blog dominique autie

 

Jeudi 7 février 2008

06: 41

 

 

La coupe de l'abstème

 

tasse_vin_shahjahan

 

La tasse à vin de Shah Jahan,
© Victoria and Albert Museum, London.

 

 

 

 

Je me suis soudain trouvé confronté à cette pièce délicate, en jade translucide, posée dans l'une des vitrines de la galerie indienne du Victoria and Albert Museum.

Sans doute l'objet ainsi retourné révèle-t-il toute la finesse de son modelé, de telle sorte qu'on en voie le pied en forme de lotus épanoui, et qu'il n'échappe pas qu'on a pris soin de dessiner avec un soin égal les deux faces du singulier unicorne.

J'ai trouvé depuis – dans Jean-Paul Roux ? à qui l'on doit sur l'Inde moghole d'autres informations subtiles mais cruciales, comme celle-ci… (je ne sais comment vérifier, à l'instant, sans me lancer dans une longue recherche parmi mes notes, mes fiches, les feuillets glissés dans les livres) – que le jeune Khurram aurait éprouvé une véritable aversion à l'encontre de l'alcool pour avoir été le témoin impuissant de la déchéance de son père, l'empereur Jahangir.

Il est insolite que le muséographe qui a placé cette pièce sur la tablette de la vitrine du Victoria and Albert – l'ignorant sans doute – ait suggéré ce trait, rarement mentionné par les historiens, peut-être légendaire, peu importe, de la personnalité du cinquième Grand Moghol : ainsi retournée, non absente de la parure de table, la coupe publie un refus. Il se peut qu'après avoir accédé au trône en 1628 à l'âge de trente-six ans, celui qui règnera sous le nom de Roi des Rois, Empereur du Monde dût lester son deuil de son dégoût de l'ivresse. Ou que ce fût la perte soudaine de Mumtaz, trois ans plus tard, qui lui imposa vins et boissons fermentées comme autant de pauvres remèdes au chagrin. En revanche, les chroniques s'accordent à voir dans l'épuisement de ses forces physiques – et peut-être morales –, à la fin des années 1650, le prix payé à l'intempérance : Aurangzeb destitua, en cette année 1068 de l'hégire (1658 dans nos comptes), un père diminué.

L'Inde moghole n'est musulmane qu'à raison du sang turc qui irrigue la lignée : Babur, le fondateur, fixe sa tente à Agra en 1526. Il descend de Tamerlan le Boiteux, mais aussi de Gengis Khan, par sa mère – ces gens de corde et de vent furent d'impeccables orfèvres, les pyramides de têtes qu'ils dressent où furent des villes récalcitrantes balisent depuis près d'un millénaire le mouvant empire des steppes. L'islam de la dynastie est une religion du mélange, que la Perse rehausse de sa langue, des prouesses de ses miniaturistes. La cour mange avec ses doigts, qu'on essuie sur le plastron brodé d'or fin de la tunique pour signifier son plaisir et sa reconnaissance au maître du repas. La cour boit.

Me vient l'image – je la sais improbable, ainsi que souvent le sont les sources : présidant aux ripailles, Shah Jahan exige que la pure économie du jade publie qu'il est maître du monde – ainsi que la pierre qui scelle sa coiffe. Mais le vase forclôt l'ivresse, indique qu'une part du repas ne se partage pas. Il dessine sous mes yeux la ligne de fracture entre la matérialité de l'empire (le règne diurne) et la nuit de l'âme : cela qu'une fiction, seule, peut prétendre sonder.

 

 

 

Abstème, adj. et s. (de abs, priv., sans, temetum, vin.) Qui s'abstient de vin et en général de toute espèce de liqueur alcoolique. Dans le langage religieux, on a désigné par ce nom les personnes qui ont une répugnance naturelle pour le vin. Les abstèmes, dans les âges primitifs de l'Église catholique, ne recevaient la communion que sous l'espèce du pain, et les calvinistes eux-mêmes ont décidé qu'on pouvait les admettre à la cène, pourvu qu'ils touchassent la coupe du bout des lèvres. [Nouveau Dictionnaire universel par Maurice Lachâtre, Paris, Docks de la Librairie, 1582-1856 pour la première édition.]

