont le larynx supplie qu'on lui donne sa voix, dont l'organisme ne parvient pas à fixer (comme on le dit du calcium) les mots pour ne rien dire.

Quand s'acheva le reportage, quand l'organe de l'animateur professionnel eut réinvesti la bande-son, s'imposa l'hypothèse que ce que je venais d'entendre était peut-être la voix de l'alexithymie, qu'on serait parvenu, sans le vouloir, à synthétiser : une société, frappée de ce mal auquel on s'efforce de ne pas reconnaître de statut clinique – étymologiquement : ne pas [ou ne plus] disposer des mots pour dire ses émotions – s'identifierait à la voix tétanisée de cette femme pour clamer sa souffrance. Que des milliers de participants à ses réunions publiques et des millions de téléspectateurs n'éprouvent apparemment aucun malaise devant ce qui constitue pourtant une épreuve pour l'auditeur non prévenu, tend à conforter cette intuition.

 

 

Illustration visuelle et sonore : Talking and Singing Robot (version 2006) du Pr Hideyuki Sawada (Kagawa University).

 

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