 

 

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Dimanche 30 décembre 2007

08: 53

 

Fonction
intertresetroit
du survivant

 

fernando_parrado

 

Pour A.D., qui a trouvé dans les pages de ce site
l'esquisse des notes que voici.

 

 

Le plus épineux, par les temps qui courent, est de prévenir cette méprise-ci : vivre étant devenu un droit (le plus commun des droits, le grand ordinaire du droit), survivre n'est pas un superdroit – ou quelque exercice héroïque du droit commun.

Dit autrement, au plus près de la typologie de formatage du parc humain : le survivant n'est pas le stade sublimé de la victime – le point oméga (ou le point G) de l'ayant droit.

Survivre est le dernier devoir auquel il est loisible d'acquiescer, sous nos climats, lorsqu'il échoit. Le seul devoir que nos sociétés ne parviennent pas à recycler en droit.

Il n'est curieusement pas superfétatoire, ni redondant, de le rappeler : le survivant est contraire (la contradiction) de la victime.

*

Statut du préfixe ? Surligner, surfil, surveillance, surbrillance [1], surgelé, survenue, surprise. Tous ces mots recourent à ce préfixe flottant, qui semble présenter une grande complaisance plastique – jusqu'à se laisser neutraliser par son hôte : suranné signifie qui a plus d'un an.

Survivant pourrait ainsi suggérer l'idée d'un vivant dépassé, comme on le dit d'un coma.

*

Le substantif en dit long : il n'est de survivance que d'un passé qu'on s'évertue pourtant assez à nous faire haïr (Don't look back !). Soluble dans le Patrimoine, cimetière d'apparat de nos civilisations avancées, ce qui subsiste d'une chose disparue est un vestige. Une survivance appelle la réserve (le bois où l'on parque les derniers Sioux), assortie de son statut dérogatoire. On la tolère. Guère plus.

*

Pour en finir avec les préalables de la langue, le verbe : Le roi ne survécut guère le prince son fils, put écrire Mme de La Fayette. Heureux temps (je parle ici de bonheur d'écriture). Notre emploi de la transitivité indirecte dit peut-être notre gêne croissante face à ce qui se dérobe. Dans l'exercice de survivance, le survivant opère de façon radicalement intransitive.

*

Pour délester le propos des références qui le plombent, laissons de coté un instant l'ordre des causes (la catastrophe, l'accident, le crash ne sont en rien conditions sine qua non du devoir d'exercer la survivance). On survit moins à un mort qu'on ne s'érige soudain, de face, de front – nuque raide, oreilles et cœur incirconcis – au-devant de ce qui se présente à nous comme agent de mort. Il s'agit, le plus souvent, d'un vivant concentrant à son profit tous les pouvoirs de mort ailleurs diffus ou dormants. Le survivant fait de la réserve un maquis. Il est le premier et le dernier guérillero.

*

S'impose alors, en illustration de ce qui précède, la figure de ces deux hommes qui, après soixante jours d'une attente qui a cessé d'en être une, se lèvent et quittent leurs quatorze compagnons. L'avion qui les transportait s'est écrasé en pleine cordillère des Andes, les secours ne les ont pas repérés. L'acception communément admise désigne comme survivants l'ensemble des passagers qui, n'ayant pas péri dans le crash, parviennent à se maintenir en vie dans les circonstances les plus hostiles [2]. Je ne saurais, bien évidemment, nier ou dévaloriser cette mise en œuvre de stratégies de survie organique (le recours à l'anthropophagie frappa les esprits : il conforte mon approche, indiquant que l'homme se (re)trouve ici en intelligence avec l'animal sur le terrain des fonctions vitales). Je propose toutefois de considérer que le devoir de survivance prit son sens pour ces deux qui, soudain, s'opposèrent au groupe – fût-ce dans la perspective généreuse d'aller chercher des secours. Onze jours et dix nuits, ils furent d'absolus survivants : l'aune à laquelle réfère leur marche jusqu'au village de Los Maitenes n'est pas (n'est plus, si tant est qu'elle l'ait été à quelque moment) constituée des disparus, les passagers que la chute de l'appareil a tués et la douzaine d'autres qui, dans les jours qui ont suivi, ont succombé à l'épuisement, au froid, à la faim ; mais bien des quatorze compagnons restés dans les débris de carlingue, poursuivant leur expérience non de l'impossible, mais de l'improbable.

Comment n'être pas sensible à la rigueur de ce qu'indiquerait ici l'usage transitif direct du verbe : Roberto Canessa et Fernando Parrado survivent leurs compagnons rescapés.

*

Nous ne sommes pas le sel de la Terre. Je ne vois, pour évoquer ce qui me semble une fonction plus qu'une posture (une pose, un choix d'artiste), que ce texte d'André Breton, que j'ai déjà convoqué en ces pages : Encore une fois, tout ce que nous savons est que nous sommes doués à un certain degré de la parole et que, par elle, quelque chose de grand et d’obscur tend impérieusement à s’exprimer à travers nous, que chacun de nous a été choisi et désigné à lui-même entre mille pour formuler ce qui, de notre vivant, doit être formulé. C’est un ordre que nous avons reçu une fois pour toutes et que nous n’avons jamais eu loisir de discuter. Il peut nous apparaître, et c’est même assez paradoxal, que ce que nous disons n’est pas ce qu’il y a de plus nécessaire à dire et qu’il y aurait manière de le mieux dire. Mais c’est comme si nous y avions été condamnés de toute éternité. Écrire, je veux dire écrire si difficilement, et non pour séduire, et non, au sens où on l’entend d’ordinaire, pour vivre, mais, semble-t-il, tout au plus pour se suffire moralement, et faute de pouvoir rester sourd à un appel singulier et inlassable, écrire ainsi n’est jouer ni tricher, que je sache [3].

Survivre, (…) non, au sens où on l’entend d’ordinaire, pour vivre, mais, semble-t-il, tout au plus pour se suffire moralement… Oui, c'est cela. En un point de notre course, il y eut cette alternative : la victimologie, avec la mise en place de ses cellules de soutien psychologique et son éthique du faire valoir ce que de droit ; ou la littérature.

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*cadratin_blog*
*

 

 

[1] Marque indiquant par son intensité lumineuse qu'un texte affiché sur l'écran d'un ordinateur est sélectionné par l'utilisateur et sera affecté par l'action suivante. (Le Petit Larousse illustré, 2002.)
[2] Piers Paul Read, Les Survivants, traduit de l'anglais par Marcel Schneider, Grasset, 1974. Je découvre aujourd'hui que Fernando Parrado a publié récemment un livre de mémoires, écrit en collaboration avec le journaliste Vincent Rause, Miracle dans les Andes (Grasset, mars 2007).
[3] Légitime défense (1926), repris dans Point du jour, Gallimard, 1934, pp. 55-56.

 

En ouverture : Fernando Parrado, l'un des survivants de l'avion qui s'est écrasé le 13 octobre 1972 dans la cordillère des Andes, en territoire argentin. Sur les quarante-cinq passagers, vingt-sept étaient en vie après le crash ; onze succomberont par la suite. Deux mois plus tard, Parrado et Roberto Canessa décidèrent de quitter le lieu du drame et de partir à la recherche de secours ; ils atteignirent, après onze jours d'escalade et de marche, le village de Los Maitenes, au Chili. Ce cliché a été pris le 22 décembre 1972, soixante et onze jours après l'accident : Fernando Parrado est en selle avec un membre de la police montée chilienne qui guette l'hélicoptère parti en repérage. Le 23 décembre, les secours parviendront jusqu'aux compagnons de Parrado et Canessa. Seize passagers auront survécu. Cliché  : Empresa Periodistica La Nacion – D.R.

 

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Vendredi 28 décembre 2007

05: 18

Célébrations

intertresetroit
XV

 

Célébration du petit singe
intertresetroit
qui se trempe les couilles dans le whisky

 

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Incapable, sans doute organiquement, de mettre en œuvre à son profit la stratégie du pousse-toi de là. Il me semble entrevoir de quoi il en retourne. Ses états de service (épluchez la notice de L'Histoire de Melody Nelson) en disent long sur ma propension maladive à me laisser passer devant dès que je fais la queue quelque part.

*

Décembre 1989, théâtre du Châtelet. L'orchestre symphonique de la radio de Prague sous la direction de Leos Svarovsky. Au piano, la déesse de la myopie. Vers le milieu du récital, l'orchestre se met soudain à grincer un instrumental : Le Train – le temps que tout le monde souffle un peu. On a ajouté un clavecin. Puis, la vertigineuse interprétation de Saint-Lazare. L'arrangeur, qui aurait pris la veille une murge monumentale, aurait décalé d'un demi-ton les partitions de la moitié de l'orchestre – de façon aléatoire (un tiers des violons touchés par le tsunami, la moitié des cuivres). Et ce clavecin fou. Jean-Claude Vannier [2].

*

Pas moyen de jouer ses vinyles sur le bout de mon index gauche en me servant du droit comme saphir, car je me ronge les ongles. J'avais conservé comme un morceau de la vraie Croix son live au théâtre Dejazet en octobre 1985. Et voilà qu'en a paru une édition sur CD, il y a deux ans, sous un autre titre (En public), avec en prime sur un second ensemble (Fait maison) d'une petite dizaine d'œuvres enregistrées en 2005 – et personne, évidemment, n'avait pris soin de m'en avertir. Donné comme définitivement indisponible sur les sites de vente en ligne. Merci PriceMinister. Sur scène, en 1985, Jean-Claude Vannier s'était entouré d'une section de cordes d'orchestre de chambre et de Marc Chantereau aux percussions : quelques tambours et un xylophone. L'artiste en Steinway. Costard à tous les étages. Mouchoirs sales : du Telemann – et de la plus belle eau. Des lustres que je m'étiolais de ne pouvoir écouter ça.

*
pochette_enpublic
intertresetroit
intertresetroitLa fille d'en face
intertresetroitMouchoirs sales

intertresetroitCliquer ici

[Pièce d'anthologie : Le petit singe qui]
intertresetroit
Quand je promène mon sexe pensif
Dans les cocktails d'arrière-saison
Ma feuille d'impôts mon bail mon certif
Dans mon habit de location
intertresetroit
Je passe mon temps à dire des horreurs
À des starlettes de sous-préfecture
Maquillées caviar champ's et vertu
intertresetroit[pur beurre
ça brille comme des roues de voiture
intertresetroit
Car je ne suis qu'un petit singe
Qui se trempe les couilles dans le whisky
Rien qu'une bête en smockinge
Un oustiti en alpaga un trostky du cul


intertresetroit
*

Décembre 1978. Semaine étrange. Roger Caillois mourut le 21 – un jeudi, je l'appris en ouvrant Le Monde, le soir même : il m'avait reçu avenue Charles-Floquet quelques jours auparavant. Hémorragie cérébrale. Mon frère, volontairement ou non, s'est jeté sous une locomotive le vendredi soir de la semaine suivante, le 29 – le Président et Madame séjournaient chez moi, à Saint-Cloud, ils avaient dû arriver de Clermont-Ferrand au premier jour des vacances scolaires, je suppose, c'est-à-dire le surlendemain de la mort de Caillois (je le suppose encore). Un soir, entre le 23 et le 28 (il faut toutefois exclure le réveillon et la soirée de Noël, ce qui doit laisser le choix entre le mardi, le mercredi et le jeudi), nous avons assisté ensemble au spectacle que Jean-Claude Vannier, seul devant un Steinway, donnait dans le minuscule théâtre Campagne-Première, à portée de voix du cimetière de Montparnasse où est enterré Caillois. Une vingtaine de personnes, dans la proximité immédiate du piano, pour tout public. À deux chaises de nous, Michel Jonasz. Jean-Claude Vannier débitait un long monologue à la seule attention de Gilda Gray, star déjà virtuelle, lui serinait Mon Beau Travelo – une Gitane grillait dans le cendrier, qui faisait office de brûle-parfum. Il interpréta Pauvre muezzin, dont la mélodie entendue ce soir-là m'obséda jusqu'à ce qu'elle figure sur son album suivant, plus d'un an après (j'avais émigré à Toulouse, un monde ancien s'était écroulé entre-temps).

De tout ce qui précède, la conclusion s'impose : M. Vannier et moi-même sommes les seuls survivants.

*

Le mot s'écrit de cinq façons : skunk, skunks, skuns ou skons. La mouffette (Mephitis mephitis). « L'école des skunks » (prononcer sconce, quoi qu'il en soit) est la deuxième nouvelle du Club des inconsolables [1]. Même si la sœur de Bubu, l'un des protagonistes de ce récit calamiteux, porte une étole de skunks – qui tombe dans l'herbe quand elle se fait prendre à la diable par les copains de son frère à la sortie du cinéma –, le mot semble n'être ici que par pure célébration de son délit de sale gueule : cette distance vertigineuse entre plusieurs graphies, toutes aussi bancales les unes que les autres, et ce mot interminablement nécessaire qui exige la mise en branle de tous les muscles bucaux, de la langue ainsi que la complaisance de la gorge pour être prononcé. [Les dictionnaires mentionnent la graphie sconce comme possible. Mais ce n'est pas du jeu.] Dans un de nos livres d'enfant, il y avait effectivement des skunks. (Un nombre identique d'années s'écoule entre la venue au monde de Jean-Claude Vannier, la mienne, puis celle de mon frère mort ; à l'époque, les éditeurs de livres pour la jeunesse avaient bon fonds, il était possible de se gaver des histoires à ne pas dormir du tout de son ainé de six ans sans passer pour un has been.)

*
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Bref chef-d'œuvre, Les Cavales de l'impossible – orchestrateur, M. Vannier obtient de sa petite chancellerie (au verso de la pochette du vinyle original, je compte quatorze musiciens à ses côtés) un pathétique effet Philarmonique de Berlin sous juridiction Karajan. Le refrain lancine :
cadratin_blogY a-t-il une vie avant la mort ?
cadratin_blogY a-t-il une vie avant la mort ?
cadratin_blogY a-t-il une vie avant la mort ?

cadratin_blog
*

Ce serait lui faire injure que de ne pas mentionner, pour mémoire, qu'il a écrit la plus belle chanson d'amour du répertoire : Reviens, je m'aime. Il clôt avec elle son récital d'octobre 1985. Je voudrais que tu m'aimes / Autant que je m'aime / Tu m'aimerais / Je m'aimerais / On serait bien là / Tous les deux / À m'aimer.

*interlettreinterlettre*
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*

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À suivre.
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[1] Jean-Claude Vannier, Le Club des inconsolables, Fixot, 1990.
[2] Symphonique Sanson, 1990, CD WEA 9031-72139-2.

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En ouverture :
Le 33 tours LP Public chéri je t'aime (au théâtre Dejazet), 1985.
Casting : Dominique Autié.


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Célébrations

de la gomme du fond de robe de l'eau minérale
des myopes de la pistache de la vapeur
de l'œuf à la coque de la machine à écrire
de la paternité de l'abstinence du papier peint
du cigare de Raymond Loewy
de Jacques Blondeau et de Lancelot

 

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Mardi 30 octobre 2007

09: 25

 

Pourquoi lui ?

 

 

shahjahan_blog

 

 

 

Pourquoi lui ? On ne peut imaginer figure plus lointaine. Ne sachant pire que rien sur l’Inde, rien sur ce qui survint en terre indienne à son époque, comment venir à lui ? La chronique en dit assez pour qu’il ait un visage. Assez peu pour que son nom soit une friche.

Les empereurs de la dynastie appointaient l’historien, le diseur d’histoires, pour qu’il composât le livre du règne – le nâma. Nous disposons ainsi du Babur Nâma, de deux Akbar Nâma – l’un d’Abul Fazl, l’autre de Badami –, de deux Shah Jahan Nâma.

Il convient d’ajouter la production des ateliers impériaux, où des miniaturistes issus de la tradition persane recevaient commandes. La bibliothèque royale du château de Windsor conserve une version incomplète du Padshahnâma, le manuscrit illustré à la gloire de Shah Jahan, le roi du Monde.

Rien, surtout pas le manque d’intérêt des historiens occidentaux, ne s’oppose à ce qu’un troisième Shah Jahan Nâma enrichisse le rêve éveillé d’Agra – ce récit trop cohérent pour être un rêve d’endormi, trop humain pour répondre aux étroits bornages d’un principe de réalité.

[Une seule nuit de chagrin suffit à blanchir les cheveux de l’empereur : il apparut ainsi, au matin, devant ceux de sa suite, qui avaient compté les sanglots depuis le coucher du soleil. Il lut son destin dans la paralysie des regards. Seule Jahanara comprit que la nuit n’était pas plus pâle qu’à l’ordinaire. La tête de son père, dans l’ombre de la tente impériale, parut un dôme de marbre pur, un reflet d’astre blanc dans une eau noire. Elle n’en dit rien. Elle posa ses lèvres sur la main glacée de l’homme mort plus que la morte en cette nuit de mort. Les intendants, les gardes, les caméristes, le grand chorégraphe des armées, tous guettaient un geste qui les tirât de leur effroi.]

 

 

Shah Jahan à cheval,
miniature extraite du Padshahnâma, © Metropolitan Museum of Art, New York.

 

 

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Mercredi 24 octobre 2007

07: 09

 

poilubleu_blog

 

Ce qu'il adviendra de Nocturne
intertresetroit
dès le retour de l'heure d'hiver

 

 

Je revenais de Tourtrès. Ma pensée cheminait. J'ai manqué la bretelle de l'autoroute, au sud de Tonneins. Je poursuivis jusqu'à Agen par la nationale, à petite vitesse. Donc, l'heure d'hiver approchait : avec elle, l'injonction à laquelle je me suis défilé, l'an passé. Les grandes heures de l'aube ont été perdues pour ce livre que j'habite depuis bientôt dix ans.

[1998 : dans la salle d'attente de mon dentiste de l'époque – Dieu sait qu'on y attendait – était posé un coffee table book de taille excessive, passablement m'as-tu-vu, consacré au Taj Mahal d'Agra. D'assez beaux clichés occupaient la presque totalité des pages, précédés d'un texte réduit à quelques feuillets : un copier-coller de ragots pour touristes, je l'ai vérifié par la suite. J'ignorais tout du monument, de l'empire moghol – et presque tout de l'Inde, cela également je ne cesse d'en prendre la mesure depuis. Jamais je n'avais tant attendu que ce jour-là. J'ai lu le texte deux fois, regardé de nouveau les clichés. Soudain, mon esprit s'est cabré : non seulement quelque chose n'allait pas, entre ces images et ce récit ; mais j'eus le soupçon massif, immédiat – qui se révéla lancinant – qu'il convenait d'inverser chaque terme, chaque plan, chaque information reçus d'un tel livre avant même de prétendre aborder le marbre blanc du Taj. L'essentiel de ce que j'ai lu au fil des années qui suivirent, et aujourd'hui encore, concerne de près – ou de loin (mais ce n'est souvent qu'un défaut de perspective qui pourrait le laisser croire) – ce négatif du Taj officiel que je n'ai pas choisi d'avoir à bâtir. L'ordre m'en est tombé dessus, comme la foudre. Ce que j'avais d'abord évalué comme une tâche impossible a rapidement pris l'allure d'une équipée enviable, pour laquelle il suffit que je consente à me laisser orienter. Une référence en indique une autre, plus cruciale. Des steppes d'ignorance s'ouvrent devant moi, il suffit de m'y avancer : à partir de n'importe quel sujet, il est possible de concevoir un livre total ; ici, la proposition s'inverse : il n'est possible d'écrire qu'un livre total sur le Taj, que Tagore – l'Indien occidentalisé le moins infréquentable, sans doute – a assez joliment nommé une larme sur la joue du Temps. Il est si difficile de ne pas faire joli, si l'on s'en tient à la surface du marbre !]

Parmi les légendes – ou les histoires de l'histoire, c'est tout comme –, il est colporté qu'enfermé dans le fort Rouge d'Agra durant les sept dernières années de sa vie (l'un de ses fils, Aurangzeb, l'a destitué, tué ses frères pour régner à leur place, avant l'heure), Shah Jahan ne pouvait voir le Taj des appartements où il était reclus. J'ai regardé les plans, interrogé des centaines de photographies parmi celles qu'on trouve sur la Toile : l'hypothèse est plausible. Il aurait toutefois imaginé une parade, qui consista dans un petit miroir qu'il aurait fait sceller dans l'ébrasure d'une des fenêtres. J'ai mené l'expérience : en pleine journée, impossible de discerner quoi que ce soit de ce qui se passe dans la rue sur un miroir que je tends devant moi par la fenêtre ; la nuit, dans la ruelle mal éclairée où j'habitais à l'époque, je reconnaissais un passant s'approchant à trente mètres.

En 1998, j'ai résolu de concevoir une sorte de monologue intérieur que Shah Jahan, la nuit de sa mort, aurait déroulé les yeux fixés sur le miroir. Six cents, sept cents pages, pas moins, d'un livre immobile, nocturne. Un nocturne, par extension du genre de la musique à l'écriture. Une trentaine de pages a été écrite. En dix ans. Les six cent soixante-dix autres, sur ce même registre, nécessiteraient une vie entière au désert, force m'est de le constater aujourd'hui.

[Je relis – comme d'un autre – cet autre texte qu'a suscité le retour de l'heure d'hiver il y a un an. Ce sont donc rien de moins que trois hivers de silence qu'il me faut assumer.]

Soudain, entre Tourtrès et Toulouse – j'avais rejoint l'autoroute, j'aurais pu noter le kilomètre exact où s'est produite la mue –, j'ai pris la mesure d'une difficulté, que je m'étais cachée avec application jusqu'alors : une part, sans doute la plus importante, de cette étrange tétanie éprouvée devant le projet, sur laquelle je plaque le mauvais prétexte du manque de temps, tient à la contrainte d'une forme encore très proche, très dépendante du roman. Des mémoires apocryphes (ici, un monologue intérieur balayant toute la vie d'un homme, comme ces projecteurs utilisés jadis pour repérer les bombardiers pendant les attaques de nuit) imposent d'assujettir le récit aux règles de la composition romanesque. Or, aujourd'hui, le genre est exsangue ; si l'on poursuit le légitime projet de voir le texte publié, il convient désormais d'anticiper le formatage que tentera systématiquement d'imposer la force de vente aux pieds de quoi l'édition survit couchée ; se placer dans le champ du romanesque consiste dès lors à abdiquer d'emblée toute souveraineté sur – et par – l'écriture. C'est jeter sa langue aux chiens.

Il m'arrive, souvent, de parler de ce chantier du Taj, qui m'occupe l'âme et l'esprit. Je suis toujours frappé par l'intérêt que suscite, quel que soit l'interlocuteur, la dérive qui m'emporte aussitôt vers les origines turco-mongoles de la dynastie fondée par Babur (la grande steppe, le chamanisme, les pyramides de têtes érigées par Gengis Khan et Tarmerlan, dont les grands Moghols revendiquent la lignée directe), vers la Perse, vers l'islam, vers la conquête portugaise, l'Inquisition à Goa, les jésuites ; vers Akbar, le grand-père de Shah Jahan, figure d'exception entre toutes, qui voulu vérifier le caractère acquis du langage en créant une Maison du Silence, qui tenta le premier de dissuader les veuves hindoues de se jeter dans le bûcher funèbre de l'époux ; vers Dara, vers Jahanara, les soufis présents à la cour d'Agra…

Si j'ouvre les nombreux fichiers de travail qui sommeillent dans mon ordinateur, j'y trouve des pages de première rédaction qui, réalisées directement sur le logiciel de mise en page, non sur traitement de texte, ne laissent en rien augurer l'écriture d'une fiction. Certaines comportent même des illustrations en appui du matériau que j'accumule dans les marges, soit comme références précises de mes sources (qu'il s'agisse d'une expression, d'un mot ou d'un emprunt à quelque traité soufi), soit comme documentation (les techniques d'affûtage du calame en calligraphie persane, avec adresse du site Internet où j'ai relevé ces informations), soit enfin comme amorce à l'écriture de textes à venir (une dizaine de miniatures décrivant la vie et les mœurs de cour dans l'Inde moghole du dix-septième siècle, dont j'avais prévu de restituer le motif avec le même soin que Roger Caillois offrant à lire, sans recours à l'illustration, ses coupes de septaria ou d'onyx – à peine consent-il, dans L'Écriture des pierres à faire de la photographie des échantillons la légende de ses pierres écrites).

Cette forme, je le comprends enfin, était d'emblée la bonne, la seule susceptible de restituer l'à peine croyable richesse de cette période de l'histoire telle qu'elle se concentra en ces lieux. Nocturne dans ce qu'elle produit de fiction, rhapsodie dans la technique narrative, c'est l'histoire de cette découverte – par les livres et l'imaginaire qu'ils colonisent – qu'il est à ma portée d'écrire. Et rien d'autre. Une sorte de mode d'emploi de ce que je nomme la bibliothèque indienne rassemblée depuis dix ans.

Ne plus sortir du jardin clos que le livre à venir, je le pressens, a pour première fonction de borner.

[À mi-chemin entre Tourtrès et Tonneins, je m'étais arrêté pour saluer le Poilu Bleu, frais repeint, que j'avais entrevu la veille, à l'aller. Je l'ai photographié. Je le nomme gardien du temple de mon pauvre temps. Tout écrivain conséquent devrait avoir ainsi son garde-chiourme pour le prémunir contre lui-même, contre les importuns – et contre les séductions du roman historique.]

 

 

Quelques pages du blog consacrées à Nocturne :

Première allusion au projet (novembre 2004) : Ce que voyait Shah Jahan
Sur l'argument de la fiction (avril 2005) : Imago mundi
Parce qu'il s'agit de l'Inde et d'un texte superbe d'Alain Daniélou
intertresetroit(juillet 2005) : La nature du monde
Sur la technique romanesque, avec un bref extrait (octobre 2005) :
intertresetroitLa question de l'éléphant
Sur l'une de mes phobies en matière de roman (novembre 2005) :
intertresetroitContre le roman historique
Un extrait rédigé dès 2001 (décembre 2005) : L'aurore est mon couchant
Parmi d'innombrables écho du livre avec lequel on vit
intertresetroit(avril 2006) : Arjumand ?

 

 

En ouveryure et en zoom :
intertresetroit
Monument aux morts de Varès (Lot-et-Garonne).
Dimanche 14 octobre 2007, vers trois heures de l'après-midi.
Clichés : Dominique Autié.

 

intertresetroitvignette_taj3intertresetroit

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Dominique Autié
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Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.

Dominique Autié
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